Chapitre 11
Revenons à Henriette, que nous avons laissée au moment où, voulant répondre à la tendresse dont elle était l’objet de la part de Roger, elle avait fait un effort pour sourire à celui qui réclamait d’elle un mot d’espoir.
Elle avait compris, cette créature si chaste et si pure, que son devoir devait passer avant son amour et qu’elle ne pouvait accepter le bonheur au prix des sacrifices que Roger s’imposerait pour elle. Et, calme, étouffant les protestations de son cœur, elle murmura :
— Je ne le verrai plus !…
Dans ces conditions, il ne restait plus à Henriette d’autre ressource que de changer de quartier, à la fois pour se soustraire à la médisance, à la calomnie, et pour que le chevalier ne pût la retrouver. Désormais, elle se consacrerait tout entière à la recherche de Louise. Elle ne devait plus tarder à quitter cette maison.
Dans sa précipitation, elle fouillait fiévreusement dans le placard qui lui servait d’armoire. C’est là qu’elle serrait les quelques bijoux qui n’avaient de valeur que parce que c’étaient de pieux souvenirs de sa mère…
Et, parmi ces chers objets, elle avait toujours conservé deux lettres de Louise, que l’amie lui avait adressées à l’occasion d’un de ces légers nuages entre sœurs qui appellent de tendres raccommodements.
La vue de ces plis lui suggéra l’idée de prévenir Roger de sa résolution en lui demandant pardon de méconnaître ainsi les bontés qu’il avait eues pour elle.
Et elle se mit à écrire au chevalier quelques lignes émues qu’elle mouillait de ses larmes. Lorsqu’elle eut, au bas de cette lettre d’adieu, apposé sa signature, elle voulut la relire, Mais à peine avait-elle commencé cette lecture que deux petits coups frappés à la porte la firent tressaillir. Henriette s’était retournée, surprise.
En voyant paraître une dame habillée avec la plus grande élégance, la jeune fille était demeurée troublée.
L’inconnue s’aperçut de son étonnement.
— Mademoiselle Henriette ? je vous prie, s’informa-t-elle avec douceur en regardant l’ouvrière.
— C’est moi, madame, répondit la jeune fille…
Mme de Linières – car c’était elle – s’était assise, et, faisant signe à Henriette de prendre place auprès d’elle :
— Mademoiselle, lui dit-elle, voulez-vous me permettre de causer un instant avec vous ?
— Oui, madame ! répondit Henriette.
Elle avait rapproché vivement sa chaise de celle de la comtesse. Le son de cette voix lui avait été au cœur. Il lui avait semblé entendre la voix de Louise !
La comtesse reprit, après une courte hésitation, comme pour préparer le petit mensonge qu’elle allait faire :
— Vous m’avez été recommandée, mademoiselle.
Oui ! c’était bien la voix si douce de Louise qui avait charmé l’oreille d’Henriette…
— Recommandée ? dit-elle en rougissant…
— Oui, mon enfant. Je fais partie… d’une société de dames charitables et, si le bien qu’on m’a dit de vous est justifié, je pourrai vous venir en aide…
Henriette avait compris qu’on lui apportait une aumône. Elle se sentit froissée et répondit avec une certaine vivacité :
— Je ne suis pas pauvre, madame… je travaille !
La comtesse fit un signe de tête comme pour féliciter l’ouvrière. Puis elle ajouta d’une voix émue :
— Je ne pourrai donc rien pour vous, mon enfant ?
Henriette répondit vivement :
— Rien !…
Puis, une inspiration lui vint. La sympathie qui l’entraînait vers cette inconnue lui suggéra la pensée de lui confier le tourment de sa vie. Alors, elle se reprit :
— Je me suis trop hâtée de refuser ! Oui, madame, j’accepte votre secours ! Je l’implore même ! Mais ce n’est pas votre argent que je vous demande, madame. C’est un asile où je puisse vivre, obscure, ignorée… loin du mensonge, de la calomnie… loin de… luisurtout !
La comtesse ne put qu’à grand-peine se contenir pour ne pas s’écrier : « Ah ! ne craignez pas de parler, je connais le secret de votre cœur ! »
Elle se fit de nouveau violence. Et ce fut en s’efforçant de simuler la surprise qu’elle reprit :
— Lui !C’est un jeune homme qui vous aime et… que vous aimez, n’est-ce pas ?
