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Chapitre 4

La réunion du soir fut des plus animées.
La grande nouvelle s’était répandue dans toute la maison avec la rapidité d’un éclair, et Marion était accourue bien à temps, car, sans elle, Diane, à bout de force, n’aurait pu regagner sa chambre ; en y entrant, elle tomba anéantie sur un fauteuil. Marion, aussi tremblante qu’elle et aussi pâle, alla fermer la porte et pousser le verrou ; Diane, alors, se leva brusquement et vint s’asseoir devant un petit bureau placé près de la cheminée.

— Donne-moi de la lumière, Marion, il faut que j’écrive.

— À pareille heure !… et fatiguée comme vous l’êtes !… C’est-y à vot’ sœur que vous écrivez ?

— Non, c’est à mon père.

— À vot’ père !… et c’est pour y dire que nous n’voulons point de son épouseu ?…

— C’est pour lui dire la vérité, Marion.

— Oh ! misère !… Non… non… C’est pas Dieu possible… Tu n’feras point ça, ma chère Diane !

— Je le veux !

Et Diane se mit à écrire. Marion était hors d’elle.

— La vérité !… qu’est-ce qu’il en adviendra avec un homme de fer comme le marquis !… Mais j’y sommes ben aussi pour quéque chose dans c’te vérité-là !… Et j’ons ben l’droit d’parler… Et j’disons, mé… qu’ça serait une folie…

— Tais-toi, prends ton chapelet, prie Dieu pour qu’il m’inspire, et plus un mot !

Et la Marion, baissant la tête, s’était assise, avait pris à sa ceinture le chapelet dont elle faisait passer machinalement tous les grains dans ses doigts et, au mouvement de ses lèvres, on aurait pu croire qu’elle récitait une prière ; mais sa pensée et ses regards étaient ailleurs, elle suivait la plume qu’une main fiévreuse faisait courir sur le papier. Quand Diane eut achevé sa lettre, avant de la plier, elle la tendit à Marion en lui disant :

— Tiens, lis.

Marion lut à voix basse ce qui suit :

« Mon père, il y a deux mois, une brave femme parcourait d’un pas rapide la route qui conduit de Chevreuse à Meudon, à travers les bois. La distance est grande et la nuit était venue, une nuit noire et orageuse. Après avoir quitté la route pour prendre un sentier qui gagnait la plaine, Marion, car c’était elle, s’arrêta devant une chaumière isolée. C’était là qu’habitait un de ses parents, un brave homme qui n’avait pour vivre, lui, sa femme et l’enfant qu’elle venait de lui donner, d’autres ressources que le terrain qu’il cultivait et dont il allait, chaque semaine, vendre les produits à Paris. Marion, épuisée de fatigue, frappa à la porte qui s’ouvrit aussitôt ; on était prévenu de son arrivée, on l’attendait et elle n’était pas seule ; elle portait dans ses bras un pauvre petit être qu’elle venait confier à des mains étrangères, car cet enfant, né de la veille, n’avait déjà plus de famille ; son père était mort l’épée à la main, au service du roi, et sa mère, dont il devait ignorer l’existence et le nom, et qui venait, en le quittant, de lui donner le seul baiser qu’il dut recevoir d’elle, sa mère s’appelait Diane de Vaudrey !

» Pardonnez-moi, mon père, l’affreuse douleur que vous allez ressentir et dont je suis la cause. Mais, rassurez-vous, l’honneur de votre nom restera sans tache. J’ai pu, dans l’égarement de la passion, commettre une grande faute ; mais puisque, hélas ! elle est maintenant irréparable, du moins personne au monde n’en apprendra le secret. Vous-même, vous n’auriez jamais rien connu de mes souffrances, ni de ma honte, sans la nouvelle et rude épreuve qu’à votre insu vous venez de m’imposer. Elle me fait un devoir de ne vous rien cacher. Répondez, maintenant, ô mon père ! Puis-je donner ma main à l’homme d’honneur qui m’offre la sienne ?… »

— Ah ! s’écria Marion, que l’émotion et les larmes étouffaient, je savions ben que t’étais une honnête fille.

