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Chapitre 2

Le singulier domestique que nous avons présenté à nos lecteurs sous le nom de Picard avait pris, en venant chez le comte de Linières, une résolution inébranlable.
Cet original s’était décidé à quitter le service du chevalier de Vaudrey, d’un maître qui, selon lui, rompait d’une façon véritablement par trop scandaleuse avec les grandes traditions. Il mettait son point d’honneur à servir un écervelé, un duelliste, un garnement piétinant sans scrupule sur les cœurs trop confiants, en ayant soin de mettre le sien à l’abri des amours honnêtes.

Et l’attitude plus qu’incorrecte (toujours d’après lui) du neveu de M. de Linières ne pouvait plus lui convenir.

C’est donc pour faire part au comte de Linières de sa résolution de ne plus rester au service du chevalier que ce digne Picard s’était rendu chez le lieutenant de police.

En l’apercevant par l’entrebâillement de la porte, M. de Linières eut un geste de satisfaction.

— Ah ! c’est toi, Picard, dit-il ; tu viens à propos. J’ai à te parler de ton maître.

Ces mots firent dresser l’oreille à Picard.

— Mon maître ! Il se conduit bien, monsieur Roger !…

Se trompant sur le sens que M. de Linières avait voulu donner à sa phrase, Picard surenchérit.

— Il se conduit d’une façon scandaleuse, Monseigneur.

Ce fut le tour du lieutenant de police de se faire illusion sur la pensée réelle de son interlocuteur.

— Oui, scandaleuse ! reprit-il.

Le domestique, enchanté qu’on vint ainsi au-devant de la déclaration qu’il avait à faire, continua :

— Et, comme c’est monseigneur qui m’a placé près de son neveu… Je viens demander à Monseigneur la permission de… quitter le service de M. le chevalier.

— Quoi, tu veux ?…

— Oui, monseigneur. M. le chevalier a des principes que je ne puis accepter…

— C’est bien, Picard ; je te reprends à mon service.

— Au service de monsieur le comte ! s’exclama le valet tout joyeux… Ah ! je respire !… Ah ! je renais !… Je rentre enfin dans ma dignité !

M. de Linières ne put s’empêcher de sourire à cette exubérante manifestation.

— Seulement, fit-il en redevenant grave, je ne te délivre pas tout de suite…

— Ah !

— Non… Je désire avoir auprès du chevalier… pendant quelque temps encore, une personne de confiance qui le surveille, qui me rende compte de ses démarches… Et c’est par toi, mon fidèle Picard, que je veux découvrir… le reste !

— Le reste !… monseigneur pense donc ?

— Ah ! mon pauvre Picard, tu ignores les choses les plus graves. Ce n’était pas assez des nuits passées au jeu, des petits soupers… de ces orgies qui te révoltaient…

— Qui me… moi ? fit-il… permettez, monseigneur…

— Apprends qu’à la suite d’un duel…

Picard faillit tomber à la renverse.

— Un duel ?… Il a eu un duel ?…

— Oui, un duel, pour je ne sais quelle femme…

— Pour une femme ! s’exclama Picard en éclatant de joie… Il s’est battu pour une… Ah ! le gaillard !

— Il s’est battu avec M. de Presles, qu’il a tué…

Picard n’avait pas entendu sans doute le dernier mot, car il se mit à battre des mains, en criant :

— Bravo !… Bravo !… bravo !…

Le comte interrompit cette surprenante satisfaction.

— Et ce n’est pas tout ! reprit-il.

— Ah ! bah ! fit le domestique.

— Cette femme qu’il enlevait, l’épée à la main, au marquis de Presles, il en a fait… sa maîtresse !

— Sa maîtresse !…

Puis, s’oubliant :

— Nous avons une…

Il s’arrêta à temps ; M. de Linières le regardait avec une expression de surprise.

— Il a une maîtresse ! reprit-il… Ah ! mais, voyons donc. Un duel, une maîtresse, une petite maison sans doute. Et moi qui voulais le quitter !

Le comte comprit probablement que, furieux de ce qu’il venait d’apprendre, Picard se refusait, maintenant, à rester au service d’un maître qui compromettait de la sorte le nom de ses aïeux. Il appuya familièrement la main sur l’épaule du vieux serviteur :

— Non… non, pas encore… insinua-t-il, j’ai besoin, comme je te l’ai dit, que tu restes auprès de lui.

— Et j’y resterai, ventre-saint-gris, répondit vivement le valet, qui ne pouvait plus contenir sa gaieté, et j’y resterai, corne de veau !…

Persuadé qu’il venait de remporter une victoire difficile sur les intentions du domestique, M. de Linières se montra rassuré au point d’ajouter en souriant :

— Tu sauras où il cache… sa maîtresse, mon bon Picard !… Je m’en rapporte à toi de ce soin.

— Nous le saurons, monseigneur, s’écria-t-il, nous le saurons. Il****me semble que je la vois d’ici… jeune et belle… l’air insolent… j’aime assez cela, moi !

Au moment où maître Picard se livrait à des démonstrations qui pouvaient bien, en se prolongeant, donner à réfléchir à M. de Linières, la porte ouvrant sur le couloir s’était entrebâillée sans bruit.

— La comtesse ! dit le lieutenant de police en passant près du domestique, pour aller au-devant de sa femme. Va et n’oublie pas mes recommandations.

— Je suis aux ordres de monsieur le comte, répondit Picard en s’inclinant très bas.

Puis, après avoir également salué la comtesse, il se disposait à sortir, lorsque Mme de Linières ébaucha un geste pour le retenir. Mais le comte lui prit aussitôt la main, qu’il porta à ses lèvres. Et, imperceptiblement, il fit signe au domestique de se retirer.

