‹ Les deux orphelinesChapitre 39 sur 65 · Chapitre 1

Chapitre 1

La Salpêtrière, édifiée sous le règne de Louis XIII, avait été destinée, en principe, à ne recevoir que les femmes atteintes de maladies incurables.
Plus tard, sous Louis XV, on avait affecté une partie de l’édifice à l’internement des infortunées atteintes d’aliénation mentale…

Enfin, dès la fin du règne du Bien-Aimé,le nombre des filles de débauche augmentant sans cesse et la répression des mauvaises mœurs devenant de plus en plus difficile, la police était littéralement sur les dents. On purgeait les mauvais lieux et des arrestations en masse s’opéraient chaque nuit.

Au moment où nous sommes de ce récit, la Salpêtrière regorgeait de pensionnaires des trois catégories spécifiées plus haut.

Le retentissement qu’avait eu la fameuse saturnale du pavillon du Bel-Air devait obliger la police à augmenter encore le nombre des prisonnières de la Salpêtrière. De quelque protection que pussent se recommander les courtisanes en renom et les filles d’Opéra qui avaient assisté à cette orgie destinée à demeurer célèbre, la plupart d’entre elles avaient dû subir le sort des prostituées vulgaires. Parmi les détenues récemment entrées à la Salpêtrière, nous retrouverons, en effet, les principales invitées de feu le marquis de Presles : Florette, Cora, Julie, ces beautés, la veille encore habillées de soie et couvertes de bijoux, aujourd’hui vêtues de l’uniforme de la prison.

L’hospice, ainsi que nous l’avons dit, avait dû être divisé en trois corps de logis.

Une cour spéciale était réservée aux filles de débauche et aux voleuses. Tout au fond, une grille séparait de cet emplacement la cour principale, par laquelle on pénétrait dans la section des folles.

De chaque côté, deux vastes bâtiments encadraient l’emplacement dallé réservé aux promenades des prisonnières. D’un côté se trouvait l’infirmerie, et, du côté opposé, les dortoirs.

C’est, on s’en souvient, à la Salpêtrière que Marianne, la victime de Jacques Frochard, avait été conduite, lorsque, décidée à rompre avec la vie qu’elle menait et repentante du vol qu’elle avait commis, la malheureuse était allée supplier qu’on l’arrêtât.

Elle pleurait comme pleurent les repenties sincères.

Les surveillantes, témoins de cette attitude désespérée qu’elles voyaient rarement chez les misérables créatures qu’on leur envoyait, croyaient à une comédie de la douleur. L’une d’elles, plus endurcie que les autres, secoua la détenue en grommelant :

— Quand on dérange le monde si tard, il ne faut pas ouvrir les écluses, ma fille.

Marianne n’entendit même pas, abîmée qu’elle était dans son chagrin immense. La vieille surveillante commanda alors qu’on lui mît le costume de la prison.

Cette fois, en se sentant appréhendée, la malheureuse se souleva et, adressant des regards éplorés aux femmes qui l’entouraient :

— Ah ! laissez-moi ainsi ! supplia-t-elle. Laissez-moi mourir ici !…

Les surveillantes s’approchèrent alors de la prisonnière et l’exhortèrent à se soumettre docilement aux règlements de la prison. Elles étaient d’une douceur et d’une complaisance extrêmes, ces femmes qui se vouaient ainsi au métier de surveillantes par dévotion.

— Ne vous lamentez pas ainsi, fit la première : nous aurons pour vous tous les ménagements possibles…

— Mais, continua la seconde, il faut que nous remplissions notre devoir…

Marianne regardait ces deux femmes, dont la parole bienveillante lui rappelait les paroles que d’autres voix, des voix d’ange, avaient murmurées à son oreille.

Les autres voix lui avaient dit : « Vous redoutez qu’on vous découvre… qu’on vous arrête… Mieux ne vaut-il pas subir une peine de quelques mois que de mériter un châtiment éternel ?… »

Elle entendait encore, comme dans un écho venu du ciel, ces paroles consolantes :

« Quand vous sortirez de prison, vous serez quitte envers les hommes… Et, quand vous vous serez repentie… vous serez quitte envers Dieu !… »

Ces paroles avaient été pour elle comme une révélation. Elle avait courageusement franchi une première étape dans la voie du repentir, en allant s’accuser, en suppliant qu’on la retint prisonnière…

Et, maintenant, elle était dans cette maison où l’on s’acquitte envers les hommes, en subissant la peine que l’on a méritée… Où l’on s’acquitte envers Dieu, lorsqu’on a élevé son âme vers lui, dans un repentir sincère !

Il se fit alors un revirement en son esprit…

Elle sécha ses larmes et, s’adressant d’une voix calme aux deux surveillantes :

— Je suis prête à obéir !… prononça-t-elle.

Et Marianne se laissa vêtir.

Tout à coup, les cloches de l’église sonnèrent l’Angélus. Toutes les prisonnières, sur un signe de la vieille surveillante, se mirent à genoux.

Et un long murmure de voix arriva jusqu’à Marianne.

