Chapitre 10
On a vu le chevalier de Vaudrey, après avoir soutenu avec énergie la lutte contre son oncle, le comte de Linières, se rendant auprès d’Henriette.
Elle l’attendait, l’âme pleine de mélancolie.
Pourquoi allait-elle, vingt fois en une heure, écouter à la porte si les pas du chevalier ne se faisaient pas entendre ? Pourquoi veillait-elle ?
C’est qu’elle s’avouait tout bas la cause réelle de cette fiévreuse impatience qui agitait son âme.
« Je suis coupable, se disait-elle, et j’essaie vainement de me mentir à moi-même. Non, ce n’est pas seulement pour qu’il me parle de ma pauvre Louise que je l’attends : c’est pour lire dans ses yeux les pensées qu’il ne me dit pas… »
Voilà dans quelles dispositions d’esprit et de cœur se trouvait Henriette, le jour où le chevalier de Vaudrey avait décidé de mettre un terme à ses hésitations et aux espérances qu’entretenait le comte de Linières au sujet du mariage qu’il voulait lui imposer.
Tout à coup, avant même que le chevalier eût frappé, elle s’était précipitée vers la porte et l’avait ouverte.
— Vous ! vous, enfin, dit-elle d’une voix tremblante.
Puis, voulant déguiser son trouble, elle ajouta, essayant de rassurer sa voix :
— J’attendais les nouvelles que vous m’apportez…
— Rien encore, dit Roger.
— Hélas ! comme toujours, fit-elle.
— Bientôt, je l’espère, nous serons plus heureux ; bientôt, c’est de la pauvre abandonnée que nous nous occuperons exclusivement ; mais aujourd’hui, Henriette, je voudrais vous entretenir de… de vous et de moi.
Toute tremblante, la jeune fille voulut interrompre l’aveu qu’elle sentait tout près de se formuler…
— Je sais, monsieur le chevalier, tout ce que vous auriez à me dire, prononça-t-elle. Vous m’avez courageusement sauvée d’un piège odieux, infâme…
M. de Vaudrey voulut protester.
— Votre générosité m’a ensuite offert les moyens d’existence qui me manquaient.
— Et vous avez refusé, s’écria Roger, préférant ne les devoir qu’à votre travail.
— Ai-je eu tort ? fit Henriette en relevant la tête. Mais, croyez que mon âme n’est pas moins reconnaissante de tout ce que vous avez fait pour moi…
— Vous me parlez de reconnaissance, dit le chevalier : n’est-il entre nous aucun autre lien ? N’avez-vous pas compris, Henriette, ce qui se passe dans mon cœur ? Hier, je pouvais encore imposer silence à mon amour : aujourd’hui, tout me fait une loi de parler.
Et, dans une explosion de passion :
— Henriette, je vous aime ! s’écria-t-il.
Ces mots, bien qu’elle les eût déjà pressentis, firent chanceler la jeune fille. Roger se rapprocha d’elle, ajoutant avec un redoublement d’ardeur et d’émotion :
— Je vous aime !… Non pas d’un amour banal, dont vous auriez le droit d’être offensée. Je vous aime depuis le jour où je vous ai vue tremblante et désespérée, puis courageuse et fière, défendant votre honneur par la prière, la menace et les larmes. Et cet amour, je vous jure qu’il ne finira qu’avec ma vie.
Henriette porta la main à son cœur.
— C’est mal, dit-elle, c’est bien mal ce que vous faites là ! Est-ce que je n’avais pas compris, deviné depuis longtemps, tout ce que vous vous efforciez de me cacher ? Hélas ! il ne fallait pas me l’avouer.
— Henriette !… implora le chevalier.
