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Chapitre 12

Pour que le lecteur puisse bien comprendre ce qui va suivre et comment la situation en était arrivée à ce dénouement imprévu, il nous faut retourner auprès du comte de Linières, au moment où il avait laissé Roger de Vaudrey sous le coup d’une menace.

Le lieutenant de police voulait tirer une terrible vengeance de l’obstination que le chevalier mettait à désobéir aux désirs du roi. Le comte de Linières sonna :

— Faites venir M. Marest ! commanda-t-il à l’huissier.

Et, quand l’huissier eut paru :

— Monsieur Marest, dit-il brusquement, je viens de parcourir le rapport que vous m’avez fait remettre… Vous avez la certitude que le chevalier de Vaudrey est en ce moment auprès de la personne sur le compte de laquelle vous avez établi ce rapport ?

— Oui, monseigneur ! À moins d’un hasard, c’est l’heure à laquelle M. le chevalier rend sa visite…

— Il ne faut pas que le chevalier m’échappe, entendez-vous, monsieur Marest ?

— Monseigneur me donne-t-il l’ordre d’aller m’enquérir si…

— Non, c’est inutile, un autre s’assurera que Roger de Vaudrey est ou n’est pas dans la maison du faubourg Saint-Honoré. Ce que j’attends de vous, monsieur Marest, c’est que vous ne quittiez pas cet hôtel… Vous demeurerez en permanence dans la salle des employés. Et l’on viendra vous y prévenir lorsque le chevalier de Vaudrey arrivera. Alors, vous vous présenterez au chevalier et vous le prierez de vouloir bien attendre mon retour.

— Et, hasarda l’agent, si M. le chevalier refusait ?

En homme avisé qu’il était, le comte répondit :

— Il… ne… faut pas que le chevalier refuse de m’attendre, monsieur Marest.

M. de Linières avait dit tout ce qu’il voulait dire.

Il congédia Marest d’un geste.

Le comte de Linières était demeuré seul dans son cabinet. Il s’agissait, désormais, pour lui, de mener rapidement cette affaire.

« Vous m’avez rappelé à mon devoir, chevalier, murmura-t-il, en se rappelant de quelle façon lui et son neveu s’étaient séparés : je vous obligerai à remplir le vôtre ! »

Il voulait, avant de commencer son expédition, rendre visite à la comtesse. Et, s’étant informé, il apprit qu’elle était sortie pour se rendre à Saint-Sulpice.

— Comment… par ce temps épouvantable ? ne put s’empêcher de dire M. de Linières.

Et il pensait :

« La prière !… toujours la prière !… C’est là qu’elle va chercher la consolation au mystérieux chagrin qui la consume ou, peut-être, le pardon d’une faute qu’il faudra bien que je découvre un jour. »

C’est sous cette impression que le comte de Linières entra dans son cabinet. Il sonna l’huissier.

— Vous allez, dit-il, porter ce pli à l’officier de service.

Quelques instants après, l’huissier annonçait ce dernier. Le lieutenant de police fit signe à celui-ci d’avancer.

— J’ai besoin de vous, dit-il à l’officier. Vous allez prendre deux exempts et vous m’accompagnerez. Vous commanderez un carrosse dans lequel vous prendrez place, vous et vos hommes.

Puis il donna l’ordre de faire atteler sa voiture.

C’est ainsi qu’on se mit en route pour le faubourg Saint-Honoré. Le cocher alla se placer à l’encoignure de la rue qu’on lui avait désignée. L’officier et les deux exempts étaient descendus du carrosse quelques pas plus loin.

Au coin de la rue, à quelques pas de la maison qu’allaient envahir les hommes de police, la Frochard, donnant le bras à Louise, demandait la charité. Et l’aveugle chantait de sa voix mouillée de larmes.