Lentement, elle fléchit les genoux à son tour. C’était la première fois que, depuis son enfance, elle priait !…

Le son de ces cloches plongeait son âme dans une extase inconnue…

Cette nuit-là, Marianne ne dormit pas. La fièvre l’avait tenue haletante, sous le coup de violentes hallucinations. Et, dans les scènes qui se déroulaient ainsi devant elle, apparaissaient, comme personnages principaux, les deux jeunes filles rencontrées sur le Pont-Neuf !

Des sons inarticulés s’échappaient de sa gorge : elle s’agitait violemment, si violemment qu’elle tomba de son lit, roulant sur la dalle du dortoir.

La surveillante de service était accourue aussitôt.

Aidée par deux détenues, elle avait réussi à remettre Marianne sur sa couche.

— Pauvre fille ! fit-elle… Elle bat la campagne…

— Il faudrait peut-être prévenir la supérieure ! hasarda une des prisonnières.

— Bah ! ricana l’autre, c’est de la frime pour se faire bien voir…

Et, comme pour donner raison à cette sceptique endurcie, Marianne demeura immobile… Sa respiration se fit moins saccadée…

La formalité du lever des détenues s’était accomplie, comme d’habitude, avec la plus grande célérité.

Après l’office, pendant que les prisonnières déjeunaient d’un morceau de pain, disséminées dans la cour, sœur Geneviève fit mander la nouvelle détenue.

— Marianne, dit-elle à la malheureuse qui faisait de visibles efforts pour se soutenir, le docteur ne va pas tarder à arriver. C’est lui qui décidera si votre état exige que vous entriez à l’infirmerie. Mais, moi, j’ai le pouvoir de vous accorder quelques… adoucissements aux rigueurs du règlement. C’est de cette façon que je récompense les détenues qui ont témoigné d’un bon repentir. J’espère, mon enfant, que Dieu vous enverra de saines pensées et que vous saurez racheter la faute…

— Oh ! dites le… crime, madame ! s’exclama Marianne en joignant les mains… Oui, j’ai commis un crime, le crime le plus odieux !… Je ne crains pas de le crier bien haut, assez haut pour que tout le monde l’entende. N’est-ce pas en m’humiliant que je parviendrai à racheter cette coupable action…

Elle s’animait, comme si elle eût éprouvé le besoin de cette confession. Sœur Geneviève voulut, par un sentiment de pitié, l’empêcher de continuer :

— C’est à Dieu d’abord, mon enfant, dit-elle, que vous devez vous confesser ; ensuite, vous ferez des aveux sincères aux juges appelés à apprécier votre degré de culpabilité… Quant à moi, je ne puis que prier pour que le châtiment soit moins cruel et, surtout, pour que le pardon vous vienne de là-haut, ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel.

Marianne ne pouvait contenir son émotion. Les paroles bienveillantes qu’on lui adressait à elle, la fille perdue, la voleuse, lui allaient à l’âme.

Elle se disait que toute cette bienveillance s’évanouirait lorsqu’on connaîtrait tout l’odieux de son crime…

Et, cependant, elle ne recula pas devant la confession entamée…

— Oh ! madame, s’écria-t-elle, ne refusez pas de m’entendre… Ne me refusez pas de vous dire tout ce que j’ai souffert depuis le jour où les deux jeunes filles, deux anges, m’ont ouvert les yeux. Si, dans mon enfance, j’avais eu une mère pour m’enseigner la morale et me faire prier… je ne serais pas aujourd’hui la coupable que je suis…

Sœur Geneviève avait écouté sans interrompre. Son émotion perçait dans ses regards.

Se souvenant d’une phrase qu’avait prononcée la détenue, elle voulut en avoir l’explication…

— Quels sont ces deux jeunes anges qui ont su émouvoir votre âme et y faire naître le repentir.

— Deux jeunes filles… que je voyais pour la première fois… Deux sœurs, je suppose…

— Comment ! vous ignorez…

— Je ne les ai pas revues…

— Et cela se passait…

— Hier !… hier soir, madame, prononça la malheureuse d’une voix tremblante…

Et, pressée de questions, Marianne raconta à la supérieure dans quelles circonstances elle avait fait la rencontre des deux jeunes orphelines.

À partir du jour de son incarcération, la jeune femme qui avait su, dès le premier moment, s’attirer la bienveillance de la religieuse fut, de la part de sœur Geneviève, l’objet d’une sollicitude presque maternelle.

En outre, la sainte femme avait recommandé sa protégée à celui qu’elle appelait son excellent docteur et qu’elle avait depuis longtemps associé à ses bonnes œuvres, à son inépuisable charité.

Dans la vie toute de dévouement et d’abnégation qu’elle s’était faite, la religieuse avait considéré comme un bienfait de la Providence d’avoir rencontré ce digne savant qui consacrait de préférence sa science aux malades pauvres, et qui faisait de sa fortune une large part aux infortunes à soulager. C’est lui que nous avons vu s’intéressant si vivement à cette malheureuse petite aveugle que la Frochard traînait à sa suite.

M. de Linières l’avait appelé auprès de la comtesse pour essayer d’avoir raison de sa persistance mélancolie.

La supérieure, bien qu’elle ne supposât pas que le docteur pût améliorer l’état de Marianne, l’attendait néanmoins pour lui parler de sa protégée…

Aussi, lorsqu’elle le vit paraître à la grille de la cour principale, alla-t-elle au-devant de lui, avec plus d’empressement encore que d’habitude.

q

Page 1