La jeune fille continua en s’animant :
— Il fallait comprendre que je n’ai pas le droit de m’abandonner à la joie d’être aimée tant que ma mission n’est pas remplie ! Lorsque Louise sera dans mes bras, lorsqu’elle sera rendue à ma tendresse, j’aurai le droit d’être heureuse ! Et alors, alors seulement, dites-moi que vous m’aimez, je ne vous ordonnerai plus de vous taire !…
Le chevalier, dans un transport de tendresse, s’était emparé des mains de la jeune fille… Il les porta vivement à ses lèvres et les couvrit de baisers.
— Henriette ! chère Henriette ! disait-il avec amour, tout ce que je viens d’entendre remplit mon âme de bonheur ! Avec quelle ardeur nouvelle je vais reprendre le cours de mes recherches ! Je réussirai, chère Henriette, et, lorsque je l’aurai ramenée dans vos bras, cette sœur tant pleurée, alors, nous serons deux à l’aimer. Peut-être est-ce avec raison que vous blâmiez, tout à l’heure, l’ardeur que je n’ai pu contenir lorsqu’il s’est agi de vous avouer mon amour. Mais sachez, mon amie, que j’avais besoin, pour me soutenir dans la lutte que je vais entreprendre, d’obtenir de vous une promesse…
— Une promesse ! De quelle promesse parlez-vous ?
— Celle de me faire l’honneur d’accepter mon nom ! Et, continua le chevalier, avant de me décider à vous ouvrir mon cœur, j’avais confié le secret de mon amour à la seule personne qui, avec vous, avait le droit de connaître les sentiments secrets de mon âme. À celle que vous pourrez appeler votre mère, puisqu’elle a reçu de la mienne expirante la mission de m’aimer comme son fils. À Mme la comtesse de Linières, enfin, que j’ai précédée auprès de vous, car, bientôt, elle sera ici !
— Elle va venir ?
Le chevalier n’eut pas le temps de répondre…
À ce moment, on frappa doucement à la porte.
Henriette, immobile, n’osait faire un pas…
Ce fut Roger qui se précipita pour ouvrir.
Mais alors il poussa une exclamation d’étonnement, de colère. La tête de Picard s’était montrée dans l’entrebâillement de la porte.
— Ne vous dérangez pas, dit le valet d’un ton jovial.
Henriette s’était détournée en poussant un cri.
Le chevalier, furieux, s’avança en disant :
— Picard ?… Toi !… toi ici ?…
Mais le valet ne semblait pas redouter la fureur de son maître. Il répondit avec calme :
— Ce n’est que moi, monsieur le chevalier, ce n’est absolument que moi…
C’est grâce aux indications que lui avait données M. Marest que le vieux serviteur de la famille de Linières était arrivé à ce quatrième étage de la maison du faubourg Saint-Honoré, dans laquelle habitait Henriette.
Roger, plus furieux que jamais, s’écria :
— Que me veux-tu ?… Qu’est-ce qui t’amène ?…
Et comme la jeune fille, un peu remise de son étonnement, avait fait un pas au-devant du nouveau venu :
— Ce garçon est mon valet de chambre, ajouta M. de Vaudrey.
Picard sourit à Henriette, en s’inclinant, pour dire :
— Oui, mademoiselle, oui, Picard… le fidèle et discret Picard.
Roger, fort ennuyé de l’incident qui avait interrompu son tête-à-tête avec la jeune fille, s’empressait auprès de celle-ci. Pendant ce temps, Picard se disait :
« Dans une mansarde !… Nous sommes sans doute chez la soubrette de la demoiselle en question. Il cumule, mon gaillard : la maîtresse et la soubrette… »
Un brusque mouvement de Roger le ramena au sentiment de la réalité.
— Allons, fit M. de Vaudrey en revenant auprès de son valet, parle !… Qu’est-ce qui t’amène ?
— Je dois faire à monsieur le chevalier une communication de la plus haute importance.