Tout à coup, la mégère, ayant entendu prononcer, à côté d’elle, le nom de M. le lieutenant de police, tressaillit. Instinctivement, elle entraîna Louise du côté opposé, en marmottant :

— Qu’est-ce qu’y vient faire ici, c’lui-là ? …

La veuve du supplicié avait retrouvé des jambes pour s’enfuir. Bientôt, la voix de Louise se perdit dans le lointain…

Le lieutenant de police, suivi de l’officier et des deux exempts, pénétra dans la maison. Et, sans s’informer, ils se mirent à gravir les quatre étages.

— C’est ici ! fit M. de Linières.

Et, brusquement, il avait soulevé le loquet et poussé la porte de la chambre d’Henriette.

À la vue du comte, Diane s’était écriée, pleine de terreur :

— Mon mari !…

Mais Henriette n’avait pas conscience du danger qu’elle courait. Tout entière à l’idée de s’élancer sur les traces de Louise, dont elle entendait que la voix s’éloignait, elle s’était précipitée vers la porte.

Le comte lui barra le passage. Et, calme, terrible, toisant d’un regard aigu Diane, qui avait baissé la tête, il se croisa les bras devant l’ouvrière…

La malheureuse enfant ne comprenait pas ce que signifiait la présence de ces hommes chez elle.

Et elle s’écria :

— Messieurs, laissez-moi passer !… Je vous en supplie !…

La voix de Louise s’affaiblissait de plus en plus…

Henriette se sentait devenir folle… Dans son effarement, elle tendit ses mains suppliantes vers la comtesse.

— Oh ! de grâce, madame, priez aussi qu’on nous laisse partir !… Le temps fuit, madame… De grâce, venez à mon secours !…

Et comme Diane, les yeux toujours baissés, demeurait silencieuse et frappée d’épouvante, la malheureuse fille eut un mouvement de désespoir immense : s’adressant au comte, elle fléchit les genoux en implorant :

— Au nom du ciel, monsieur, ordonnez qu’on me livre passage… Si vous saviez… si vous saviez, monsieur… Je vais la perdre encore ! la perdre pour toujours !…

L’infortunée haletait… Sa voix s’étouffait dans sa gorge en feu. M. de Linières jeta sur elle un regard chargé de froide colère.

À la vue de Diane enfermée avec celle qu’il croyait être la maîtresse de Roger, tous ses souvenirs apaisés s’étaient réveillés en lui pour le rendre impitoyable…

Son orgueil se révoltait, en même temps que la jalousie entrait dans son cœur pour lui dicter les plus terribles résolutions. Et, pâle, inexorable, il se tourna vers l’officier en prononçant ces mots :

— Cette fille à la Salpêtrière !…

Henriette chancela.

— À la Salpêtrière !… moi… Mais… qu’ai-je fait ?

Mais le souvenir de Louise qui lui échappait de nouveau détourna subitement sa pensée du danger qui la menaçait elle-même.

— Oh ! n’importe ! monsieur… on m’arrêtera… on me tuera si l’on veut, mais… après… quand je l’aurai revue !… quand je l’aurai sauvée, monsieur…

L’officier et les exempts se regardèrent, émus par le spectacle de cette douleur si vraie, si poignante…

M. de Linières s’aperçut-il de ce mouvement de pitié chez ses subordonnés ? Froidement, il leur dit :

— Obéissez !…

Les exempts firent un pas vers Henriette. La jeune fille recula. Elle alla se réfugier, éperdue, auprès de la comtesse. Diane n’y tint plus. L’émotion la suffoquait. Oubliant qu’elle avait, elle aussi, subi le regard irrité du comte, elle voulut s’élancer sur la trace de sa fille.

Mais M. de Linières l’arrêta d’un geste impérieux.

— Restez, madame ! prononça-t-il d’une voix vibrante. Et dites-moi ce qui vous amenait ici.

