Chapitre 8
Tandis que Pierre et Jacques, quittaient, momentanément, les abords de l’église, et que la mendiante emmenait Louise chanter, une chaise à porteurs arrivait sur la place, pendant que, du côté opposé, apparaissait un homme d’un certain âge, enveloppé dans une douillette à col de fourrure.
Le personnage en question, après avoir approché de ses yeux un face-à-main en or, dit, en manière d’aparté :
— Eh ! je connais cette livrée !… C’est la livrée de la comtesse de Linières.
S’inclinant, le monsieur à la douillette s’avança, et, comme un des laquais avait ouvert la portière, il offrit la main à la dame, pour l’aider à sortir de la chaise. En reconnaissant le galant personnage, la dame s’exclama :
— Ah ! docteur, que je suis aise de vous rencontrer !
C’était, effectivement, la comtesse de Linières qui se rendait à l’église.
— Je suis toujours enchantée de vous voir… comme ami, ajouta la comtesse.
— Mais vous ne vous souciez pas du médecin, dit en souriant le docteur.
Puis, redevenant sérieux :
— Et, cependant, vous êtes malade, madame la comtesse.
Troublée, Mme de Linières s’empressa de répondre :
— Vous vous trompez, docteur, je vous assure que…
— Soit, vous vous portez à merveille, madame la comtesse… et c’est la santé qui donne à vos regards cet état fébrile ! Faut-il que je vous parle sérieusement ? ajouta-t-il.
— Sans doute ! répondit la comtesse avec un léger tremblement dans la voix.
— Eh bien ! continua le docteur, c’est votre âme qu’il importe de soigner…
Mme de Linières eut une exclamation qui échappa, émue, de ses lèvres :
— Mon âme !
Le médecin, montrant l’église, prononça ces mots :
— Adressez-vous au grand médecin… qui donne là ses consultations. Il en sait, sur le mal dont vous souffrez, plus long que moi… et que tous mes confrères.
Mme de Linières, suffoquée par l’émotion, serra avec affection la main de cet excellent homme.
De l’intérieur, des chants sacrés arrivaient jusqu’à elle.
Après avoir reporté, pendant une seconde, ses yeux sur le docteur, à demi incliné comme pour prendre congé d’elle, Diane de Linières se dirigea lentement vers le portail de Saint-Sulpice…
Le savant n’avait pas l’intention d’assister à la messe. Il était appelé ailleurs par les devoirs de sa profession, il se disposa à continuer son chemin.
La Frochard venait avec Louise, reprendre sa place parmi les mendiants qui assiégeaient les abords de l’église. En apercevant le docteur qui s’éloignait, la mendiante, entraînant l’aveugle, accourut au-devant de lui, en commençant son éternelle litanie :
— Mon bon monsieur…
Elle fut interrompue par un « Allez au diable ! » bien sec et qui semblait ne devoir pas souffrir d’insistance.
Néanmoins, elle revint à la charge. Elle se mit à suivre le docteur, en marmottant de sa voix éraillée :
— Pour une pauvre aveugle, s’il vous plaît !
— Une aveugle ?… Qui ?… cette jeune fille ?…
— Hélas ! oui, mon bon monsieur du bon Dieu !
— À cet âge ? murmura le docteur… malheureuse enfant !
La Frochard était littéralement aux anges.
Pour mieux assurer le succès, elle donna l’essor à son plus apitoyant boniment :
— Ah ! oui, que c’est malheureux pour sa pauvre famille, mon doux monsieur !…
Mais le monsieur ne semblait pas l’écouter. Son attention était absorbée tout entière par la jeune fille. Tout à coup, il repoussa la vieille femme et, s’avançant vers l’aveugle, il la prit par les épaules, pour la placer bien en face de lui, en disant :
— Laissez-moi regarder ses yeux.
La Frochard ne put contenir un mouvement de colère.
— Vous voulez voir ses yeux ?… Pourquoi faire ?
Mais elle avait beau répéter : « Pourquoi faire ?… Pourquoi faire ? » le docteur n’en continuait pas moins à agir comme s’il eût été dans son cabinet.