Henriette comprit-elle que le moment était venu de laisser seuls ces deux hommes ? Elle alla prendre sur le lit un paquet, et, revenant vers le chevalier :
— Il faut, dit-elle, que je descende ce mantelet…
Roger, pressé d’apprendre ce que devait lui dire Picard, se contenta de s’incliner, en disant à voix basse :
— À bientôt, chère Henriette !
L’ouvrière passa rapidement devant Roger. Elle était visiblement émue.
Tout occupé de sa chère protégée, le chevalier était resté auprès de la porte entrouverte, sans se préoccuper de ce que pouvait faire, dire ou penser le valet…
Et Picard, profitant de la circonstance, s’adressait à lui-même un petit monologue.
« Elle est jolie à croquer, la camériste, pensait le vieux domestique, qui s’y connaissait. La maîtresse en bas… la petite suivante en haut… C’est complet !… »
Tout à coup, d’un vigoureux mouvement de bras, le chevalier le fit pirouetter.
Ravi de cette brutalité, le singulier valet se frottait les mains, et, pour un peu, eût tendu l’échine afin d’inviter le soulier du chevalier à le caresser un brin. Mais Roger interpella violemment Picard par ces mots :
— Nous voici seuls, m’expliqueras-tu comment il se fait que tu te sois permis de me relancer jusqu’ici ?…
— J’ai eu l’infamie de suivre Monsieur !
— Quoi !… Maraud !…
— Maraud !… Picard… Très bien !… Voilà les bonnes traditions qui reviennent !…
— Qu’est-ce à dire, drôle ?…
Mais l’étonnant domestique sauta de joie en s’entendant injurier de nouveau.
— Drôle !… s’écria-t-il… Parfait !… Parfait !… Ça revient complètement. Encore un peu le pied fera son office… comme la parole…
Cependant, le chevalier de Vaudrey voulait forcer Picard à s’expliquer.
— Me diras-tu enfin ce que signifie ?…
— Cela signifie, dit-il, que M. le comte ayant intérêt à connaître nospetites fredaines, m’a chargé de m’enquérir, afin de…
— C’est-à-dire, drôle, que tu m’espionnais…
Il n’acheva pas.
— Complètement, répondit Picard d’un ton calme.
— Comment, misérable !…
— Ah ! oui, misérable !… Monsieur le chevalier, c’était, de ma part, bien misérable de m’informer adroitement, et, d’étage en étage, ne trouvant personne, j’ai fini par grimper jusqu’ici… Et voilà comment je suis arrivé… chez la jolie petite femme de chambre !…
Roger bondit, la main levée…
— La femme de chambre ?… fit-il…
— Oui, mon maître vénéré, j’ose dire mon opinion, trop heureux si elle m’attire…
— Assez !… Pas un mot de plus… ou sinon…
Picard eut un mouvement épique. Il présenta le dos, sans pouvoir s’empêcher de dire d’un ton indéfinissable :
— Bon !… Le pied va marcher : ça va venir !…
Mais alors, il laissa échapper un soupir de désappointement, et dit :
— Ça ne vient pas !… Ça ne vient toujours pas !…
Roger lui parlait d’un ton sérieux, sévère même, mais il n’y avait plus l’ombre d’emportement.
— Monsieur Picard, disait-il froidement, écoutez…
— Je suis tout oreilles, monsieur le chevalier.
— Vous allez retourner chez M. de Linières. Vous lui direz que vous m’avez suivi pas à pas…
— Mon Dieu !… de quoi me chargez-vous là ?…
— Vous lui direz, poursuivit Roger, que vous m’avez trouvé chez la personne que j’aime.
— C’est-à-dire, hasarda le valet, chez sa carné…
— Chez elle ! insista le chevalier avec autorité.
De placide qu’il était, le visage du domestique passa au rouge, au vert et au cramoisi…
— Comment !… chez elle ? demanda-t-il…
Puis, jetant un coup d’œil sur le modeste mobilier.
— C’est ici qu’elle demeure ?
