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Chapitre 3

A peine la porte s’était-elle refermée sur le lieutenant de police que Mme de Linières saisissait vivement les mains de son neveu. Et d’une voix maternelle, émue et caressante à la fois, elle interrogea sans hésitation :

— Roger, quelle est la femme que tu aimes ?

Elle avait lu, dans les yeux du jeune chevalier, ce que celui-ci cachait au plus profond de son cœur.

Pour elle, qui se mourait de souvenirs ineffaçables, Roger avait au front l’auréole des martyrs du cœur.

Et, avec un tendre empressement, elle lui dit :

— Quel obstacle te sépare d’elle et t’a empêché de demander sa main, avant que le roi n’ait eu la pensée de te marier ? S’il ne s’agissait que de fortune, murmura-t-elle… j’ai la mienne, je l’aurais donnée.

— Oh ! quel cœur est comparable au vôtre ! s’exclama-t-il dans un élan d’indicible tendresse. Oui, j’aime une jeune fille, la plus charmante, la plus pure, la plus honnête… Je l’aime et… jamais je n’ai osé le lui dire !

— A-t-elle un nom, une famille ? demanda-t-elle.

— Elle est née dans le peuple, répondit le chevalier sans hésitation. Elle est orpheline et vit de son travail.

La comtesse eut un soubresaut.

— Et c’est d’elle que tu veux faire ta femme ?

— Oh ! ne la jugez pas sans la connaître ! dit-il.

Il s’enhardit à prononcer ces mots d’un ton ému :

— Si vous consentiez à la voir… je suis certain que vous me diriez alors…

— Je te dirais, interrompit la comtesse avec véhémence, qu’un pareil amour ne peut être, pour elle et pour toi, qu’une source de chagrins et de larmes, et qu’il faut y renoncer. Je te dirais : Roger, tu dois obéissance au roi et à ta famille.

— Vous me diriez cela !… s’exclama Roger. Vous ?… vous qui avez tant souffert ?… Vous, la victime de cette obéissance dont vous me faites un devoir ?…

La comtesse de Linières jeta un cri. Et, debout, les yeux effarés, le sein haletant, elle s’écria :

— Qui te l’a dit ?…

— Il n’y avait qu’une âme au monde qui fût assez tendre, assez noble, pour apprécier et soutenir la vôtre… l’âme de votre sœur bien-aimée…

— Ta mère ! fit Mme de Linières dans un sanglot.

— Au moment de se séparer de nous pour toujours, ma bien-aimée mère exigea de moi le serment de me dévouer à vous tout entier, de vous protéger si le malheur venait à s’appesantir sur vous… Je l’ai juré !

La comtesse avait ouvert les bras, et, attirant Roger sur son cœur, elle prit la tête du jeune homme et la couvrit de baisers mêlés de larmes.

Et, tout bas, elle murmura à l’oreille de Roger :

— Et elle t’a tout confié : mes souffrances et mon désespoir. Tu disais vrai tout à l’heure, Roger ; c’est le devoir, c’est l’obéissance qui m’ont brisée… Ce que ta mère t’a peut-être caché dans ses confidences, je vais te le dire, moi. Écoute ! Dans l’entraînement de l’amour et de la jeunesse, j’avais commis une faute. Celui que j’aimais était mort loin de moi !… Et il fallait que mon enfant disparût, l’honneur de la famille l’exigeait !… Car ma main avait été promise au comte de Linières ! Il fallait tromper un honnête homme, c’est-à-dire condamner ma vie à un éternel remords, ou sacrifier la vie de ma fille… Et j’ai courbé la tête sous l’inflexible volonté de mon père !… J’espérais que le Ciel aurait pitié de la pauvre petite créature que j’ai à peine embrassée en lui disant adieu ! Marion ayant glissé dans son berceau le peu d’or que je possédais et quelques lignes adressées à ceux qui prendraient soin d’elle, je me disais : « Peut-être la reverrai-je un jour ! » Hélas ! les années se sont écoulées… et toutes mes prières ont été vaines… toutes mes recherches ont été inutiles !…

Le chevalier avait écouté silencieusement.

— Oh ! oui !… dit-il avec amertume, ils ont été bien cruels envers vous !

— Si cruels, s’exclama la comtesse, que je me demande parfois si je n’aurais pas mieux fait de leur crier : « Eh bien ! tuez-la !… » Je ne me serais pas demandé pendant seize ans : « Que fait-elle ?… Au fond de quel abîme ce criminel abandon l’aura-t-il plongée ?… » Et ce supplice, non moins horrible, de penser qu’elle m’accuse de sa misère, de sa honte peut-être, et qu’elle s’écrie dans son désespoir : « Soyez maudite, mère sans entrailles ! »

Vaincue par la violence de son émotion, la comtesse alla s’affaisser sur un fauteuil… Le visage appuyé sur les deux mains, elle pleura longtemps !…

Le chevalier éprouvait maintenant comme un remords d’avoir évoqué ses souffrances qu’il pouvait croire sinon apaisées, du moins supportées avec résignation.

Après quelques instants, il vint s’agenouiller devant cette mère éplorée. Et il lui dit :

— Eh bien ! vous qui avez tant souffert, vous qui avez tant pleuré, me diriez-vous encore d’obéir ?…

— Non !… non !… s’écria-t-elle.

À ce moment, la porte s’ouvrit et le lieutenant de police apparaissait dans l’entrebâillement.

En toute autre circonstance, la comtesse n’eût pas manqué d’éprouver l’impression pénible que provoquait chez elle l’arrivée, à l’improviste, du comte de Linières. Mais, cette fois, en voyant entrer son mari, elle marcha résolument au-devant de lui. Et, montrant le chevalier de Vaudrey, demeuré à l’écart et le front incliné, elle s’écria d’une voix saccadée et fiévreuse :

— Il faut avoir pitié de lui, monsieur le comte, ne l’enchaînez pas malgré la révolte de son cœur !… Ne les imitez pas !… ces pères dont l’inflexible orgueil condamne leurs enfants au mensonge ou au désespoir !…

En même temps que M. de Linières demeurait frappé de stupéfaction par ce langage véhément auquel ne l’avait pas habitué la comtesse, Roger s’était vivement approché de sa tante et lui avait dit à voix basse :

— Prenez garde !

Ces mots rappelèrent Mme de Linières au sentiment de prudence. Le comte s’avança vers elle.

— De quel orgueil, de quel mensonge, de quel désespoir parlez-vous donc ? dit-il.

— Moi… je disais…

Le comte, témoin de ce trouble, fronçait les sourcils.

Le chevalier de Vaudrey n’avait plus, pour porter secours à sa tante, que la ressource de tenter une diversion. Ce fut donc lui qui répondit au comte exaspéré :

— Madame la comtesse vous répétait, monsieur, tout ce qu’elle vient d’entendre de ma bouche… Elle vous disait la révolte de mon âme contre le mariage qu’on veut m’obliger à contracter.

M. de Linières ne sourcilla pas à cette déclaration.

— C’est bien là, madame, ce que signifiaient vos paroles ?

Mme de Linières fit un effort pour répondre :

— Oui, mais je suis si émue… si troublée… vous le voyez, monsieur, je me soutiens à peine.

— En effet, dit le comte. Chevalier, conduisez madame la comtesse jusqu’à son appartement.

Lorsque Roger eut offert sa main à sa tante, M. de Linières ajouta :

— Vous reviendrez ensuite, Roger… j’ai besoin de vous parler.

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