La veuve du supplicié redoutait les rassemblements, qui amènent toujours quelques agents de la prévôté, des curieux qui veulent tout savoir. Elle s’escrima si bien qu’elle parvint à faire glisser sa face d’oiseau de proie entre l’aveugle et le docteur, et elle dit à celui-ci :
— Y n’y a rien à faire, allez !
— Qui vous a dit cela ?
La mégère était prise au dépourvu.
Ah ! si Louise avait pu savoir à quel personnage elle avait affaire… Certes, elle n’eut pas hésité à la supplier de la prendre en pitié, de la sauver de la Frochard…
Mais la voix de son bourreau résonna à son oreille pour la faire persévérer dans son silence :
— Vous m’demandez qui… qui m’a dit qu’il n’y avait pas de ressources. Bé dame, c’est tout le monde !
Le médecin haussa les épaules.
Et pour provoquer la confiance de la malheureuse aveugle, il lui dit tout bas :
— Je suis médecin, mon enfant !
— Médecin ! s’écria Louise en joignant les mains.
Le savant docteur entrevoyait la possibilité de la guérison. Tout à son « sujet », il ne vit pas le regard haineux que lui décochait celle qu’il croyait être la mère de cette infortunée.
Il s’était décidé à interroger la jeune fille.
En dépit des allées et venues de la mendiante, qui se démenait comme un fauve en cage, il procéda comme il eût fait avec une de ses malades, afin de se former une opinion sur la gravité du cas.
Il parlait avec une si grande douceur que Louise eût voulu tout raconter à cet inconnu : sa vie, ses malheurs, ses souffrances. Mais elle devinait le regard de la mendiante, attaché sur elle comme une menace…
— Vous n’êtes point aveugle de naissance ? lui demanda doucement le docteur.
— Non, monsieur… C’est à quatorze ans que ce malheur m’a frappée…
— À quatorze ans !… et depuis on ne vous a soumise à aucun traitement ?
La Frochard fit un véritable bond de hyène et vint se placer entre l’aveugle et le docteur. Elle paya d’audace :
— Nous sommes si pauvres, monsieur le médecin, qu’il n’y a pas eu moyen…
Rien ne saurait dépeindre l’expression d’angoisse qui se peignit sur le visage de Louise. Oubliant à quelle vengeance elle s’exposait, elle s’écria :
— Ah ! monsieur, par pitié !… Dites, est-ce que vous croyez qu’il me serait permis d’espérer ? Si vous saviez à quel épouvantable malheur vous m’arracheriez !…
— Ah ! dame, se hâta d’ajouter la Frochard, pour donner le change sur les paroles de sa victime… Ah ! dame ! aveugle !… y a pas plus malheureux que ça…
Puis, comme si elle eût ressenti une émotion réelle :
— Et si elle voyait, elle pourrait travailler, au lieu de tendre la main… sa pauvre main qu’était pas faite pour ça, bien sûr…
Alors, se tournant vers Louise, de façon que son coude osseux pût heurter l’aveugle et lui imposer la réponse qu’elle devait faire, elle prononça ces mots :
— C’est-y pas vrai, ma chérie ?
Ces mots, qui affectaient la tendresse maternelle, vinrent glacer la jeune fille. Elle eut peur !… Et elle retomba, sans résistance, dans les mains de la mégère…
— Oui… oui balbutia-t-elle d’une voix mourante…
Le docteur eut pitié de cette émotion. Il prit familièrement la main de la jeune aveugle en lui disant :
— Calmez-vous… calmez-vous, mon enfant…
En parlant à Louise, il avait, de l’œil, fait signe à la Frochard de le suivre à quelques pas. Instinctivement, la Frochard accourut, la main tendue. Elle attendit en vain la pièce de monnaie qu’elle convoitait.
— Écoutez, lui dit tout bas le docteur, il faut la préparer avec ménagement. Il ne faut pas lui dire tout de suite…
— Quoi ?… ne pas lui dire… quoi ? demandait avec anxiété la misérable, qui comprenait peut-être que le médecin allait lui enlever son « gagne-pain »…
— Ce que j’espère ! prononça le docteur à voix basse…
La physionomie de la mendiante changea d’expression. Elle avait craint un danger, et elle reconnaissait maintenant qu’elle en était pour ses frais d’émotion…
Elle feignit de porter la plus grande attention à ce que lui disait le docteur. Celui-ci continuait :
— Sa tête s’exalterait trop vivement… Le sang affluerait au cerveau et aux yeux…
— Bon, bon, interrompit la Frochard, on aura l’œil dessus… on l’empêchera d’y fluer.
