Chapitre 2
Du jour où Marianne avait été conduite à la Salpêtrière, la supérieure avait reconnu en elle une de ces natures égarées qui peuvent être ramenées dans la bonne voie. Et sœur Geneviève avait conçu l’espoir de faire une repentie de plus.
Chaque jour aussi voyait Marianne plus empressée à bien faire, pour ne pas démériter aux yeux de sa protectrice.
Il s’établit ainsi une sorte de lien entre la servante de Dieu et la pécheresse. L’une prêchant la morale, l’autre attentive aux exhortations et docile aux sages conseils.
Sœur Geneviève avait conçu le projet d’intéresser de hauts personnages à la malheureuse dont le repentir l’avait profondément touchée. Elle voulut, dans ce but, employer l’intermédiaire du docteur.
Le docteur avait promis de faire agir certaines influences : mais il n’avait pas caché à la supérieure combien c’était chose difficile d’obtenir une commutation de peine, depuis que les délits et les crimes demandaient, plus que jamais, une répression sévère.
Le médecin de la Salpêtrière n’avait rien négligé cependant pour complaire à sœur Geneviève, dont il était l’un des plus sincères admirateurs.
C’est sur ces entrefaites, et pendant que la détenue que protégeait sœur Geneviève attendait sa grâce, que les courtisanes qui avaient assisté à l’orgie du pavillon du Bel-Air avaient été amenées à la Salpêtrière…
Ces malheureuses, tombées des hauteurs du luxe et de la grande coquetterie dans l’atelier d’une maison de détention, se lamentaient, maudissant leurs protecteurs oublieux, auxquels elles s’étaient vainement adressées.
— Que je suis malheureuse ! s’écriait un jour Florette, assise sur un banc de la grande cour et pleurant à chaudes larmes.
Marianne s’était dirigée vers elle, lui avait pris la main en murmurant à l’oreille de l’éplorée :
— Ne vous désespérez pas ainsi, mademoiselle !
Mais l’ancienne courtisane avait répliqué, au milieu des sanglots qui l’étouffaient :
— Je ne pourrai jamais me consoler.
— Essayer de travailler ! avait repris doucement Marianne. Le travail distrait et console.
Florette montrait alors ses mains à l’épiderme maintenu si tendre par l’emploi des cosmétiques, ses doigts si effilés et délicats. Elle disait :
— Travailler !… Cette grosse toile et ce gros fil me déchireraient les doigts.
— C’est vrai, vos petites mains ne sont pas habituées aux rudes travaux du pauvre…
— Oh ! non, je n’étais pas habituée au travail, la vie était pour moi si douce.
Marianne murmura :
— Nous suivions des routes bien différentes.
Les amies de Florette s’étaient rapprochées en voyant leur ancienne compagne de plaisir causant avec une détenue : Julie et Cora évoquèrent à leur tour tout le souvenir de leur passé de plaisir et de luxe.
— Nous avions des robes de soie et de velours !
— Moi, fit Marianne, j’avais une robe d’indienne que je portais en toute saison…
— Je sortais toujours en équipage, soupirait Florette.
— J’avais des laquais toujours à mes ordres…
— Moi, disait Julie, je possédais la plus jolie chaise de tout Paris, avec des miniatures et des glaces.
Marianne regarda tristement ses interlocutrices.
— Moi, fit-elle, j’allais à pied gagner ma journée…
Et, comme les courtisanes s’étonnaient qu’une existence toute de travail eût abouti à une condamnation infamante, Marianne donna l’explication suivante :
— Je me tuais à travailler pour un homme qui m’a forcée de devenir coupable ! Et de toute cette misère, comme de tout votre luxe, que reste-t-il aujourd’hui ?…
— Pour moi, le désespoir ! affirma Florette.
— Pour nous, la honte ! dirent en même temps Julie et Cora.
— Moi, j’ai le repentir ! murmura Marianne.
Florette continuait à se montrer la plus exaltée parmi ses compagnes de détention. Elle savait que les filles qu’on enfermait à la Salpêtrière ne faisaient qu’y passer en attendant qu’on les envoyât peupler la Louisiane. Cette perspective l’épouvantait.
— Et dire, s’écria-t-elle, qu’au premier jour on va peut-être nous jeter dans une affreuse voiture, comme celle qui est déjà partie hier, escortée et poursuivie par les cris, les injures de la
foule !…
Marianne avait tressailli malgré elle.
Elle se souvenait, elle aussi, d’avoir entendu les hurlements du peuple qui escortait la voiture des déportées…
— L’exil vous effraie ? dit-elle d’une voix tremblante à la courtisane…
— Je le crois bien ! répondit Florette : d’abord le voyage… deux mois en mer…
— Et dans quelle société ! ajouta Julie.
