Chapitre 1
Trois mois environ s’étaient écoulés depuis que M. de Linières avait été nommé lieutenant général de la police, et les choses ne marchaient pas beaucoup mieux qu’autrefois dans Paris.
L’affaire du pavillon du Bel-Air et le dénouement tragique qu’elle avait eu avaient fait grand bruit.
La cour s’en était émue pendant quelques jours.
Puis on s’était occupé d’autre chose. Le beau monde n’avait pas le temps d’accorder de trop longs regrets au petit marquis de Presles.
Chez M. de Linières, les préoccupations du fonctionnaire cédaient souvent le pas aux tourments qui agitaient le cœur du mari. Seize ans d’une existence conjugale absolument correcte, de part et d’autre, n’avaient pu éteindre le doute qui, chaque jour, avait plus profondément pénétré dans l’esprit du comte sur le véritable motif de la grande tristesse que Mme de Linières cherchait en vain à dissimuler.
Et ce doute s’aggravait de la tendresse de plus en plus profonde que la comtesse inspirait à son mari.
Et si nous retrouvons le lieutenant de police assis à sa table de travail, le front appuyé dans ses mains, comme un homme dont l’esprit s’abîme dans une profonde méditation, c’est que le comte avait eu la preuve que Mme de Linières avait passé la nuit à pleurer et à prier. Tout à coup, un pli annoté attira son attention.
Affaire du pavillon du Bel-Air.
— Ah ! ce rapport ! murmura-t-il avec un froncement de sourcils qui témoignait d’une vive préoccupation.
Et, ouvrant le pli, il y jeta les yeux. Puis il laissa tomber le papier sur la table, avec un geste de mécontentement et agita violemment la sonnette.
Un huissier parut.
— Les employés sont-ils arrivés ? demanda-t-il d’une voix brève.
— Ils attendent les ordres de monseigneur.
— Qu’ils entrent.
L’huissier ouvrit la porte et s’effaça.
— Messieurs, commença le lieutenant de police, je vous ai fait venir de meilleure heure que d’habitude. Il en sera ainsi chaque matin, jusqu’à ce que j’aie liquidé toutes les affaires que m’a léguées mon prédécesseur.
— Nous sommes aux ordres de monseigneur, répondit un petit homme à la figure de fouine.
— Je vous fournirai l’occasion de me le prouver, monsieur Marest, dit le comte en prenant une liasse de papiers.
Puis, en se levant :
— J’ai signé les ordonnances les plus urgentes, les voici. Je ne saurais trop vous recommander de surveiller activement les tripots, les cabarets, tous les bouges. Donnez impitoyablement la chasse aux mendiants, traquez les voleurs. Il faut mettre un terme aux attaques nocturnes… à ces enlèvements criminels qui portent la honte et le désespoir dans les familles… Vous m’avez remis, à ce sujet, un rapport sur lequel j’ai des explications à vous demander… C’est une affaire fort grave ; restez ! Quant à vous, messieurs, ajouta le lieutenant de police, vous pouvez vous retirer.
Une fois seul en face du petit homme aux yeux pétillants, M. de Linières prit un air sévère :
— Comment peut-il se faire, monsieur Marest, dit-il, qu’une jeune fille soit enlevée, en plein Paris, à huit heures du soir, sans que personne s’y oppose ?
— Il y a des coquins si habiles, monseigneur !
— Alors nos agents ne le sont guère ! s’écria le comte en fronçant les sourcils.
— Je ferai observer à monseigneur que ce sont les agents de M. le lieutenant général de police qui ont découvert les complices de ce rapt.
— Et, depuis trois mois que ce rapt a eu lieu, les coupables n’ont pas été poursuivis ? Pourquoi ?
Marest jugea à propos de prendre une attitude des plus humbles :
— Monseigneur, cela tient à certaines circonstances.
— À quelles circonstances faites-vous allusion, monsieur Marest ?… Parlez, je le veux.
Et, sans attendre la réponse qu’il ne devinait que trop :
— Le pavillon du Bel-Air était la propriété du marquis de Presles. Je sais que ce gentilhomme s’est fait donner un coup d’épée en disputant une fille perdue à…
— Oui, monseigneur, à…
— C’est bien, interrompit le comte de Linières… Ce que je veux savoir, c’est ce qu’est devenue cette jeune fille… après le duel ? Le savez-vous seulement ?
— Oui, monseigneur !
M. de Linières se maîtrisa pour ne pas sursauter.
Marest l’observait du coin de l’œil. Et, à part soi, le rusé gaillard se disait :
« Nous y voici, mon bonhomme, il va falloir se décider à en entendre de dures à présent. »
De la main, M. de Linières lui fit signe d’approcher.
— Parlez, dit-il, mais parlez donc…
L’employé s’inclinant :
— La jeune fille a été emmenée… par l’adversaire du marquis de Presles…
— Par mon…
Il n’acheva pas.
Ce fut Marest qui continua imperturbablement :
— Par le neveu de monseigneur !
Le lieutenant de police s’était levé et marchait à grands pas. Le petit homme cligna de l’œil, ébaucha un sourire niais, simulant un certain embarras et dit en hésitant avant chaque mot :
— Monseigneur ne… veut pas, sans doute, que cette affaire soit, comme les autres, consignée…
Le comte se radoucit aussitôt.
— Elles existent donc réellement ces archives ? interrogea-t-il.
— Au grand complet, monseigneur, et tenues dans un ordre parfait… Il n’y a pas une famille de France qui n’ait dans ces archives toute son histoire…
M. de Linières fit un geste d’impatience :
— C’est bien ! dit-il, et, puisque la maison de Linières a, comme toutes les autres, son dossier, je veux que vous y inscriviez tout ce qui la concerne. Je l’ordonne !…
— Quoi ? balbutia Marest, monseigneur exige ?…
— J’ai promis au roi de réprimer sévèrement, monsieur, et le magistrat, sévère pour tous, doit être implacable envers les siens. Allez, monsieur, allez !
Marest ne s’était pas attendu à cette conclusion qu’il trouvait stupéfiante. S’inclinant, sans affectation, cette fois :
— J’obéirai, monseigneur ! dit-il humblement.
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