Roger haussa les épaules et continua :
— Et tu ajouteras que je n’aurai jamais d’autre femme, entends-tu ? d’autre épouse que cette jeune fille…
Pour le coup, l’infortuné Picard éprouva un véritable vertige. Il s’appuya contre la porte pour ne pas chanceler…
— Hein ?… fit-il au bout d’un instant… Plaît-il ? Pardon, monsieur le chevalier… quelle jeune fille…
— Eh ! pardieu ! gronda Roger à bout de patience, celle qui était là tout à l’heure… que tu trouvais charmante…
— La petite femme de chambre ?…
— Misérable ! s’écria le chevalier en marchant sur l’impertinent valet…
Picard retrouva instantanément son air béat, souriant, heureux… Et, tendant le dos :
— Allons !… allons donc !… fit-il ému, anxieux.
Mais Roger le saisit violemment par le bras et l’obligea à se redresser. Puis, lui montrant la porte qui s’ouvrait :
— Plus un mot ! commanda-t-il, c’est elle !
C’était bien effectivement la jeune ouvrière qui rentrait, mais Henriette était tout en larmes. La jeune fille s’était jetée sur une chaise. Et, au milieu des sanglots qui la suffoquaient, Roger entendit ces mots :
— Quelle honte !… Ah !… je ne méritais pas une pareille offense !
— Que s’est-il donc passé ?…
— On me chasse de cette maison ! dit-elle…
— On vous chasse… vous !… vous !… Et pourquoi ?
Henriette se cacha le visage dans les mains…
— Parce qu’on prétend que je suis… votre… votre maîtresse !
La voix de Roger s’éleva, virulente :
— Ma maîtresse !… vous, si honnête… vous, si pure, s’écria-t-il en s’agenouillant devant Henriette… vous que j’ai toujours respectée comme une sœur !
Picard avait écouté en donnant tous les signes d’une surprise qui ressemblait fort à de l’ahurissement.
— Une sœur ! Une sœur !… Ah ! ça !… qu’est-ce que tout cela veut dire ? Je n’y suis plus du tout moi !
Le chevalier, lui, s’écriait avec rage :
— Mais qui donc a pu répandre cette odieuse méchanceté ?
— Les gens du quartier, sans doute ! répondit Henriette.
— Eh bien ! désormais, Henriette, je vous mettrai hors d’atteinte de pareilles calomnies.
— La maîtresse de cette maison, qui m’avait accueillie, qui me donnait de l’ouvrage… m’a déclaré…
Les larmes coupaient la voix d’Henriette.
— Elle m’a déclaré… devant tout le monde… qu’elle ne pouvait plus m’employer… ni me garder chez elle…
— C’est une action monstrueuse !… infâme !…
Le chevalier regarda longuement celle qui, maintenant, tenait ses yeux baissés. Et, d’une voix devenue tout à fait calme, il prononça ces mots :
— Henriette, séchez vos larmes et relevez la tête !…
Et, prenant la main que lui tendait la pauvre enfant :
— Oui, vous quitterez cette maison, ajouta-t-il : mais vous n’en sortirez pas pour habiter une misérable mansarde… C’est chez moi… c’est dans mon hôtel, que vous habiterez… Oui, chez moi !…
Cette fois, le domestique ne put retenir une exclamation.
— Hein ?… Dans notre… dans son hôtel…
Mais il demeura tout à coup la bouche béante. En effet, M. de Vaudrey continuait :
— Dans mon hôtel… c’est-à-dire le vôtre, Henriette !… car vous y entrerez au bras de votre mari…
Après un moment de stupeur, Picard s’était remis.
— Oh ! oh ! dit-il à part soi, il va un peu loin !…
— Moi !… interrompit Henriette… votre femme ?… Non, non… Vous n’y songez pas !… C’est impossible !…
— Parbleu ! surenchérit Picard… Impossible ! je le crois bien…
— Je comprends, dit Henriette avec une ineffable reconnaissance, ce qu’il y a de généreux dans l’offre que vous me faites et je vous en remercie… Mais, je comprends aussi la distance qui nous sépare. Elle me dicte mon devoir, et je refuse !
