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Chapitre 5

Où allait-il ?
Roger, chassé par son oncle, se rendait auprès d’Henriette Gérard, dont il était devenu l’ami fidèle, le protecteur respectueux, depuis cette nuit à jamais néfaste, où elle avait été brusquement séparée de Louise, pour être jetée dans les bras du marquis de Presles.

Après lui avoir rendu la liberté, en lui ouvrant, l’épée à la main, les portes du pavillon du Bel-Air, Roger avait eu l’intention de mettre son carrosse à la disposition de l’inconnue.

Henriette, troublée, la tête perdue, s’était laissée accompagner jusqu’à la portière de la voiture. Mais, là, le sentiment de la réalité lui était revenu.

— Monsieur, murmura-t-elle, en tremblant, où cette voiture va-t-elle donc me conduire ?

— J’attends vos ordres, répondit Roger, pour donner à mes gens l’adresse que vous voudrez bien indiquer.

Et, respectueusement, la tête découverte comme s’il eût parlé à quelque grande dame :

— Après cela, mademoiselle, ajouta-t-il, il ne me restera de cette aventure que le souvenir d’avoir eu la bonne fortune de pouvoir répondre à votre appel désespéré…

— Vous m’avez sauvée ! monsieur, dit Henriette.

Et, s’accrochant des deux mains aux bras de Roger :

— Je ne trouve pas d’expressions pour vous remercier comme je devrais le faire. Mais, pardonnez-moi, monsieur, de m’attacher à vous comme à un sauveur dont la tâche n’est pas entièrement accomplie.

Le chevalier n’avait pas été maître d’un mouvement de surprise. En voyant cette jeune fille éplorée se pendre à son bras, désespérément, il demeura interdit.

La voix suppliante d’Henriette le tira de cet étonnement. La pauvre enfant entamait le récit, entrecoupé de sanglots, de tout ce qui lui était arrivé depuis qu’elle était descendue avec Louise du coche d’Évreux.

Elle dit son désespoir de n’avoir pu s’arracher aux mains de ceux qui avaient comploté son enlèvement ; sa terreur de savoir sa compagne, sa chère aveugle, seule dans cette ville, se désolant, mourante sans doute de chagrin et de peur… Elle implora enfin le secours de ce défenseur que la Providence lui avait envoyé.

— Ne m’abandonnez pas ! s’écria-t-elle en levant ses beaux yeux noyés de larmes sur Roger… Aidez-moi à rejoindre ma sœur bien-aimée, ma pauvre Louise !…

Et, dans sa douleur, Henriette fléchissait les genoux. Le chevalier de Vaudrey la retint dans ses bras.

Puis, la soulevant jusqu’à la voiture :

— Venez ! dit-il, maîtrisant avec peine son émotion.

Lorsqu’il eut pris place dans le carrosse, à côté de la jeune fille, il dit au valet qui attendait ses ordres :

— À l’entrée du Pont-Neuf, au bureau des messageries.

La première idée qui pouvait lui venir, en effet, n’était-ce pas de se rendre à l’endroit où Henriette avait été séparée de sa compagne ?

Et, pendant que l’équipage roulait vers la place Dauphine, Roger cherchait à rassurer la jeune fille.

Autant pour satisfaire une curiosité bien naturelle en pareil cas que pour détourner l’esprit de l’affligée des sombres pensées qui l’assaillaient, le chevalier se fit raconter l’histoire de ces deux jeunes filles arrivant ainsi seules à Paris. Henriette le mit au courant de tout.

Et Roger s’était laissé aller, peu à peu, à une sympathique émotion. Ce récit si simple, prononcé au milieu des larmes, l’avait très vivement touché.

Sa nature généreuse lui dictait déjà la conduite à suivre. Il dirait le secret de cette nuit d’émotions à celle en qui il avait toute confiance, à cette comtesse de Linières si affectueuse, et qui le regardait comme un fils. Il savait qu’il lui suffirait de faire appel à la généreuse sensibilité de son âme pour la trouver disposée à venir en aide à l’orpheline. Et, réconforté par cette assurance, il s’habitua à l’idée qu’il pourrait continuer auprès de la jeune fille son rôle de protecteur.