La jeune fille baissa les yeux.
— Oui !… oui !… murmura-t-elle.
La comtesse la regarda avec compassion :
— Et vous songez à le fuir, pour n’être pas sa maîtr…
Le mot resta inachevé. Henriette avait relevé la tête et regardait l’inconnue avec une expression de dignité froissée. Mais son regard rencontra le regard maternel de la comtesse et, aussitôt, le mouvement de révolte qu’elle avait ressenti s’évanouit.
Un sentiment de fierté se manifesta en elle pour lui dicter cette réponse, prononcée d’une voix calme :
— Je veux le fuir, madame, pour garder mon courage et n’être pas sa femme…
— Sa femme ! s’écria la comtesse.
Henriette se sentait maintenant satisfaite d’elle-même. Elle avait donné, d’un seul mot, la preuve des sentiments élevés qu’elle avait dans le cœur.
— Oui, sa femme, reprit-elle : c’est le titre qu’il m’offrait il n’y a qu’un instant.
— Et vous l’avez refusé ? demanda la comtesse.
— Je l’ai refusé, madame !
Mme de Linières eut un geste d’admiration.
— Pauvre enfant ! murmura-t-elle… Et, elle ajouta, en se levant :
— Mademoiselle Henriette, je suis la parente du chevalier de Vaudrey… je suis presque sa mère…
Et, comme Henriette, intimidée, se tenait sur une respectueuse réserve, ce fut Mme de Linières qui reprit :
— Oui, je suis presque la mère du chevalier de Vaudrey… L’amour qui vous unit, je le connaissais ! Et je vous le dis, mon enfant, fit-elle avec douceur, le parti que vous songez à prendre est le seul que je puisse vous conseiller, car ce n’est pas uniquement notre famille, c’est la volonté du roi qui s’opposerait à ce mariage.
Henriette chancela.
— Je m’étais tracé ma route, madame, dit-elle, avant de vous avoir vue : la route du sacrifice !
— Je le sais !
Diane de Linières attira la jeune fille à elle, dans un mouvement tout maternel.
— Je sais aussi, ajouta-t-elle, que nous sommes riches et puissants…
Henriette releva la tête…
— Puissants ! fit-elle.
— Et si, quelque jour, nous pouvons reconnaître votre désintéressement, votre… courage, mon enfant !…
Subitement, il se fit un changement dans l’attitude de la jeune fille.
— Reconnaître le courage que je m’impose pour accomplir un bien douloureux sacrifice : vous le pouvez, madame, vous le pouvez bientôt… aujourd’hui même !…
— Aujourd’hui même, mon enfant ? Comment ?
— Écoutez-moi, madame. De mon cœur, j’avais fait deux parts. L’une qui lui appartenait… à lui ! L’autre… Ah ! l’autre, je l’avais donnée à une pauvre et chère enfant… qu’on a cruellement séparée de moi…
— Séparée ? s’exclama Mme de Linières…
— Oui, madame ! Et la voilà, errante dans Paris.
Henriette avait levé ses regards au ciel et ses yeux s’étaient remplis de larmes. Et c’est au milieu de sanglots qu’elle poursuivit le récit de l’aventure à la suite de laquelle elle avait rencontré le chevalier de Vaudrey.
— Votre famille est toute-puissante, dit-elle. Eh bien !… qu’on cherche l’amie qui m’a été enlevée, qu’on la retrouve, qu’on me la rende, madame ! Et j’imposerai silence à mon cœur ! J’en arracherai mon amour !
Elle s’était redressée, en s’écriant avec véhémence :
— Oui !… je disparaîtrai, j’en fais le serment. Voyons, madame, est-ce que c’est trop demander ?
— Non, mon enfant. non ! s’empressa de répondre la comtesse : je vous promets mon aide, mon appui… Et cela, sans retard. Parlez, donnez-moi le signalement de…
— Son signalement !… Hélas ! il n’est que trop facile à donner. L’infortunée a seize ans… et elle est aveugle !
— Aveugle !… aveugle !… répéta la comtesse.
— Elle se nomme Louise, madame !
Diane tressaillit : ce nom, prononcé à l’improviste, lui avait porté un coup qui rouvrait dans son âme toutes les blessures que le temps n’avait pu réussir à cicatriser.