Mme de Linières vit-elle le mouvement de son mari ? Toujours est-il qu’elle se laissa conduire à un fauteuil, où elle prit place, tandis que le comte demeurait, un peu embarrassé, devant elle. Après une seconde d’hésitation, M. de Linières commença :

— Je suis heureux que vous m’ayez fait le plaisir, dit-il, de venir ici me surprendre. J’allais précisément me présenter chez vous, comtesse. Je désirais avoir avec vous une conversation concernant…

— Roger ? interrompit avec un soupir Mme de Linières.

— Oui, comtesse ; je voulais vous demander de le préparer avec moi à cette union que le roi…

— Veut lui imposer ! murmura tristement la comtesse.

— Lui imposer… dites-vous ?… un mariage superbe !…

— Vous savez bien que Roger a éloigné de plus en plus ses visites…

— Aussi lui ai-je écrit…

— Il va venir ici ! s’exclama la comtesse dont les joues, naguère encore si pâles, s’animèrent légèrement.

— Oui, comtesse, vous allez bientôt recevoir votre neveu…

Il n’eut pas le temps d’achever la phrase. Un domestique avait ouvert la porte et annonçait :

— Monsieur le chevalier !

La comtesse adressa un regard chargé de tendres reproches au nouveau venu. Roger s’avança pour poser ses lèvres sur la main de la comtesse. Puis, s’inclinant vers M. de Linières, il sembla attendre que celui-ci lui adressât le premier la parole.

Le comte, au surplus, manifesta sa satisfaction :

— Je suis enchanté de vous voir, chevalier, dit-il.

— Je me suis empressé, mon oncle, de vous obéir, au reçu de la lettre que vous avez bien voulu m’adresser…

— Nous avons, reprit le lieutenant de police, la comtesse et moi, une importante communication à vous faire.

— Je ne pouvais alors arriver plus à propos, fit-il avec un léger effort dans la voix.

— Mon cher Roger, je suis allé hier à Versailles présenter à Sa Majesté l’expression de notre dévouement… à tous deux. Le roi a daigné me parler de vous.

— De moi ? demanda vivement le chevalier.

— Il vous porte… malgré tout… le plus grand intérêt.

— J’en suis reconnaissant à…

— C’est confondu que vous devriez dire, chevalier. Sa majesté veut vous nommer à un poste important et vous marier.

— Me marier !

Mme de Linières s’était levée et, passant son bras sous celui du chevalier :

— Je conçois, mon ami, dit-elle, que cette nouvelle vous surprenne, qu’elle vous effraie même un peu ! Car trop souvent, hélas ! le cœur n’est pas consulté dans ces sortes d’unions. Mais, le vôtre, Dieu merci, n’aura pas à se faire violence… Jeunesse, beauté, fortune, rien ne manque à la femme que le roi vous a choisie.

M. de Linières remercia la comtesse par un sourire. Puis, à son tour, s’adressant à Roger :

— Et, pour vous en donner la preuve, je n’ai plus qu’à vous nommer Mlle de…

— Ne prononcez pas ce nom, mon oncle, dit le chevalier avec vivacité… je désire ne pas le connaître.

— Pourquoi vous tairais-je ce nom ?… C’est celui d’une personne…

— Qui me ferait, je n’en doute pas, beaucoup d’honneur en m’accordant sa main, déclara Roger. Aussi n’est-ce pas cette personne, c’est le mariage que je refuse.

— Vous refusez ! fit M. de Linières dont les lèvres pâlirent.

— Absolument, monsieur le comte !

— Avant de vous prononcer avec cette énergie, riposta-t-il, croyez-moi, chevalier, réfléchissez… Ce mariage est un honneur que Sa Majesté veut bien vous faire, ainsi qu’à nous, et quand le roi a parlé…

Le chevalier de Vaudrey se redressa :

— J’irai, répondit-il avec fermeté, j’irai remercier Sa Majesté de ses bontés… j’irai mettre à son service ma personne, mon dévouement et ma vie ; mais, je vous le répète, monsieur le comte, je veux rester libre…

M. de Linières ne se contint plus. Les yeux pleins de flamme, il se croisa les bras en s’écriant :

— Libre !… libre de mener une vie de désordre… qu’il ne vous sera pas toujours possible de tenir secrète.

— Il n’y a rien dans ma vie que je veuille cacher.

— En êtes-vous bien sûr, chevalier ?

Le chevalier bondit sous le coup qui le cinglait.

— Monsieur ! s’écria-t-il en faisant un pas vers M. de Linières.

Mais la comtesse s’était levée avec précipitation.

— Roger ! dit-elle, en se plaçant résolument devant son neveu, vers lequel se tendait sa main tremblante.

Puis, se tournant vers M. de Linières :

— Monsieur le comte… je vous en conjure…

M. de Linières eut compassion de la souffrance qu’il lisait sur les traits de celle chez qui il suivait, depuis si longtemps, la marche d’une maladie mystérieuse.

— Soit ! fit-il, nous reprendrons plus tard cet entretien…

Puis, regardant Roger moins sévèrement cette fois :

— Je ne veux pas encore désespérer de votre raison, chevalier, de votre obéissance. Mais, continua-t-il avec hauteur, rappelez-vous que je suis le chef de la famille, que son honneur est sous ma garde, et que je ne souffrirai pas qu’on lui porte atteinte ! Je vous laisse avec votre tante ; peut-être ses conseils auront-ils sur votre obstination plus de poids que les miens.

Et, pour affirmer la confiance qu’il emportait d’une solution satisfaisante :

— À bientôt ! dit-il, chevalier, à bientôt !

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