Chapitre 5
M. de Linières avait retardé son départ, heureux de penser que son voyage politique allait être transformé en un délicieux voyage de noces. Le marquis avait hâté les préparatifs, et multiplié les invitations. Enfin, au bout de huit jours, tout était prêt ; le contrat avait été signé la veille et le mariage religieux allait être célébré à trois heures, dans la chapelle.
Pendant la semaine qui venait de s’écouler, Diane avait montré à son père la soumission la plus complète. Elle courbait la tête devant une volonté inflexible, elle se sacrifiait complètement ; mais elle sauvait sa fille de tous les dangers dont elle la sentait menacée, et cela seul suffisait pour lui donner du calme et de la force. On aurait pu la croire heureuse. Hélas ! la pauvre enfant !… À toutes les douleurs secrètes dont son cœur était déchiré, une souffrance nouvelle devait s’ajouter encore : elle allait tromper un honnête homme.
La pendule venait de sonner deux heures. Marion et les filles de service achevaient de préparer la toilette de la mariée et d’activer le feu, car la journée était sombre et la neige couvrait les arbres du jardin. Diane avait abandonné sa tête à la coiffeuse, une autre servante lui mettait des souliers de satin blanc, elle se demandait si vraiment c’était pour elle que l’on faisait tous ces riches apprêts. Julie, sa femme de chambre, vint lui en donner la preuve.
— Mademoiselle, voilà le bouquet de la mariée. On vient de l’apporter de la part de M. le comte de Linières.
Diane, rendue à la réalité, prit le bouquet et le posa à côté d’elle, sans même le regarder.
— Quand Mademoiselle voudra passer sa robe, nous attendons ses ordres.
— C’est bien, fit Diane, dans un instant. Allez, mesdemoiselles, je vous sonnerai.
Les servantes s’éloignèrent, assez surprises du peu d’empressement de leur maîtresse. Marion seule était restée ; elle comprenait qu’on avait quelque chose à lui dire en particulier. Diane, en effet, s’empressa d’ouvrir un des tiroirs du petit bureau ; elle y prit deux rouleaux d’or et, revenant vers Marion :
— Tiens, lui dit-elle, voilà toutes mes économies.
— Mais… j’en ons pas besoin d’vos économies, répondit la Bretonne, un peu froissée.
— Ce n’est pas pour toi… c’est… pour elle ! Ce soir, j’aurai quitté cette maison, je ne m’appartiendrai plus. S’il arrivait que la pauvre abandonnée eût besoin de quelque chose, au moins tu serais là pour le lui donner. Prends, et je partirai moins malheureuse.
— Donnez donc ! fit Marion en acceptant les rouleaux d’or, qu’elle fit aussitôt disparaître dans une des poches de son tablier.
Quelques instants après, la toilette de la mariée était achevée. Le marquis ouvrit brusquement la porte.
— Êtes-vous prête ? dit-il.
— Je suis à vos ordres, mon père.
— Prenez mon bras, on vous attend.
Sans rien ajouter, Mlle de Vaudrey sortit avec le marquis, et Marion vint s’appuyer contre la porte, envoyant un dernier adieu à sa Diane bien-aimée.
La Marion comprenait combien était grand le sacrifice que s’imposait sa maîtresse. N’avait-elle pas été, avec la sœur de Diane, la confidente de la naissance de la petite Louise ? Ne s’était-elle pas, ainsi que Mlle de Vaudrey l’écrivait à son père, chargée d’emmener l’enfant chez son cousin à elle, le jardinier de Meudon ?
Cet honnête homme était lui-même père d’une petite fille ; sa brave femme, la cousine Jeanne, avait promis à Marion de prendre bien soin de l’enfant. La petite somme qu’on donnerait pour la pension de Louise serait certainement bienvenue dans le pauvre ménage du jardinier. Aussi, depuis le jour où elle avait accepté de soigner l’enfant qu’on lui confiait, la cousine Jeanne n’avait jamais failli à sa promesse.
Une fois par mois, le jardinier faisait le voyage de Paris, pour apporter à Marion des nouvelles de la petite, et cela à jour fixe. Il était convenu avec Marion d’un signal : un coup de sifflet modulé d’une façon spéciale. Ce signal, la Bretonne le connaissait bien, et elle aussi attendait avec impatience le jour fixé. N’avait-elle pas, en effet, reporté sur l’enfant une partie de l’affection qu’elle avait pour la mère ?
Aussi, lorsque Diane lui eut confié les rouleaux d’or, après la première hésitation, les avait-elle acceptés. « Ce sera pour aider la cousine Jeanne, s’était-elle dit, car la pauvre femme s’épuise, chaque jour, un peu plus à la besogne. »
Peu à peu, la Bretonne s’était plongée dans ses réflexions, évoquant le souvenir des tristesses qu’elle avait éprouvées lors de la douloureuse aventure de Mlle de Vaudrey. Que de transes pendant les premiers mois ! Que de précautions à prendre pour cacher la vérité !
Tout à coup, Marion tressaillit. Il lui avait semblé entendre un bruit bien connu…
— Le signal ! s’écria-t-elle.
Puis, tout émue, elle prêta l’oreille.
Un second coup de sifflet retentit dans la rue.
— Ah ! c’te fois, je me trompons point, fit Marion, Ce sifflet… c’est le sien, et pourtant c’est pas son jour. Qu’est-ce qui peut l’amener ? Courons vite… en passant par la terrasse et par la serre je n’risquons pas d’être vue.