— Louise, c’est un nom qui m’est cher, dit la comtesse.
Des larmes mouillaient ses yeux.
— Soyez tranquille, reprit-elle, mon enfant, on la retrouvera bien votre sœur…
— Louise n’est pas ma sœur, madame !
Diane répéta avec étonnement :
— Elle… n’est pas…
— Non, madame, interrompit Henriette : mais je lui dois, à moi seule, la tendresse de toute une famille… puisque mon père, ma mère et… moi, elle nous a sauvés de la misère.
— Sauvés ! s’exclama Mme de Linières… qu’a-t-elle donc pu faire pour cela ?
— Mon père avait trouvé Louise sur les marches d’une église…
— Trouvée ! s’écria la comtesse.
Et la voix expira sur ses lèvres. Une émotion violente s’emparait d’elle. Après quelques instants de silence, elle dit à Henriette :
— Contez-moi donc l’histoire de cette pauvre enfant trouvée… Vous disiez… ajouta-t-elle en balbutiant… qu’elle vous a tous préservés de la misère ?…
— Une misère si terrible, dit Henriette, que mon père n’avait plus un morceau de pain à donner à sa femme… Et que ma mère, épuisée par la souffrance, n’avait plus une goutte de lait à donner à son enfant !
— Oh ! pauvre femme ! murmura Mme de Linières.
— Pour sauver au moins sa fille, mon père prit le douloureux parti de la confier à la charité publique. Profitant du sommeil de ma mère, il m’avait enlevée de mon berceau et, d’un pas chancelant, m’emporta vers le parvis de Notre-Dame.
Diane était maintenant suspendue aux lèvres de la jeune fille. Celle-ci continua :
— C’était un rude hiver. La neige couvrait les marches de l’église, et mon malheureux père s’arrêta en pleurant ! « Est-ce que j’aurai la force de l’abandonner là ? » s’écria-t-il. Il n’avait pas achevé ces mots qu’il entend tout à coup des cris plaintifs à quelques pas de lui. Il s’approche et voit… une pauvre petite créature dont le berceau est à moitié enseveli sous la neige…
À ces mots, Diane se leva d’un bond en s’écriant :
— Il y avait une autre enfant sur ces marches glacées… une enfant, dans un berceau… enseveli dans la neige ?…
— Oui, madame ! répondit la jeune fille. Et le visage et les mains de la pauvre abandonnée étaient déjà bleuis par le froid…
— Oh ! c’est horrible ! s’exclama la comtesse, pendant qu’Henriette poursuivait :
— « Elle va mourir ! » se dit mon père. Il avait tiré l’enfant du berceau… Il essayait de la réchauffer dans ses bras… Puis, une pensée lui traversa l’esprit. « Hélas ! se dit-il, de même que celui-ci se mourait lorsque je suis arrivé, de même mon enfant aura cessé de vivre avant qu’une âme charitable ait pu s’occuper d’elle ! Non, je ne l’abandonnerai pas ! Je ne les abandonnerai ni l’une ni l’autre ! » Et lui, qui était venu en chancelant, portant comme un lourd fardeau l’enfant qu’il allait exposer, il s’en revenait d’un pas ferme, avec deux enfants dans les bras !…
La comtesse de Linières ne put retenir la manifestation ardente de l’enthousiasme qu’avait excité en elle la conduite si noble, si généreuse, de ce malheureux.
— Bien ! bien ! s’exclama-t-elle, en serrant les mains d’Henriette comme si elle eut serré, avec effusion, celles de Michel Gérard lui-même. Oh ! oui ! C’est bien cela !
Puis elle demanda avec vivacité :
— Mais ce secours inespéré… ce salut que vous apportait l’enfant ?…
— Quelques instants après, mon père avait regagné sa demeure. « Femme ! dit-il à ma mère en entrant, nous n’avions qu’un enfant, et ce n’était pas assez pour que le ciel eût pitié de nous ! Mais nous voici bien plus dignes de sa compassion : nous avons deux petites filles ! »
» Ma mère, continua la jeune fille, avait poussé un cri de joie et s’était précipitée pour prendre à la fois les deux enfants. Mais mon père l’en empêcha et alla lui-même nous placer côte à côte dans le berceau. »
Henriette était si émue qu’elle dut s’interrompre.
