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Chapitre 13

Prévenu par l’agent Marest qu’il eût à vouloir bien attendre le retour du lieutenant de police, Roger avait passé par toutes les phases de l’impatience.
En ce moment, il se fit un grand bruit d’allées et venues dans la pièce qui précédait l’antichambre…

— C’est sans doute M. le comte qui rentre, hasarda Picard, dont le visage pâlit un peu…

C’était, en effet, M. de Linières.

Roger fit un pas au-devant de lui. Mais il s’arrêta, foudroyé par le regard plein d’éclairs que lui lança son oncle.

— Monsieur le comte, dit-il d’une voix brève et saccadée, j’étais venu ici, décidé à vous faire part de la résolution que j’avais prise, résolution irrévocable, croyez-le bien… Un désir de votre part m’a fait vous attendre…

— Un ordre, monsieur ! prononça le magistrat avec une intonation froide.

Roger avait bondi sous l’aiguillon du mot injurieux.

Relevant la tête, il riposta :

— Je suis venu ici, monsieur le comte, avec la volonté ferme d’avoir avec vous une dernière explication…

M. de Linières le toisa d’un air d’autorité.

— Une explication, fit-il du bout des lèvres. Il ne me convient pas d’accéder à votre désir.

— Cependant, fit le chevalier, vous m’avez fait retenir ici.

— Pour vous enjoindre, une dernière fois, d’avoir à vous soumettre à la volonté du roi, notre maître.

Roger, un instant décontenancé par le ton sévère du comte, s’était promptement remis. Il répondit :

— Non ! jamais je ne consentirai à accepter qu’on dispose de mon cœur, de mon bonheur enfin…

— Vous oubliez, monsieur, riposta M. de Linières, que votre souverain aurait, s’il voulait, le droit de disposer de votre vie !…

— Qu’il la prenne donc ! s’exclama le chevalier avec véhémence, plutôt que de me condamner à parjurer mon serment !… Qu’il me débarrasse d’une existence qu’il voudrait condamner au malheur éternel… Mais qu’il ne m’oblige pas à sacrifier mon amour…

Dans l’état de fureur où se trouvait le comte, l’exaltation de Roger vint s’émousser contre une froideur glaciale. Lorsqu’il eut bien laissé son interlocuteur s’exprimer avec la passion et la chaleur qui l’animaient, il se contenta de répondre :

— Il ne sera pas dit qu’un de Vaudrey aura subi la mort… pour une fille !…

— Je ne permettrai pas, monsieur le comte, que vous traitiez de fille… celle…

— Quelle autre qualification puis-je donner à celle qui s’est jouée avec une impudeur de courtisane de votre naïveté, de votre faiblesse ?… Je vous répète, monsieur, vous ne sacrifierez pas votre avenir à cette fille. Et j’ai fait le nécessaire pour cela…

— Vous ?… vous ?…

— J’ai usé de mon droit de chef de famille et de mon pouvoir de magistrat. Cette fille est à la Salpêtrière !

Roger eut un mouvement pour s’élancer… il rugit un cri de colère et de douleur. Pendant une seconde le malheureux jeune homme sentit ses idées tourbillonner dans son cerveau. Tout à coup, il s’arrêta dans son élan… Et, comme s’il eût soupçonné qu’on voulait lui faire subir une épreuve, il s’approcha, les mains tendues, et d’une voix que l’émotion assourdissait :

— Ah !… vous vous vengez, monsieur le comte, de l’audace que j’ai eue de vous rappeler… à des devoirs d’honneur et de dignité. Eh bien ! maintenant que vous avez réussi à me faire éprouver la plus cruelle émotion que puisse subir mon cœur… dites-moi que vous ne poursuivrez pas de votre courroux une infortunée !

— Je vous ai dit, articula froidement le lieutenant de police, que j’avais envoyé au milieu de ses semblables la créature qui a mérité cette punition infamante. Je vous le répète monsieur, cette fille est à la Salpêtrière, et elle y attendra un châtiment encore plus sévère.

À la déclaration implacable qu’il venait d’entendre, Roger opposa l’exaspération la plus violente. Aveuglé par le désespoir, il n’eut plus conscience ni de ses actes, ni de ses paroles. Les poings fermés, il s’élança pour sortir, en criant au comte, impassible :

— Je la délivrerai !… je l’arracherai de ce lieu infâme où vous avez voulu prostituer sa vertu ! Je la sauverai, malgré vous !… malgré le roi lui-même ! dussé-je pour cela tout renverser, tout briser devant moi !…

Il sortit. À la vue de l’égarement de son maître, Picard demeura frappé de stupeur.

Au moment où il allait interroger le chevalier, des pas précipités retentirent. Aussitôt, parurent un officier et trois exempts.

Sans donner à Roger le temps de se reconnaître, les exempts l’avaient entouré de façon à prévenir, de sa part, toute tentative de fuite. En même temps, l’officier s’avançait, le chapeau à la main, et, excipant d’une lettre de cachet, arrêtait respectueusement le chevalier de Vaudrey, pour le conduire à la Bastille.

Le chevalier, écartant les agents qui l’entouraient, courut à la porte du cabinet de M. de Linières. Mais il tenta vainement de l’ouvrir. Fou de douleur, indigné de la conduite du comte à son égard, il perdit toute retenue. Dans sa rage impuissante, il criait à son oncle des paroles irritées remplies de désespoir et de menaces.

L’officier vint mettre un terme à cette scène de violence. Il s’approcha du chevalier. Alors, un revirement se fit chez Roger, et, d’une voix calme :

– Je vous suis, monsieur ! dit-il à l’officier… Permettez-moi seulement de donner quelques ordres à mon domestique.

L’officier et les exempts s’écartèrent, laissant le jeune gentilhomme causer avec celui qu’ils savaient être l’un des serviteurs du comte de Linières.

En quelques mots, le chevalier le mit au courant de ce qui venait de se passer : il lui dit l’arrestation d’Henriette.

— Picard, ajouta le chevalier, il faut que tu parviennes jusqu’à… elle...que tu la voies, que tu lui parles.

— Je la verrai et je lui parlerai, répondit résolument Picard.

— Il faut qu’elle sache que, prisonnier moi-même, je ne puis, en ce moment, l’arracher de cet asile infâme où l’a fait enfermer le lieutenant de police : mais je veux qu’elle sache bien aussi que ma résolution est inébranlable, que je n’aurai jamais d’autre femme et que mon cœur, mon âme, ma vie, sont tout à elle.

— Comptez sur moi, monsieur le chevalier, répondit Picard d’une voix émue.

— Messieurs, dit alors le chevalier, en se tournant vers l’officier… je suis prêt.

Puis il suivit l’officier et les exempts.

De la croisée de son cabinet de travail, M. de Linières vit son neveu monter dans le carrosse qui devait l’emporter à la Bastille. Il attendit que la voiture eut disparu et se dirigea vers le couloir qui conduisait chez la comtesse.

En ce moment, la chaise de Mme de Linières s’arrêtait devant la porte de l’hôtel. Diane en descendit. Et, d’un pas chancelant, elle se dirigea vers l’intérieur de l’hôtel.

Soutenue par une femme de chambre, Mme de Linières arriva, presque mourante, dans son appartement.

Le comte de Linières l’y attendait !

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