Puis Cora :
— Ensuite un désert au bout du monde, parmi les serpents et les fauves !…
— Moi qu’une souris ferait évanouir ! conclut Florette.
Marianne avait regardé alternativement chacune de ces malheureuses qui manifestaient ainsi leur douleur.
— Ah ! oui, soupira-t-elle, cela doit vous épouvanter !
— Eh bien ! et vous ?
— Moi ? J’y serai loin des tentations qui m’ont perdue ! Il y a là-bas, des ateliers, des fermes, je travaillerai ! Oui, avec le travail, je me ferai une vie nouvelle, une vie à l’abri de tout reproche.
Florette l’avait écoutée avec surprise.
— Mais c’est odieux, une existence pareille ! s’exclama-t-elle : c’est épouvantable !
Puis changeant de ton :
— On assure, il est vrai, ajouta-t-elle, qu’on trouve à se marier là-bas…
Julie avait avancé la tête.
— Oui !… oui !… on me l’a dit ! fit-elle.
— Tant mieux !… déclara Florette avec sentiment, ça sera du moins quelqu’un sur qui l’on pourra se venger.
Marianne eut pitié de ces misérables créatures qui ne songeaient, en ce moment, qu’à l’existence matérielle…
— Peut-être, dit-elle, ne partirez-vous pas…
— Oh ! si cela pouvait être ! soupira Florette.
— Que faut-il pour cela ? s’informa Julie.
— Montrez-vous soumises, fit Marianne : prouvez que vous êtes repentantes, et je crois qu’alors la supérieure s’intéressera à vous, car j’ai pu juger, par tout ce qu’elle a fait pour moi, que son âme compatit à toutes les douleurs sincères…
— Elle vous a protégée déjà ?…
Marianne leva la tête et ses yeux s’attachèrent sur une religieuse qui arrivait, en ce moment, dans la cour…
— La supérieure ! prononça Florette.
— Oui, c’est elle, mesdemoiselles, c’est sœur Geneviève. Elle vient de soigner les malades, et maintenant elle va consoler les affligées… Ah ! que ne lui dois-je pas ?…
— Vous ?
— Oui, mesdemoiselles !… Quand on m’a amenée ici, sœur Geneviève a eu pitié de ma souffrance, de mes erreurs. Elle m’a conseillée, encouragée, et sa parole était si douce que, peu à peu, en l’écoutant, j’ai senti se réveiller en mon âme des sentiments que je croyais éteints : l’espérance et la foi !…
La détenue était émue en parlant ainsi, et son émotion se communiquait à présent à toutes ces créatures perverties. Elles regardaient la supérieure avec respect.
Marianne était heureuse de l’effet que ses paroles produisaient.
— Tenez, ajouta-t-elle en montrant les sœurs de charité, qui, en ce moment, se promenaient ou se dirigeaient vers l’infirmerie : tenez, quand je voyais ces femmes si pures, si dévouées et si humbles, s’agenouiller, le soir, comme de pauvres pécheresses, elles qui n’ont que des vertus… Quelle miséricorde puis-je attendre ?… m’écriai-je, moi qui suis si coupable !…
— Eh bien ! et moi donc, interrompit Florette.
Marianne ne la laissa pas achever :
— Mais je sais, continua-t-elle, grâce à tout ce que l’on m’a dit ici, grâce aux conseils de ces anges, je sais à présent qu’on peut effacer le passé. Je sais que chaque bonne action peut racheter une faute.
Les courtisanes faisaient des signes de doute.
Et Florette, dans un élan de franchise, soupira :
— C’est qu’il m’en faudrait tant à moi, de bonnes actions, pour racheter toutes mes fautes.
En ce moment, la conversation des détenues fut interrompue par un grand mouvement qui s’opérait dans la cour. C’était le médecin qui entrait.
Aussitôt qu’elle l’eut aperçu, sœur Geneviève était allée au-devant de lui.
— Ah ! docteur, lui dit-elle, avec quelle impatience je vous attendais !…
— Je ne suis pourtant pas en retard ! répliqua le médecin.
Ses yeux souriaient presque. Mais la supérieure était sous le coup d’une si grande anxiété qu’elle ne s’aperçut pas de ce jeu de physionomie qui l’eut rassurée.
Elle tendit la main à son vieil ami, en lui disant d’une voix tremblante :
— Vous m’avez fait espérer qu’en venant ce matin… vous m’apporteriez une bonne nouvelle ! fit sœur Geneviève en levant ses yeux anxieux sur son interlocuteur.
Le médecin la regarda avec une sincère admiration.