En effet, tout le monde était occupé au service et personne ne se serait risqué dans le jardin par ce temps de neige.
Marion arriva donc bientôt à la petite porte. À peine l’eut-elle ouverte qu’un homme se précipita dans le jardin ; il était affreusement pâle et tenait dans ses bras la petite Louise.
— Marion, dit-il, voilà l’enfant que je vous rapporte.
— Seigneur !… Qu’est-ce que j’entends ? Y a donc un malheur d’arrivé ?…
— Ma femme est morte !
— Morte !… Ah ! c’est affreux… c’est horrible ! répétait Marion pendant que son malheureux cousin lui mettait Louise dans les bras. Et cette pauvre enfant !… Qu’est-ce que je vais en faire ?
— Et la mienne donc !… Qu’est-ce qu’elle va devenir ?… Elle qui est seule à c’t’heure… et qui se lamente, pauvrette, qui prie seule à côté du cadavre de sa mère ! J’ai fait trois lieues pour ramener cet enfant… j’en ai autant à faire encore pour revoir l’autre… et j’y cours… Adieu, Marion. Adieu !
Sans trop savoir ce qu’elle faisait, Marion entra dans la chambre et se laissa tomber sur une chaise, en pressant l’enfant dans ses bras. Elle resta ainsi pendant quelques minutes, immobile et comme paralysée.
En ce moment, l’orgue de la chapelle se fit entendre.
— C’est la messe qui finit, s’écria Marion toute frémissante. C’est le mariage de ta mère, pauvre petite !… Et te v’là sans asile, sans nourrice !… Que faire ? Dans un instant, tout le monde sera de retour. Et si M. le marquis te trouve ici, qu’est-ce que je vais lui dire ?… C’est le déshonneur d’ta mère et ta perte, pauvre enfant ! Non, non, je n’le veux pas… je n’le veux pas !
Et, dans son trouble, elle froissait dans sa poche les rouleaux d’or que Diane lui avait remis…
Les cloches de la chapelle se mirent à sonner. Et Marion pensa qu’on allait venir. Elle se leva, marchant fiévreusement dans cette chambre, comme si elle y eût cherché un endroit où cacher la petite Louise. En ce moment où son esprit s’égarait, elle se représentait le marquis, entrant à l’improviste et la surprenant ainsi.
Cette pensée l’affola. Elle courut à la croisée. Au-dehors, la nuit était venue. Si elle sortait !… À tout prix, elle devait emporter l’enfant, n’importe où, pourvu qu’on ne puisse la voir dans l’hôtel de Varennes.
Marion en était arrivée à ce degré où l’affolement peut dicter les plus violentes résolutions. Elle tenait toujours les rouleaux d’or dans sa main crispée.
« Avec cette somme, pensa-t-elle, je trouverai bien… quelqu’un… »
Puis, subitement, il lui vint une pensée terrible, qu’elle accepta sans frémir.
— Oui, reprit-elle, quelqu’un la trouvera, la recueillera… Il le faut !
La Bretonne venait de disposer du sort de l’enfant de Diane.
Une fois décidée à agir, elle oublia et Diane, à qui elle devait compte du sort de son enfant, et la pauvre créature qu’elle allait abandonner impitoyablement.
C’est avec une précipitation fiévreuse qu’elle glissa les rouleaux d’or dans les langes de l’enfant. Puis, au moment de sortir, elle s’arrêta devant le secrétaire en bois de rose. Ne devait-elle pas recommander l’enfant de Diane à la personne charitable qui voudrait bien la recueillir ?
Et, de sa grosse écriture, la Bretonne traça ces mots sur un bout de papier :
« Je m’appelle Louise. Aimez-moi ! »
Le petit feuillet plié, elle le glissa également dans les langes. C’en était fait. Elle prit l’enfant dans ses bras, et, la tête perdue, elle s’enfuit de la chambre.
Une fois dehors, Marion prit rapidement la direction du parvis de Notre-Dame…
Or, pendant que la Bretonne disparaissait ainsi, perdue dans le brouillard, la noce de Diane sortait processionnellement de la chapelle de l’hôtel de Varennes.
Le marquis triomphait. Toutes ses espérances venaient de se réaliser. Mlle de Vaudrey était comtesse de Linières…
Et, à l’heure même où de joyeux vivats accueillaient le retour des nouveaux époux dans le salon d’honneur de l’hôtel, Marion déposait, sur les marches du parvis de Notre-Dame, l’enfant de la jeune mariée.
C’est ainsi qu’au moment d’abandonner son propre enfant, Michel Gérard avait recueilli et emporté, avec sa propre fille, la fille de la jeune comtesse de Linières…
Après avoir abandonné Louise, Marion s’était embusquée à l’entrée d’une ruelle, pour s’assurer que quelqu’un se chargeait de la petite… Elle vit Michel Gérard soulever l’enfant et l’emporter. Alors le cœur de la Bretonne se serra, comme si Dieu eût envoyé un remords.
Mais elle ne fit point un pas, elle ne poussa pas un cri !… Seulement, lorsque l’homme qui emmenait Louise eut traversé la place, Marion le suivit de loin. Elle put ainsi le voir disparaître rue de la Mortellerie, dans une maison dont elle grava le numéro dans sa mémoire.
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