Et elle prenait dans ses deux mains la tête de Diane, qu’elle couvrait de baisers.

— Écoute, il me semble avoir entendu marcher. Qui donc peut venir ainsi au milieu de la nuit ? On frappe…

— Ouvrez, dit le marquis d’une voix rude.

— Mon père ! s’écria Diane toute tremblante.

Le marquis, en rentrant chez lui, avait renvoyé son valet de chambre. Il voulait être seul ; il se sentait agité, nerveux, cherchant à expliquer la douloureuse expression du visage de sa fille à l’annonce de son prochain mariage avec le comte. Tout en se parlant à lui-même, il s’était approché de la fenêtre pour fermer les rideaux, et il fut très surpris en voyant qu’une lumière brillait encore dans la chambre de Diane. De la lumière… à deux heures du matin !… Et Diane n’était pas seule… on voyait l’ombre d’une autre femme. Une minute après, il se présentait chez sa fille.

— D’où vient, dit-il en entrant, que vous ne soyez pas couchée à deux heures du matin ?

Diane, qui avait eu le courage de lui écrire, n’avait pas la force de lui répondre… Une terreur profonde cadenassait ses lèvres ; elle demeurait interdite.

— Voyons, lui dit le marquis, en cherchant à adoucir sa voix, dites-moi ce que vous éprouvez, ma chère enfant ? Dites-moi d’où vient que vous avez accueilli d’une si étrange façon la surprise que je vous avais ménagée ?

Au moment où il achevait de prononcer ces paroles, les yeux du marquis s’étaient portés sur le petit bureau sur lequel se trouvaient encore le papier et les plumes.

— Ah ! dit-il en les montrant du doigt, vous écriviez… Et à qui donc, je vous prie ?

— À vous, mon père !

— À moi ?… Et qu’aviez-vous à me dire… par correspondance ?

— Cette lettre vous l’apprendra.

— Ah ! bon Dieu !… elle la lui donne !… murmura tout bas Marion épouvantée, en se signant.

Le marquis, étonné, regardait la lettre sans la déplier.

— Ah ! je commence à comprendre, fit-il.

Et sa voix redevenait dure, son regard menaçant.

— Oui, reprit-il, cette lettre doit renfermer quelque confidence que vous n’osiez pas me faire de vive voix. Le secret de votre conduite est là, sans doute ?

Il avait ouvert la lettre…

— Oh ! pas devant moi, s’écria Diane suppliante et les mains jointes, pas devant moi… Souffrez que je me retire… je reviendrai dès que vous m’appellerez.

— C’est inutile… restez… Je ne lirai pas cette lettre. Je la déchire et je la brûle ! Je ne veux rien savoir de ce que vous aviez à me dire, vous l’entendez, rien !… Mais, retenez bien mes paroles, votre mariage aura lieu, parce que telle est ma volonté… Et, s’il y a de votre part le moindre obstacle, quel qu’il soit, je le briserai !

Après avoir prononcé ces paroles d’une voix irritée, le marquis sortit de la chambre.

Diane, consternée, s’était affaissée sur une chaise :

— C’est tout de même heureux qu’il ait brûlé c’te lettre sans la lire !… dit Marion.

— Ma pauvre petite fille ! murmurait Diane, pauvre cher ange ! quel sort nous est réservé à toutes deux !

— Si vot’ père savait seulement qu’elle existe… il s’rait capable de la tuer.

À ces mots, Diane se releva, fière et forte.

— Eh bien !… il ne le saura jamais ! dit-elle… ni lui ni personne ! Puisque mon père l’ordonne, je serai comtesse de Linières, et ma fille vivra loin de tout danger… Il le faut !… Et tu m’y aideras, Marion !

— À la bonne heure ! répondit la Bretonne, v’là qui s’appelle bien parler !

— Et si, plus tard, continua Diane, Dieu permet qu’une fois encore je puisse la revoir et l’embrasser, je n’aurai plus rien à désirer sur la terre ! Je mourrai heureuse et la conscience tranquille !

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