— Vous refusez ? s’exclama le chevalier.
Picard, saisi d’admiration pour cette jeune fille pauvre qui refusait la fortune et le nom qu’on lui offrait, n’avait pu s’empêcher de s’écrier :
— C’est beau ! c’est sublime ce qu’elle dit là !…
Mais Roger avait interrompu cette manifestation :
— Vous refusez., Henriette ! s’écria-t-il : et vous croyez ne sacrifier que vous-même !… Vous ne songez donc pas à moi, dont vous êtes tout l’espoir… toute la vie !…
— Puis-je devenir, pour votre famille, répliqua-t-elle, un objet de haine et, pour vous, une cause de persécutions ?… Non !… Non !… Il faut cesser de nous voir !
— Jamais ! s’écria Roger hors de lui… Si ma famille me refuse son consentement, je saurai m’en passer.
Picard avait écouté, s’animant au fur et à mesure que parlait son maître. À la fin, il éclata :
— Eh ! bien !… oui, s’exclama-t-il avec force, nous nous en passerons, nous nous en passerons, tant pis !…
Son enthousiasme ne connaissait plus de bornes.
— Picard, commanda le chevalier, partons !…
Le valet s’empressa d’aller ouvrir la porte, en disant :
— Oui, monsieur, partons !…
Puis, s’effaçant pour laisser passer Roger, il murmura :
— Partons vite… je serais capable de les marier tout de suite !
Le brave homme était, désormais, tout dévoué à son maître et à cette jeune fille qui, par la sincérité de son émotion, avait su le subjuguer.
— Henriette !… dit Roger, c’est tout notre avenir, c’est notre bonheur à tous deux que je cours assurer…
— Adieu ! adieu !… murmura la jeune fille.
Ce mot fit rétrograder le chevalier, qui déjà se trouvait sur le seuil.
— Non, fit-il, laissez-moi le courage dont je vais avoir besoin… Ne me dites pas adieu, mais au revoir, mon Henriette, au revoir !…
— Au revoir !… dit Henriette.
Le chevalier était déjà sorti, transporté de bonheur, que Picard était encore dans la chambre, immobile et fasciné par le visage si doux et si triste à la fois de la jeune fille qu’il avait d’abord si mal jugée. Il ne voulait pas s’en aller sans avoir fait amende honorable à cette humble ouvrière.
— Au revoir, mademoiselle, s’exclama-t-il en contenant à grand-peine son émotion. Je vous respecte, je vous estime, je vous admire, je vous…
Il s’interrompit en se souvenant du rôle dont l’avait chargé le comte de Linières.
Il sortit précipitamment en s’écriant :
— Eh bien ! j’ai joliment rempli les ordres de M. le comte !
Picard ne put rejoindre son maître qu’au bas de l’escalier, tant le chevalier de Vaudrey avait mis de précipitation à sa sortie de cette maison où il espérait revenir bientôt.
Une fois dans la rue, le jeune homme avait redoublé le pas, si bien que le domestique, dont les jambes n’avaient plus la même souplesse, se trouva bientôt hors d’état de continuer à suivre ce train d’enfer.
— J’y songe, hasarda-t-il d’une voix essoufflée, si monsieur le chevalier voulait prendre un carrosse, j’aurais bien vite fait d’aller jusqu’à la prochaine remise…
— Soit !… Dépêche-toi !…
Picard ne se l’était pas fait répéter. Au bout de quelques minutes, il revenait.
— Où faut-il conduire monsieur le chevalier ? demanda-t-il.
— À l’hôtel du lieutenant de police.
— Chez notre...chez M. votre oncle ?
— Oui, chez le comte de Linières.
