Chapitre 7
Il avait neigé toute la nuit. La place Saint-Sulpice présentait l’aspect d’une plaine blanche dont l’éclat donnait, par opposition, des tons bruns aux maisons qui l’encadraient.
Au moment où l’horloge de l’église sonnait midi, un individu s’arrêta devant le portique et jeta un coup d’œil sur tous les mendiants qui se trouvaient là.
— Midi ! fit-il en se parlant à lui-même, elles ne tarderont pas à venir.
Mais, au même instant, voyant déboucher du coin de la rue un homme qui s’avançait vers lui :
— Ah ! voilà Jacques ! fit-il. Il ne pouvait pas manquer d’arriver, lui !
C’était effectivement, le préféré de la Frochard qui, comme d’habitude, se trouvait au rendez-vous convenu avec sa mère. En abordant son frère, Jacques demanda :
— Elles ne sont pas encore arrivées, les femmes ?
Ces mots « les femmes » résonnèrent mal aux oreilles du rémouleur.
Il répondit sèchement.
— Non, pas encore.
Pierre n’avait pu contenir un mouvement de mauvaise humeur. Mais, le réprimant aussitôt, il s’approcha timidement de son frère. Et, d’une voix suppliante :
— Jacques… j’ai quelque chose à te demander…
— Si c’est de l’argent, ricana le garnement, je n’en tiens pas !…
— Non, dit Pierre, ce n’est pas de ça qu’il s’agit.
Jacques n’était pas patient. Aussi laissa-t-il vite de côté le ton goguenard pour dire avec colère à Pierre :
— Eh ben !… voyons… finissons-en !
— Quand Louise est là et que tu te mets en colère… brutalise-moi… Bats-moi si tu le veux… mais… ne m’appelle pas l’avorton !
Jacques, en toute autre disposition d’esprit, fût parti d’un vigoureux éclat de rire. Mais il n’était pas dans ses bons jours,le « chérubin ».
Aussi fût-ce en fronçant le sourcil qu’il répliqua :
— De quoi !… de quoi !… Faut parler à monsieur avec respect, à c’t’heure !… Ça te blesse qu’on t’appelle l’avorton !… Mais jette donc l’œil sur ton architecture !
Pierre voulu essayer de l’apitoyer, une fois par hasard.
— Tu sais bien que, si je suis estropié, c’est que… tout petit j’ai eu c’te jambe-là cassée… par toi, Jacques.
— C’est pas vrai, tu mens !
Pierre voulut profiter de cette nuance de faiblesse.
— Oui, reprit-il avec une véhémence dont il dut être bien étonné lui-même, oui, cassée par toi, pour qui je ne voulais pas voler un habit… à la porte d’un fripier.
L’œil du pauvre boiteux lança un éclair.
Pierre se rappelait avec fierté que, tout petit et faible qu’il était, il avait préféré se laisser rouer de coups, au point d’avoir la jambe brisée, plutôt que de commettre une action coupable… Il osait presque soutenir, maintenant, le regard de Jacques.
Mais celui-ci le toisa avec colère.
— Tu mens, que je te dis !… C’était pas un habit… C’était un manteau !
Le rémouleur était décidément bien monté.
— Enfin, t’as toujours eu l’idée de faire voler par les autres… Après moi, ç’a été le tour de c’te pauvre Marianne !
Jacques avait bondi sur son frère :
— Marianne !… Je te défends de me parler de celle-là ! C’est une ingrate qui a mieux aimé se faire mettre en cage que de vivre avec moi !
Le rémouleur ne put retenir cette exclamation :
— Elle voulait redevenir honnête !…
— En v’là assez ! interrompit Jacques… Je ne veux plus y penser ! J’en trouverai une autre, une plus belle et qui sera plus adroite… et plus productive.
Puis, revenant de lui-même au sujet que Pierre avait primitivement attaqué :
— Quant à toi, fit-il, puisque l’avorton ne te va plus, je vais chercher autre chose.
Et, faisant pirouetter le pauvre boiteux :
— Je t’appelerai Cupidon !… À moins que tu ne préfères le P’tit-Vénus !
Pierre avait vainement essayé de faire jaillir une lueur de compassion dans le cœur de son frère.
— Fais ce que tu voudras ! dit-il.
Le malheureux, trompé dans son espérance, avait tourné le dos à Jacques.
Mais Jacques devait le reprendre, maintenant, pour lui faire payer son audacieuse intervention dans ses affaires avec Marianne. Il saisit le rémouleur par le bras et, lui faisant demi-tour, il le tint en face de lui.
Puis, avec une intention méchante :
— Mais, j’y pense, dit-il, c’est devant la petite Louise que t’aimes pas qu’on t’appelle l’avorton !…
Pierre n’avait pas bronché. Les yeux fixés sur le sol, il avait peur de ce qu’allait dire son frère…
Mais, tout à coup, son sang se figea dans ses veines.