Lorsque le carrosse s’arrêta à l’entrée du Pont-Neuf, Roger sauta à bas de la voiture, et, tendant la main à la jeune fille :

— Nous sommes tout près de l’endroit où vous avez été séparée de mademoiselle votre sœur, dit-il.

Mais déjà Henriette avait, de son regard anxieux, parcouru la place, et elle s’écriait :

— Mon Dieu !… Elle n’est plus là !…

Puis, s’accrochant à un espoir subit :

— Monsieur, supplia-t-elle, voudriez-vous m’accompagner là… c’est le bureau où s’est arrêté le coche ; peut-être pourra-t-on me renseigner !…

Lorsque Henriette, arrivée au seuil, vit la porte close, un cri s’échappa de sa gorge :

— Hélas ! mademoiselle, dit doucement le chevalier, il n’y a plus personne, à cette heure, dans ce bureau… Du reste, je vais appeler, éveiller, s’il le faut, les personnes qui ont leur logement au-dessus ; quelqu’un pourra sans doute nous dire ce qu’est devenue mademoiselle votre sœur.

Puis, frappant du pommeau de son épée contre la croisée de l’entresol :

— Holà ! cria-t-il… quelqu’un !… Ouvrez !…

À cet appel, une tête ornée d’un bonnet de coton parut dans l’entrebâillement de la croisée.

— Qui êtes-vous ? demanda une voix rauque.

— Excusez-moi, brave homme, répondit le chevalier, mais je désirerais obtenir un renseignement…

— Et c’est pour ça que vous me réveillez ? grommela la voix d’un ton bourru.

L’inconnu allait refermer la croisée.

Roger tira sa bourse. Et, la montrant au bonhomme :

— J’entends payer largement, fit-il.

— En ce cas, monseigneur, je descends à la minute…

Au bout de quelques instants, en effet, l’homme arrivait. C’était le préposé aux bagages.

Interrogé avec vivacité par Henriette, dévorée d’impatience, il fut tout ahuri par les questions qu’on lui décochait sans interruption.

— Hein ?… qu’est-ce ? fit-il en clignant de l’œil aux louis d’or que le chevalier lui présentait.

Et, cherchant à se souvenir :

— Une aveugle, s’écria-t-il. Ah ! oui, je m’en souviens !… Elle était là, près du banc.

— Eh bien ?… demanda Henriette, les yeux braqués sur les lèvres de l’employé.

— Eh bien ! mam’zelle… Elle n’y est plus !

— Et voilà tout ce que tu peux nous apprendre, maraud ? s’exclama Roger, furieux de cette réponse.

Et l’inutile expérience se poursuivit ainsi jusqu’à ce qu’ayant parcouru les rues, visité les carrefours, pénétré jusque dans les plus sombres ruelles, les deux jeunes gens eussent épuisé leurs forces.

Alors commença la phase la plus délicate de cette épreuve. Il s’agissait, pour le chevalier de Vaudrey, de faire accepter à la jeune fille un asile pour la nuit.

— Vous avez eu confiance en moi jusqu’ici, mademoiselle, et cette confiance dont je m’honore m’enhardit à vous offrir l’hospitalité…

— Je vous ai promis de vous obéir, répondit Henriette avec simplicité, je ne puis repousser l’offre que vous me faites… Je l’accepte donc, monsieur, et… je vous en remercie !

Désormais, Roger pouvait agir ainsi qu’il l’avait combiné. Il connaissait de braves gens, travailleurs, peu à l’aise, qui avaient besoin de sous-louer une partie du logement qu’ils occupaient. Dès le lendemain, il se proposait d’y installer la jeune fille. Mais, pour cette nuit déjà avancée, il n’y avait que la ressource de l’hôtellerie.

Le chevalier dut donc se décider à se faire ouvrir un de ces établissements. Il y installa Henriette, et, s’inclinant devant elle, il dit, comme s’il se fût adressé à quelque fille de grande maison :

— Me permettez-vous, mademoiselle, de venir, demain, mettre tout mon dévouement à votre service ?

Henriette ne put contenir son émotion. Et, dans un élan de reconnaissance, elle tendit la main vers Roger…

Mais au lieu d’y appuyer ses lèvres, comme il l’eût fait sur les doigts d’une dame de son monde, il y appuya légèrement son front, comme il eût fait sur la main d’une sainte vénérée…

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