L’excellent homme tenait néanmoins à donner plus qu’une vague espérance à celle qu’il supposait être une vraie mère…
— Mais à vous, continua-t-il, je l’affirme, l’opération peut parfaitement réussir.
La Frochard eut une exclamation que rien ne saurait rendre. Dans ces simples mots : Ah ! bah ! Il y avait de la stupéfaction, de la rage, de la menace.
Louise avait écouté, anxieuse : mais les mots prononcés tout bas par le docteur n’étaient pas parvenus jusqu’à elle… Seule, l’exclamation poussée par la mendiante l’avait fait sursauter. Et elle avait pensé :
— Que lui dit-il ?
Elle écoutait toujours : mais c’est encore la voix de la mendiante qui lui envoya un lambeau de phrase dont elle ne pouvait compléter le sens. La Frochard disait :
— Ah !… elle peut…
— Chut ! commanda le docteur. Amenez-la-moi à l’hôpital Saint-Louis.
— Oui, oui, à l’hôpital, ricana la vieille femme, connu : j’y ai été bien assez souvent…
Cette fois, le docteur gratifia la mégère d’un regard, en même temps qu’il interrogeait sa mémoire.
— En effet, fit-il au bout d’un instant… je crois me rappeler vous avoir donné des soins… Vous êtes donc… oui, c’est bien ça… la veuve du…
— La veuve du supplicié… dites le mot, allez !
— La veuve Frochard ! s’exclama le médecin.
Puis, se ravisant tout à coup :
— Mais, fit-il avec une nuance de doute, je ne vous connaissais pas cette enfant…
La mendiante n’était pas femme à se démonter pour si peu… Elle eut bientôt trouvé une solution plausible.
— Ça m’est venu de la province où ça souffrait la misère. Je l’ai recueillie par bon cœur. Pour y faire un sort !
Le docteur répéta en haussant les épaules :
— Un sort !
Et il s’empressa d’ajouter tout bas à la mendiante :
— Tout à l’heure, quand elle sera un peu plus calme, dites-lui, bien doucement…
— J’comprends, grimaça la Frochard, faut pas l’émotionner, ça s’rait dangereux. Fiez-vous à moi !…
Toute à la satisfaction qu’il éprouvait, l’excellent homme ne s’occupa plus de la mendiante. Il se disait, dans sa crédulité, que cette vieille femme ne manquerait pas, certainement, de se présenter à l’hôpital avec Louise. Il se contenta de prendre doucement la main de Louise et d’y glisser une pièce d’argent.
Et, avant de s’éloigner, il prononça tout bas :
— Tenez, pauvre enfant, prenez ceci et… du courage… je vous reverrai…
La Frochard avait suivi de l’œil cet aparté. Elle avait saisi le moment précis où l’argent passait de la main du docteur dans celle de l’aveugle, et, ayant reconnu que c’était une pièce blanche :
— Et l’on voudrait guérir une maladie qui rapporte de si bonnes aubaines ! Faudrait avoir perdu la tête !…
Il fallait, naturellement, encaisser. Aussi, saisit-elle vivement la main de Louise, sans s’apercevoir du trouble de la pauvre créature. L’aveugle, au contact de cette main, réprima un léger tressaillement. Elle avait hâte d’apprendre ce qu’elle n’avait pu entendre…
— Madame, demanda-t-elle, que vous disait le médecin quand il vous a parlé tout bas ?
L’odieuse mégère n’hésita pas :
— Y me disait que… c’était pas la peine d’aller le trouver… Y a pas d’espoir !…
Louise chancela sur le coup.
— Plus d’espoir !… plus d’espoir !…
Ce dernier cri de douleur ne produisit, chez la mendiante, qu’une recrudescence de mauvaises pensées.
— Plus souvent que je te la conduirai ! grommela-t-elle… Faut même plus qu’il la rencontre !
À partir de ce moment, elle avait arrêté, dans sa tête, la combinaison qui devait lui assurer son « gagne-pain » à perpétuité.