Picard se sentit mal à l’aise sous le regard pénétrant de son maître.
— Tu avoues donc, reprit celui-ci, qu’on t’avait chargé de me suivre…
— Oui, mon doux maître…
— Et tu as obéi, faquin…
— J’ai simplement essayé…
— Tu n’as que trop réussi…
— Pas par mon intelligence… Si je ne m’en étais rapporté qu’à moi pour cela, j’en serais encore à découvrir la petite chambre de cette charmante demoiselle que l’on veut si injustement persécuter !
— Que parles-tu de persécutions ? questionna le chevalier. Parle ! parle, dis-moi tout ce que tu sais !…
— Je sais, monsieur le chevalier, que M. le comte semblait avoir grand intérêt à découvrir l’endroit où vous cachiez…
— Henriette ?
— Oui, cette adorable demoiselle Henriette… Mais ce n’est pas moi qui dirai maintenant où se trouve le nid des amours de monsieur le chevalier.
Roger saisit la restriction qu’il y avait dans la pensée de son vieux serviteur.
— Qui donc pourrait… sinon toi ? demanda-t-il.
— Hélas ! monsieur le chevalier… D’autres, je l’avoue à ma honte, ont été plus habiles que moi !…
— D’autres, dis-tu ? Les agents du lieutenant de police ! Mon secret est connu par ces agents !…
— Par deux d’entre eux au moins, soupira le domestique… le sieur Marest et un de ses subalternes.
En voyant la mine piteuse de Picard, la colère du chevalier de Vaudrey se calma.
— Nous sommes arrivés, dit Picard en ouvrant la portière.
En effet, le carrosse s’arrêtait devant la porte de l’hôtel du lieutenant de police.
Mais, au lieu de passer directement dans les bureaux de M. de Linières, le chevalier s’était dirigé rapidement vers l’appartement particulier de son oncle, après avoir recommandé à Picard d’aller l’attendre dans l’antichambre du cabinet de travail du lieutenant de police. Il alla donc demander à la femme de chambre de Diane de vouloir bien l’annoncer.
— Madame la comtesse est absente, répondit la soubrette, elle est sortie pour se rendre à Saint-Sulpice.
— C’est bien, lui dit Roger, je reviendrai voir Mme la comtesse en sortant de chez M. de Linières.
En arrivant dans l’antichambre qui précède le cabinet du lieutenant de police, Roger trouva Picard en grande conversation avec un des employés de M. de Linières.
Le valet de chambre s’approcha aussitôt de son maître. Il avait le visage tout bouleversé.
— De quoi s’agit-il donc ? interrogea le chevalier.
— D’abord, répondit le vieux serviteur, je crois que M. le comte désire beaucoup, oh ! mais beaucoup, causer avec monsieur le chevalier…
— Qu’est-ce qui te fait supposer cela ?
— La conversation que je viens d’avoir avec M. Marest.
— Ah !… que te disait cet homme ?
— M. Marest m’annonçait précisément qu’il venait de passer à l’hôtel de M. le chevalier, pour prier monsieur le chevalier de vouloir bien se rendre ici : et, persuadé que mon dévouement appartient à M. le lieutenant de police et non à monsieur le chevalier, M. Marest m’a dit en confidence que M. le comte, avant de s’éloigner, avait donné des ordres de la plus grande sévérité concernant monsieur le chevalier… « Il se soumettra, a-t-il dit, sinon, malheur à lui ! »
— Me soumettre, dit Roger, jamais !
Mais, comme il s’ouvrait de cette intention à son valet, il observa qu’il y avait déjà plus d’une heure qu’on était sorti de la grand-messe.
Et, intérieurement, il supposait que Diane, pour n’être pas rentrée tout de suite à l’hôtel, avait dû se décider à se rendre auprès d’Henriette.
Tout à coup, le cartel sonnant deux heures tira Roger de son rêve… Le chevalier se leva d’un bond.
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