Jacques éclatait de rire, en s’écriant :
— Ah ! ah ! ah ! mais ce serait trop drôle !
Pierre dut renforcer dans son cœur la vérité que trahissait déjà son visage troublé. Il affecta de bien prendre la plaisanterie. À tout prix, il lui fallait donner le change au « chérubin », qui, une fois sur la piste de ce secret, ne se lasserait pas de torturer son frère.
Du reste, Pierre n’avait plus de temps à perdre s’il ne voulait pas laisser s’incruster cette idée dans l’esprit de Jacques. En effet, celui-ci avait ajouté :
— Et ce n’est pas trop bête de ta part, mon gaillard… Une aveugle ! Il n’y a pour elle ni beau ni vilain homme.
Puis, comme si la lumière s’était faite, pour lui, tout à coup éclatante :
— Ah ! t’es amoureux de notre aveugle ! s’écria-t-il.
Pierre eut un mouvement de vertige. Mais, jouant la comédie de la surprise :
— Moi ?… dit-il en cachant son trouble autant que possible, moi ?… En v’là une idée !
Malgré le froid qui le pénétrait jusqu’aux os, sous le vêtement qu’il portait, la sueur perlait à son front.
Jacques ne lui laissa pas le temps de renouveler sa protestation contre le soupçon dont il était l’objet.
— Alors, dit-il, pourquoi que tu me demandes de te débaptiser, si tu n’as pas d’intention amoureuse.
Le rémouleur ne pouvait rien contre cette logique, dont Jacques tirait si méchamment profit.
Et, avec un geste de dénégation et s’exaltant :
— Moi, amoureux !… d’elle qui est si jolie, si adorablement belle, qu’on la prendrait pour un ange !…
Jacques avait eu un soubresaut. Le ton presque éloquent dont Pierre avait prononcé cette phrase le surprenait. Ce qu’il avait dit en plaisantant lui apparaissait maintenant comme une vérité bien réelle.
Pierre était amoureux !…
Après avoir enveloppé le boiteux d’un regard narquois, il dit lentement :
— Si jolie, si adorablement belle ! Où diable que t’as découvert ça, toi ? C’est vrai que je ne l’ai pas beaucoup regardée. Je ne sais qu’une chose, c’est que ses deux quinquets sont éteints, ce qui fait que les passants en ont pitié et lui donnent pas mal d’argent.
Cette façon d’apprécier les charmes de la pauvre enfant fut une souffrance nouvelle pour le malheureux Pierre.
— Oui, elle est aveugle, s’écria-t-il, mais elle a une voix qui vous va à l’âme… Une figure si douce… Et des yeux si grands et si beaux qu’on dirait qu’ils vous regardent ! Et je me mets à trembler à la pensée qu’elle me voit !
Jacques éclata de rire.
— Eh ben !… Qu’est-ce que ça te fait, si tu n’es pas amoureux ?
— Amoureux !… Encore !… Un misérable comme moi !… Allons donc !… Faudrait que je sois fou !
— Alors, c’est convenu, ricana le « chérubin », je ne veux pas te perdre dans l’estime de ton aveugle. Voilà ce que je décide : je ne t’appelerai plus l’avorton !…
Le pauvre boiteux exhala un soupir de soulagement… Mais l’impitoyable gredin ajoutait d’un air ironique :
— C’est dit : à l’avenir, tu te nommeras le P’tit-Vénus !
— Mais non !… Je ne veux pas, je ne veux pas ! s’écriait Pierre avec force.
Jacques le toisa avec dédain. Et sans rire, cette fois :
— Assez de volonté comme ça !… Tu veux ce qui me plaît, ou gare les taloches !
Le rémouleur courba l’échine. Et, tristement, sans oser regarder son implacable bourreau, il dit :
— Tu es l’aîné, Jacques. Tu es grand et fort… ce qui fait que je suis contraint de me courber devant toi… Mais quand je vois l’usage que tu fais de ta force, je crois que j’aime encore mieux ma misérable faiblesse.
Le bellâtre se contenta de hausser les épaules.
Au surplus, en ce moment, l’attention des deux frères était sollicitée par la présence de la Frochard et de l’aveugle à l’entrée de la place. Jacques s’écria :
— Ah ! ah ! les voilà toutes deux…
Pierre n’avait pas bougé de place, tandis que son frère allait en se dandinant, les mains dans les poches, au-devant des deux femmes.
Certes, il n’eût pas été facile à Henriette de reconnaître sa chère aveugle. Le visage de la malheureuse était maintenant pâle et amaigri. Sous son costume fait de sordides haillons, sa démarche était devenue chancelante.
En la voyant paraître sur la place, les laquais et quelques autres gens qui attendaient la sortie de la messe vinrent faire le cercle autour d’elle. Ce que voyant, la Frochard lui pinça le bras en lui disant tout bas :
— Allez-y de votre romance ; y a du public.
Louise avait alors commencé, d’une voix brisée par la douleur et toute pleine de larmes.
