Chapitre 6
Comment raconter la nuit qui s’écoula pour Henriette dans la solitude de cette chambre d’hôtel ?
L’aube trouva la malheureuse agenouillée, les yeux brûlants de fièvre, les lèvres tremblantes, balbutiant pour la millième fois la même prière.
Henriette attendit Roger comme si, avec son retour, devait renaître l’espérance.
Roger frappa timidement à la porte.
La jeune fille lui apparut, transfigurée par cette nuit de larmes et de prières. Elle lui tendit la main.
— Je suis prête, dit-elle.
Ils partirent aussitôt, et alors commença une nouvelle course à travers les quartiers de Paris. Course stérile qui devait laisser la jeune fille découragée et anéantie et devait exciter plus énergiquement encore le chevalier à se consacrer à son service.
— Mademoiselle, dit-il, je bénis la Providence qui vous donne une foi si absolue en mon dévouement. Il faut que vous acceptiez de moi le conseil de mettre un terme à une vie errante qui torture votre âme et épuise vos forces. Il faut que vous me laissiez libre de continuer seul mes recherches et de les mener à bonne fin. Jusqu’à ce que j’aie été assez heureux pour retrouver votre sœur, vous habiterez la maison d’une femme honorable que je connais et dont vous payerez l’hospitalité par votre travail.
— Le travail !… Oh ! oui ! répondit vivement Henriette !… C’est à lui que je puis demander le courage d’attendre de revoir ma pauvre Louise.
Le chevalier voulut profiter de ces bonnes dispositions d’esprit, et, quelques instants après, ils montaient tous deux dans un carrosse de place.
Une fois dans le véhicule et l’adresse donnée au cocher, Roger entama la conversation devenue indispensable. Il s’agissait pour lui de présenter Henriette comme locataire à une dame très recommandable, que la mort de son mari avait obligée à chercher dans un commerce de lingerie les ressources qui lui faisaient défaut.
Mme Dervigny – c’était le nom de cette dame – n’acceptait que des ouvrières dont la moralité lui était connue ou garantie. Elle s’apitoya sur le sort de cette pauvre enfant aveugle, perdue dans Paris. Finalement, elle promit à Henriette non seulement de lui louer une petite chambre qui était disponible, mais encore de ne jamais la laisser manquer d’ouvrage.
— Allons, mon enfant, conclut la lingère en ouvrant la porte, je vais vous conduire dans votre logement.
Et, précédant Henriette, elle se mit à gravir les marches qui conduisaient jusqu’au troisième étage. Le chevalier de Vaudrey les suivait. Au bout du couloir se trouvait la chambre qui allait être celle d’Henriette.
— Ce n’est pas luxueux, fit en souriant Mme Dervigny, mais vous ne serez par incommodée par des voisins. Vous êtes seule ici.
Elle avait ouvert la porte.
— Il y a bien longtemps que j’attendais pour louer cette petite chambrette. Il me déplaisait d’y mettre un homme qui eût enfumé les rideaux. Aussi je suis enchantée de vous avoir pour locataire, mon enfant.
Et, saluant le chevalier, elle se retira.
Roger alla aussitôt fermer la porte, et, s’avançant devant la jeune fille :
— Vous voudrez bien, mademoiselle, lui dit-il timidement, me permettre de vous faire les avances indispensables ; en acceptant mon offre, vous me prouverez que vous me jugez digne du rôle que je vais remplir désormais. Car, je ferai, pour retrouver votre pauvre sœur, tout ce qu’il sera humainement possible de faire…
— Et moi, dit Henriette avec un geste de désespoir, je serai condamnée…
— À attendre que le succès ait couronné mes efforts. Chaque jour, je viendrai vous mettre au courant de ce que j’aurai fait.
Et, voulant éviter le remerciement qu’il sentait suspendu aux lèvres de la jeune fille, le chevalier de Vaudrey s’éloigna précipitamment.
Un mois s’était écoulé sans apporter de changement à la situation, sans provoquer de découragement chez le chevalier de Vaudrey. Les commérages allaient déjà leur train dans le quartier. Des propos mal sonnants étaient même arrivés jusqu’aux oreilles de Mme Dervigny.
La médisance s’accentuant davantage, la couturière finit par s’en émouvoir. Néanmoins, elle ne dit rien à Henriette ; elle se fût trouvée en contradiction trop flagrante avec elle-même, qui avait si hautement vanté le chevalier, incapable, disait-elle, non seulement d’une méchante action, mais même d’une pensée mauvaise.
Elle se renferma dans une prudente réserve ; mais elle interrompit les fréquentes visites qu’elle faisait à sa locataire. Bientôt, elle affecta de ne plus se trouver sur le passage du chevalier, lorsque celui-ci montait pour aller frapper à la porte de l’ouvrière…
Roger était sous le coup de préoccupations trop vives pour s’apercevoir de ce qui se passait.
Pouvait-il écouter les conseils de son oncle, se rendre aux désirs du roi ? Tous ses sentiments se révoltaient à l’idée d’un abandon dont serait victime cette Henriette vers laquelle une irrésistible sympathie l’entraînait.
Il avait suffi qu’on lui parlât de mariage, pour qu’aussitôt son amour se révélât en lui. Et, à partir de ce moment, il s’était décidé à faire part, à celle qui en était l’objet, de cet amour qu’il avait voulu taire jusque-là.
Son projet bien arrêté était de s’ouvrir franchement de ses intentions à celle qui, hélas ! n’avait plus personne à consulter pour accorder son cœur et sa main.
Aussi, en se rendant auprès de la jeune fille, Roger marchait-il avec une agitation fiévreuse.
Or, ce jour-là, dans sa précipitation à se rendre dans la maison de Mme Dervigny, le chevalier avait, sans y penser, rudoyé une vieille mendiante qui lui demandait la charité, d’un ton larmoyant :
— Ayez pitié d’une malheureuse !…
Il avait tourné brusquement le coin de la rue, et la fin de la phrase, le mot « aveugle », n’était pas parvenu jusqu’à lui.
Il avait, en passant, et sans lui accorder un regard, frôlé la robe en haillons de la pauvre Louise !
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