— J’ai fait toutes les démarches nécessaires. J’ai dit l’intérêt que vous inspire cette malheureuse. J’ai parlé de son repentir : je l’ai montrée soumise et résignée.
— Vous avez réussi ? demanda vivement sœur Geneviève, en joignant les mains.
— Complètement !…
— Ah ! Dieu soit loué !
L’émotion coupait la parole à sœur Geneviève.
Elle tourna les yeux vers Marianne, qui, comme les autres, s’était peu à peu rapprochée des deux personnages, attendant le moment de saluer, au passage, le médecin, lorsque celui-ci quitterait la supérieure pour se rendre à l’infirmerie.
Marianne se doutait qu’il s’agissait d’elle, car, tout en parlant, sœur Geneviève avait dirigé, à plusieurs reprises, des regards de son côté.
Ce ne fut pas sans une vive émotion qu’elle s’entendit appeler :
— Venez, venez, mon enfant. Voici notre cher docteur. Apprenez de lui-même ce qu’il vient de faire pour vous…
— Pour moi… monsieur ? balbutia Marianne.
— Oui… mais c’est sœur Geneviève, qu’il faudra remercier… C’est elle qui, touchée de votre repentir, a eu l’idée de solliciter votre grâce… Et je vous l’apporte !
En prononçant ces mots, le docteur avait pris dans sa poche un pli cacheté. Il le remit très ostensiblement à la supérieure, de façon à ce que toute l’assistance pût le voir. Aussitôt les détenues accoururent, formant le cercle autour des personnages qui parlaient à Marianne.
Chacune d’elle regardait la supérieure, dont le visage rayonnait de bonheur. Elles demeurèrent stupéfaites et profondément remuées, lorsqu’elles virent Marianne se jeter aux genoux de sœur Geneviève, en s’écriant :
— Ma bienfaitrice, ma mère !…
Très émue, sœur Geneviève se défendait d’avoir mérité les remerciements. Elle désignait le docteur à la reconnaissance de Marianne.
Mais le docteur avait à cœur de préparer la petite apothéose qu’il voulait improviser à sa sœur Geneviève. Il se tourna vers Marianne, toujours prosternée, la releva et, la conduisant en face de la supérieure :
— Oui, dit-il, j’ai fait des démarches… Et c’est à elle qu’on a tout accordé ! À sœur Geneviève, à la noble et digne femme qui a fait de cette prison sa patrie, de toutes les affligées, sa famille…
Puis, s’adressant directement à la religieuse :
— À vous, la consolatrice des réprouvées, des coupables repenties. À vous que tout le monde ici respecte, vénère et chérit !…
Les détenues rompirent alors le cercle dans lequel elles avaient peu à peu enserré la supérieure. Elles se précipitèrent comme des enfants sur la religieuse.
Les unes lui baisaient les mains ; les autres prenaient le bas de sa jupe de bure, ou les manches de sa robe pour les porter à leurs lèvres. Toutes se disputaient doucement à qui arriverait le plus près de cette sainte femme pour lui manifester son respect, son admiration.
— Voici l’heure de rentrer, dit sœur Geneviève à Marianne, qui demeurait les yeux rivés sur sa bienfaitrice. Allez, chère enfant, ce soir, vous serez libre ! N’oubliez pas alors que j’ai répondu de vous…
Tout à coup, comme les détenues se mettaient en marche, se dirigeant vers les ateliers, un grand bruit se fit entendre, venant de l’infirmerie. Des cris de femme éclataient, violents, et se succédaient sans interruption.
Sœur Geneviève avait précipitamment fait quelques pas vers l’infirmerie, en disant :
— Que se passe-t-il donc ?
— Quelque malade insoumise… Je vais y mettre ordre ! fit le docteur.
Mais la supérieure avait jeté un regard vers le groupe qui se présentait, en ce moment, à l’entrée du couloir conduisant à l’infirmerie.
— Attendez, fit-elle en retenant le docteur, c’est la jeune fille que l’on a amenée ici, il y a deux jours !
— Et qui a été prise d’un accès de délire ?…
— Oui… docteur !… C’est cette malheureuse au chevet de laquelle vous avez passé plus d’une heure.
À ce moment, celle dont il était question s’élançait dans la cour, malgré les infirmières, qui faisaient de vains efforts pour la retenir. Henriette criait :
— Ne me retenez pas !… Je veux sortir !… Je veux m’en aller, vous dis-je ?…
Marianne avait lancé un regard sur la jeune fille qui manifestait cette violente douleur… Et, la reconnaissant, elle s’exclama :
— Ah ! mon Dieu !… Mais c’est… c’est elle !…
Henriette avait réussi à se débarrasser des infirmières. Elle courait vers sœur Geneviève…
q