Le « chérubin », certain désormais d’une bonne récolte, daigna regarder attentivement la chanteuse.
— C’est vrai qu’elle est jolie, se dit-il. C’est vrai aussi qu’elle a une voix qui vous remue l’âme !
La Frochard s’était rapprochée de l’aveugle pour lui glisser :
— Allons, le second couplet et de la voix !
Et Louise, maîtrisant les soubresauts de sa poitrine qui haletait sous les sanglots, avait entamé le second couplet.
À peine la dernière note se fut-elle noyée dans les larmes qui suffoquaient la pauvre fille que la Frochard commençait la quête. Aussitôt, tous ceux qui avaient fait le cercle pour écouter se dispersèrent.
Revenant auprès de Louise, l’horrible créature la poussa violemment du coude, en grommelant :
— Y a pas gras !… Chiens de bourgeois ! C’est toujours la même chose… ils sont vingt pour entendre chanter et y n’en reste pas quatre quand on fait la quête.
Jacques s’était rapproché et se consolait de la pauvreté de la recette, en disant à sa mère :
— Ça vaudra mieux à la sortie de l’église…
— T’as raison, mon chéri ; nous reviendrons tout à l’heure.
Elle avait saisi la main de Louise et passait de force sous son bras celui de l’aveugle, afin de l’entraîner. Timidement, l’aveugle avait répondu :
— Je suis bien fatiguée, madame !
Pour toute réponse, la Frochard ne trouva, dans sa cruauté, que ces mots :
— On se reposera ce soir.
Mais Louise était bien réellement à bout de forces. Malgré le ton brutal de son bourreau, elle voulut insister pour qu’il lui fût permis de se reposer, ne fût-ce que pendant quelques minutes.
— Croyez-moi, madame, fit-elle, mes jambes me soutiennent à peine. Nous avons tant marché aujourd’hui.
À sa grande surprise, la Frochard ne s’emporta pas comme elle le redoutait. Elle se mit à ricaner :
— Eh ben !… C’est que vous me demandez de marcher… pour tâcher de rencontrer vot’ sœur.
Lorsque la mendiante voulait obtenir quelque chose de sa victime, elle avait soin de faire vibrer cette corde-là.
— Y n’faut qu’un moment pour que vous tombiez nez à nez avec vot’ sœur. Et c’est encore moi qui y perdrai, car je vous aurai hébergée gratis.
— Je le sais, madame ! répondit Louise… Et vous m’aviez promis en me recueillant…
— Quoi ? s’écria la mégère avec aigreur… Je vous ai promis de vous aider dans vos recherches… C’est la vérité… Mais je n’avais ni rentes ni ferme en Beauce, moi… c’est pour ça qu’en cherchant je veux que vous chantiez. Faut gagner le pain que vous mangez.
Les larmes jaillirent des yeux de Louise. Elle murmura :
— Eh bien !… Je chante… madame…
La Frochard eut une exclamation féroce :
— Oui ! s’écria-t-elle, vous chantez !… Vous chantez comme un De profundis !
Traitée avec cette brutalité révoltante, Louise, abîmée sous l’immensité de sa douleur, murmurait :
— Quand je pense à ce que je suis… à ce que je fais…
Elle trouva un accent déchirant pour s’écrier :
— Oh ! je suis malheureuse !… si malheureuse !…
Pierre, arrivé au comble de l’angoisse, voulut s’élancer au secours de sa chère protégée. Mais il trouva devant lui Jacques, les bras en avant pour le repousser… Jacques, qui lui dit de ce ton des faubouriens avinés :
— Eh bien ! de quoi ?
Puis, le « chérubin » plongeant son regard impur et vicieux sur ce visage éploré d’une sainte, ricana à mi-voix :
— Tiens !… Elle est gentille quand elle pleure !
Mais la Frochard était bien décidément exaspérée par la mince recette, car elle ne fit pas attention à ce que venait de dire son fils préféré. Elle avait accroché le bras de l’aveugle et, l’entraînant, elle lui envoyait ces mots, qui devaient clore sèchement la conversation :
— Assez de raisonnemment… En route !
Cyniquement, elle grommela :
— N’essuyez donc pas vos yeux !… C’est très bon… de vraies larmes ; ça attendrit le cœur des passants.
À peine avait-elle prononcé sa phrase qu’en effet un passant s’approcha de l’aveugle et lui glissa une pièce de monnaie dans la main.
La Frochard eut une exclamation de triomphe :
— Qu’est-ce que je disais ?
Alléchée par cette aubaine, la mendiante entraîna Louise tout autour de la place, en marmottant :
— Pour une pauvre aveugle, s’il vous plaît !
Les cloches carillonnaient. Un grand nombre de fidèles, débouchant de la rue Saint-Sulpice, pénétraient dans l’église, passant au milieu d’une double haie de mendiants agenouillés et grelottants. C’est le moment qu’attendait Jacques lorsqu’il prédisait à sa mère que la grand-messe serait plus avantageuse…
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