— Tenez, dit-elle à Louise, je suis une bonne femme. Vous dites que nous restons toujours dans les mêmes rues… Eh bien ! à partir d’aujourd’hui, nous changerons de quartier.
L’aveugle se trompa au ton de sincérité dont la mendiante avait prononcé cette phrase. Et, tout heureuse, la pauvre martyre soupira avec effusion :
— Ah ! je vous remercie de tout cœur, madame !
Et elle s’était dit intérieurement :
— Il me reste du moins l’espoir de retrouver Henriette !…
Tout à coup, au moment où elle s’abandonnait ainsi à des idées plus consolantes, l’aveugle fut tirée de cette courte méditation par un éclat de voix qui la fit tressaillir… C’était la voix de Jacques.
L’aîné des Frochard s’était tenu, pendant tout le temps qu’avait duré la consultation improvisée, dans une des rues adjacentes. Il arrivait donc, aussitôt qu’il avait vu partir le docteur. S’adressant à la mendiante, le « chérubin » s’était écrié :
— Eh bien ! la mère ! ça marche la recette ?
La Frochard fut, par ces mots, subitement tirée des réflexions qui l’avait assaillie au moment du départ du malencontreux médecin. Elle se rappela alors qu’il avait glissé une pièce dans la main de Louise.
— Tiens !… au fait ! dit-elle vivement, quoi qu’il a donné, le médecin ?… Montre-nous ça, la p’tite.
L’aveugle avait alors tendu la pièce.
— Un écu de six livres ! s’écria la mégère.
— Hein, la mère ! dit le « chérubin », faut-il qu’ils écorchent les malades, ces gueux de médecins, pour pouvoir donner tant que ça… à la fois !…
— C’est bien vrai ! les canailles ! surenchérit la mendiante.
Elle avait le désir d’avoir sa part à cette aumône inespérée… Et elle s’écria, d’un air sérieux, en voyant que Jacques se disposait à empocher l’écu :
— Ah ! çà ! et moi ?…
— Vous la mère, répondit-il, je vous paie une chopine d’eau-de-vie.
— Viens, mon amour ! fit-elle en passant son bras sous celui de Jacques.
Puis, revenant à Louise, après réflexion :
— Vous, la p’tite, quand on sortira de la messe, chantez ferme… De la voix, et pas de paresse. Je suis là, en face, et… je guette !
Louise se contenta de répondre doucement :
— Oui, madame.
Et, comme Jacques, pressé d’aller, comme il disait « casser l’écu du croque-mort » (c’est ainsi qu’il appelait les médecins), entraînait la mendiante, celle-ci se retourna de nouveau.
— Hé ! Pierre ! cria la Frochard en indiquant l’aveugle : fais-la asseoir sur les marches de l’église.
Le boiteux allait s’approcher de Louise, lorsque Jacques bondit et, le repoussant, lui dit en ricanant :
— Tiens-toi tranquille, P’tit-Vénus, je m’en charge.
Tout en aidant la jeune fille à s’asseoir sur les marches, le « chérubin » ne la quittait pas des yeux…
Et, soit que l’odieuse fantaisie que nous avons déjà signalée eut fait du chemin dans sa cervelle, soit qu’il eut simplement l’intention de faire enrager le pauvre Pierre, il dit à voix basse, en manière de réflexion :
— C’est vrai tout de même que… pour une aveugle…
Il avait gardé la main de Louise dans la sienne, et c’est avec toutes sortes de précautions qu’il l’aidait à s’arranger le plus commodément possible. La Frochard dut venir l’arracher à cette contemplation.
— Viens donc, Jacques ! lui dit-elle, tout étonnée de ce que le « chérubin » s’attardait ainsi, alors qu’il paraissait, l’instant d’avant, si pressé d’aller au cabaret.
— Voilà ! la mère, voilà ! répondit le garnement, sans détourner les yeux de l’endroit où se trouvait Louise.
Il fit ainsi quelques pas à reculons.
Tout à coup la neige se mit à tomber à gros flocons, et, au bout de quelques secondes, le fils du supplicié n’aperçut plus Louise que vaguement, à travers le rideau blanc qui tombait du ciel. On eût dit que, par cette neige épaisse, la Providence eût voulu empêcher que les regards luxurieux de ce misérable vinssent souiller la chaste créature sanctifiée par le malheur…
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