Mme de Linières paraissait être sous le coup d’une irrésistible agitation.
— Mon père avait placé l’enfant dans mon berceau, répéta Henriette, et, quand pour essayer de réchauffer cette pauvre petite créature, on eut ouvert ses langes…
— Eh bien ? fit la comtesse, arrivée au dernier degré de l’anxiété.
— Il s’en échappa deux rouleaux d’or…
Mme de Linières chancela. Les yeux démesurément ouverts, elle avait tendu les mains vers Henriette. La voix s’arrêtait dans sa gorge…
— Oui, madame, continua la jeune fille… deux rouleaux d’or… avec ces mots tracés sur un papier : « Je m’appelle Louise ! Aimez-moi ! »
Diane poussa un cri étouffé et s’appuya au dossier de la chaise, pour ne pas défaillir… Henriette la regardait inquiète…
— Qu’avez-vous donc, madame ? s’informa-t-elle.
Mais, déjà, Mme de Linières avait compris qu’il lui fallait retrouver son calme devant cette jeune fille. Elle fit un violent effort de volonté. Et elle dit, le plus naturellement qu’elle put :
— Moi ?… Rien… Je n’ai rien… C’est une touchante histoire et qui m’a vivement émue. Mais continuez donc, mon enfant !… continuez !…
Cette fois, ce fut le tour d’Henriette de témoigner de l’émotion qu’elle éprouvait au souvenir des premières années qu’elle avait passées avec Louise…
— Ah ! comme nous la chérissions, madame ! s’écria-t-elle en joignant les mains.
La récompense de cette exclamation ne se fit pas attendre. Mme de Linières ouvrit les bras à la jeune fille, la saisit, l’étreignit sur son cœur. Puis elle lui dit, en l’embrassant :
— Oh ! oui, vous avez un bon cœur ! Et je comprends que Roger vous aime ! Je vous aime bien aussi, moi !
— Alors, s’exclama la jeune fille avec élan… alors, madame, vous m’aiderez à la retrouver ?
— Si je vous y aiderai !…
Mais Diane n’était pas au bout de cette douloureuse épreuve. L’image de cette jeune fille aveugle lui revint, à la mémoire.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle tout à coup, aveugle !… Vous avez dit qu’elle était…
— Oui, madame.
— Et comment s’est abattu sur elle cet horrible malheur ? s’empressa de demander la comtesse.
— Oh ! bien horrible, en effet ! répondit en soupirant la jeune fille.
Mais elle s’arrêta tout à coup et, portant la main à son cœur, elle écouta… On chantait dans le lointain…
Mme de Linières, doucement, pressait Henriette de continuer. Mais la jeune fille s’était rapprochée de la croisée. Le cou tendu, elle prêtait l’oreille. Il lui semblait saisir l’air qu’on chantait à une grande distance. Elle crut reconnaître cette voix : c’était comme un écho de la voix de Louise. Mais bientôt, le chant cessa. Et, tout en continuant d’écouter, Henriette reprit :
— C’était un jour… Il y a deux ans…
— Achevez donc, implora la comtesse, en marchant vers Henriette. De grâce, achevez, mon enfant…
Mais la jeune fille, maintenant, semblait en proie à une fièvre violente.
Et c’est en élevant la voix, peu à peu, qu’elle dit :
— Louise en avait alors… quatorze…
La voix entendue se rapprochant, Henriette s’était élancée, folle d’espérance, à la croisée. Elle balbutiait :
— Nous jouions !… nous jouions ensemble…
Tout à coup la voix du dehors se fait entendre distinctement :
Ô passants charitables,
Venez à mon secours ;
Mes jours sont lamentables,
Pour moi, la nuit toujours !...
Soulagez ma misère ;
Chacun vous le dira :
À qui donne sur terre,
Au ciel Dieu le rendra !
Henriette a reconnu la voix de Louise. Elle pousse un grand cri et va vers la porte, en s’écriant avec force :
— C’est elle ! C’est elle !… Ah ! courons, madame !…
Mais, tout à coup, au moment où la jeune fille, entraînant Diane de Linières, allait prendre son élan, les deux femmes restèrent interdites…
La porte de la chambre s’était brusquement ouverte…
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