Diane, pâle, se soutenait à peine…

De nouveau, elle se dirigea vers la porte en balbutiant :

— Monsieur, plus tard… je vous expliquerai… je vous expliquerai !… Mais maintenant, laissez-moi sortir… Laissez-moi arriver jusqu’à elle…

La parole expira sur ses lèvres… M. de Linières l’avait enveloppée d’un regard foudroyant. Et, d’un ton rempli de jalousie et de colère, il répliquait :

— De qui me parlez-vous donc, madame ?

Diane, à bout de force, la tête perdue, balbutia :

— De qui ?… Eh bien ! de… de…

Le nom de Louise allait s’échapper de ses lèvres.

Une seconde de plus et elle révélait toute la vérité…

Le comte, haletant, attendait…

— Achevez ! s’écria-t-il, en plongeant des regards ardents sur Diane…

Mais celle-ci le vit menaçant… Elle comprit ce qui se passait dans le cœur de cet homme que la jalousie du passé dévorait… Elle eut peur… Et, poussant un cri, elle alla, en chancelant, s’affaisser sur un siège.

— Obéissez, messieurs !… fit le comte, en s’adressant aux hommes de police…

Ceux-ci se jetèrent sur Henriette.

Ils l’entraînèrent malgré ses prières, malgré ses cris…

Alors, M. de Linières s’élança vers la comtesse toujours immobile et privée de sentiment.

— Malheureuse !… murmura-t-il, l’œil en feu…

Le sang lui affluait au cerveau…

Une idée terrible lui était venue.

— Coupable ! Elle était coupable, s’écria-t-il, et lui, le chevalier, son confident. C’est la preuve de cette faute qu’il a arrachée de ses mains. Eh bien ! malheur à lui !

Il savait désormais sur qui faire tomber sa colère…

Il s’était élancé dans l’escalier, qu’il descendit avec précipitation. À la porte, il reconnut la chaise de la comtesse. Il donna l’ordre au laquais de ramener la comtesse à l’hôtel. Et, montant vivement dans sa voiture.

— À l’hôtel ! commanda-t-il.

Le véhicule partit à fond de train.

Lorsque Diane eut repris ses sens et qu’elle se vit seule dans cette chambre, la scène qui s’était déroulée lui revint à la mémoire. Qu’était devenue Henriette ?

Le premier mouvement de la comtesse fut de s’élancer vers la croisée. De la rue, un bruit de voix monta jusqu’à elle. C’était le bourdonnement de la foule qui commente un événement dont elle a eu le spectacle…

Diane se pencha au-dehors. Elle n’entendait plus le chant mélancolique de Louise…

Combien de temps était-elle demeurée évanouie ?

Puis, brusquement, elle se demanda pourquoi M. de Linières l’avait abandonnée, seule, sans secours !

Alors, une pensée subite lui envahit l’esprit. N’avait-elle pas, au moment de s’évanouir, laissé échapper le nom de Louise ?

Une sueur froide inondait son visage. Si elle avait parlé, dans l’égarement de sa raison, elle était perdue !…

Elle fit un effort énergique pour surmonter la défaillance physique qui l’avait tenue immobile. Elle se dirigea vers la porte. Enfin, quand elle fut en bas de l’escalier, elle put entendre distinctement les propos qui s’échangeaient. Il était question d’Henriette.

— C’était une fille de débauche, affirmait un bourgeois du quartier… c’est bien fait, qu’on purge nos rues de toute cette vermine-là !…

D’autres faisaient remarquer que la malheureuse pleurait, suppliait, appelait sa sœur, et que ce n’était généralement pas là l’attitude des filles de mauvaise vie.

Diane entendait tout cela. Et son cœur se brisait.

Sa fille vivait du moins, elle le savait, et rien ne lui coûterait désormais pour retrouver sa trace.

Ses domestiques, en la voyant, approchèrent la chaise.

Mme de Linières, plus morte que vive, attendait avec anxiété le moment d’arriver à l’hôtel…

Le sang lui brûlait les veines… Et son esprit s’égarait.

La chaise s’arrêta enfin ! On était devant l’hôtel de Linières.

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