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Chapitre 4

A force de volonté, la comtesse avait pu se contenir, tant qu’elle s’était trouvée sous le regard de M. de Linières. Mais, une fois hors de sa présence, elle se sentit défaillir de nouveau.
— Hélas ! dit la pauvre femme, je ne croyais pas qu’on pût souffrir autant sans mourir.

— Chère tante ! fit le jeune homme en la soutenant, il faut avoir du courage, il faut vivre pour cette enfant que vous pleurez, que vous n’avez pas le droit de faire orpheline. Chère tante bien-aimée, ajouta-t-il l’air suppliant et la voix tremblante, il y a, non loin de cette demeure, une jeune fille qui souffre et qui pleure, comme vous souffrez et pleurez vous-même, une jeune fille qui a mis sa vertu sous la sauvegarde de mon bonheur, de mon amour… Ne consentez-vous pas à la voir !…

Diane de Linières ne répondit pas. Mais, attirant à elle son neveu, elle approcha ses lèvres du front de Roger. Puis, après quelques secondes de cette effusion :

— Je la verrai, dit la comtesse. Va, maintenant, M. de Linières doit attendre.

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Le lieutenant de police avait suivi des yeux la comtesse et son neveu lorsqu’ils se retiraient.

En vain, M. de Linières avait-il mis, pendant tant d’années, un frein aux vagues soupçons qui lui traversaient l’esprit. Aujourd’hui, la chaîne se brisait qui avait retenu ses soupçons. Ils se pressaient, impétueux, entraînant à leur suite les violences contenues jusque-là.

Tout à coup, le lieutenant de police s’assit devant sa table de travail et prit un feuillet sur lequel il écrivit quelques mots à la hâte. Puis il agita la sonnette. Un huissier parut. M. de Linières lui tendit le feuillet.

— Tenez, dit-il d’un ton bref, ceci… à l’employé des archives. Vous m’apporterez ce qu’il vous remettra.

Au même moment, la porte opposée s’ouvrit, livrant passage au chevalier de Vaudrey.

— Vous avez désiré que je revienne, monsieur le comte, me voici ! Je suis à vos ordres !

— Vous avez bien compris, chevalier, quels sentiments de convenance, d’affection et… de dignité m’ont fait accepter, tout à l’heure, l’explication de la comtesse ! Vous avez bien compris que cette explication… ne pouvait me convaincre ?

— Quoi ! vous pensez… balbutia le chevalier.

— Je pense, fit M. de Linières en s’animant, que ce n’est pas sur vous, mais sur elle-même que la comtesse… pleurait, il n’y a qu’un instant. Non !… ce n’est ni de vous, ni… de vos secrets qu’il était question dans votre entretien. Mais de ses secrets à elle et sa vie passée !…

Roger allait se récrier. M. de Linières ne lui en laissa pas le temps.

— Parlez donc, chevalier… Quel secret vous confiait la comtesse ?

M. de Vaudrey releva fièrement la tête.

— Je ne sais rien, monsieur, je n’ai rien à vous dire.

— Soit ; oubliez, monsieur, le souvenir de mon affection, de mes soins, de mes bienfaits. Deux fois, en un jour, vous avez résisté à mes ordres… à mes prières… Mais la confidence que vous ne voulez pas me faire… je l’obtiendrai quand même…

— J’ignore, monsieur, de quel secret vous voulez parler.

— Eh bien !… vous allez le connaître avec moi…

À ce moment, en effet, l’huissier revenait, apportant un volume relié que le lieutenant de police lui fit signe de déposer sur la table.

Le comte, alors, posant la main sur le volume, dit :

— Il y a là, dans ces archives de la police… les secrets des familles les plus humbles et les plus nobles… Il y a le secret de Diane de Vaudrey, comtesse de Linières.

Roger eut un geste d’épouvante.

M. de Linières avait pris le livre et se mettait en devoir de l’ouvrir. Le chevalier jeta un cri de révolte.

— Oh ! ce serait horrible !… Ce serait odieux !

Sans l’écouter, M. de Linières se mit à feuilleter le volume. Roger suivait, d’un œil anxieux, chacun de ses mouvements. Tout à coup, le lieutenant de police s’arrêta et corna une des pages, en disant :

— Oui, oui !… c’est bien cela. Maison de Vaudrey !…

Puis, après avoir suivi du doigt quelques lignes :

— Ah !… Diane-Éléonore… fille du comte François de Vaudrey…

À ces mots, prompt à s’élancer, le chevalier avait placé sa main sur le passage de ces archives qui concernait la famille de Vaudrey, et pâle, la voix sourde, il dit au magistrat stupéfait :

— Monsieur, vous ne lirez pas cela !

Surpris à l’improviste, M. de Linières n’avait pu s’opposer à ce mouvement. Mais, se remettant aussitôt :

— Qu’est-ce à dire ? prononça-t-il sévèrement.

Roger répondit d’une voix forte :

— Ce que vous alliez faire là est indigne de vous… indigne d’un gentilhomme. Et vous ne le ferez pas !

— Qui m’en empêchera ? riposta M. de Linières.

— L’honneur ! s’exclama Roger en relevant la tête. Et si l’honneur n’est pas assez fort pour vous arrêter, ce sera moi.

— Vous ! fit M. de Linières, en affectant de rire.

Mais le rire forcé s’arrêta dans sa gorge.

Roger avait, d’un mouvement rapide, arraché la page des archives, que le comte avait commencé à lire.

— Malheureux ! s’écria le magistrat en marchant les poings fermés sur celui qui se déclarait ainsi son adversaire.

Mais Roger ne broncha pas. Croisant ses bras sur sa poitrine où il avait mis en sûreté le secret de Diane de Vaudrey, il dit résolument :

— Je vous avertis, monsieur le comte que, pour m’arracher ce papier, il faudra qu’on me tue ! Souvenez-vous que ce n’est pas seulement son secret à elle, c’est aussi votre dignité que je défends contre vous.

— C’est bien, dit froidement M. de Linières… Vous m’avez rappelé à mon devoir et je vous remercie. Je ne serai ni oublieux ni ingrat. Et, à mon tour, je vous forcerai bientôt de remplir le vôtre.

Et, d’un geste impérieux, il lui montrait la porte. Roger s’inclina et sortit.

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