Chapitre 3
Marianne ne s’était pas trompée, C’était, en effet, Henriette, qui, en arrivant à la Salpêtrière, avait dû, étant donné son état de prostration, être**conduite à l’infirmerie.
Le docteur avait prescrit quelques calmants.
— Surtout, avait-il recommandé en se retirant, qu’on ne laisse pas la malade seule un instant, car il n’est pas rare que, dans ces accès de fièvre, les malades soient prises de la folie du suicide.
La vérité est qu’Henriette s’était écriée :
— Laissez-moi ! je veux mourir !
Dès le lendemain matin, sœur Geneviève était montée à l’infirmerie, pour savoir ce qu’il s’y était passé depuis qu’elle avait, fort avant dans la soirée, quitté le chevet de la nouvelle détenue. On lui apprit, à sa grande satisfaction, que la malade s’était calmée peu à peu et qu’en ce moment elle paraissait dormir profondément.
Après la grande crise qu’elle avait subie, Henriette semblait vaincue par les efforts nerveux qu’elle avait fait sous l’influence de la fièvre.
La pauvre enfant roulait des yeux affolés, suppliant qu’on l’habillât pour qu’elle pût partir… L’infirmière en chef s’était installée auprès du lit et avait essayé de faire entendre raison à la malade. Henriette avait paru se calmer.
— Je désirerais me reposer, murmura-t-elle.
Alors, on l’avait laissée seule. Henriette en avait profité pour reprendre ses vêtements qu’on avait placés sur une chaise, au chevet du lit. Puis, une fois habillée, elle avait mis à exécution son projet de fuite.
En voyant venir à elle la détenue, dans un semblable était d’exaltation, sœur Geneviève avait essayé de la calmer. Le médecin intervint et, parlant avec une brusquerie feinte :
— Pourquoi avez-vous quitté votre lit sans ma permission ?
Henriette leva sur lui ses yeux rougis par les larmes :
— Ah ! je vous reconnais, monsieur, dit-elle : c’est vous qui m’avez soignée…
Le docteur avait bientôt repris son ton paternel.
— Oui, pauvre enfant, et je ne puis autoriser…
Mais la jeune fille joignit les mains.
— Ah ! je suis guérie, monsieur… j’ai toute ma raison, et, puisque cela dépend de vous, dites, je vous en conjure, dites qu’on me laisse sortir…
— Ce que vous me demandez est impossible, mon enfant ! dit le docteur ; il faut, pour donner cet ordre… une volonté plus puissante que la mienne…
— Je ne suis donc pas ici dans un hôpital ?
— Cet hôpital est aussi… une prison ! dit le docteur.
Henriette exhala un cri étouffé.
— Une prison ! s’exclama-t-elle !… Ah !… je me rappelle ! Ces soldats qui m’ont traînée. Cet homme qui leur donnait des ordres : « À la Salpêtrière », disait-il. La Salpêtrière… je sais… l’hôpital des mendiantes et des folles ! La prison des filles perdues !…
Henriette se tordait les bras de désespoir.
Devant cette douleur si vraie, sœur Geneviève courba le front. Trop émue pour trouver des paroles de consolation, la digne femme avait gardé le silence…
Très ému aussi était le docteur.
— Ma sœur, dit-il, voilà une guérison que seule vous pourrez entreprendre.
Puis il disparut, se rendant à l’infirmerie.
— J’ai vu bien des coupables, dit alors la supérieure, en s’approchant, mais celle-ci…
Marianne se redressa subitement au mot « coupable ».
— Elle ne l’est pas, ma sœur ! s’écria-t-elle avec énergie… je l’affirme !…
Sœur Geneviève parut étonnée.
— Vous la connaissez donc ? demanda-t-elle.
Mais déjà, sans attendre qu’on l’interrogeât, Marianne racontait ce qu’elle savait de la jeune détenue.
— Je vous ai avoué, dit-elle à la supérieure, que, dans un jour de désespoir, j’avais voulu me tuer…
— Je m’en souviens.
— Je vous ai dit qu’alors deux jeunes filles… deux anges de vertu, de sagesse et de charité, m’avaient empêchée d’ajouter ce crime à toutes mes fautes…
— Oui, répondit sœur Geneviève ; je me rappelle le récit que vous m’avez fait…
— Voici l’une de celles qui m’ont sauvée du suicide !… dit Marianne. Voici l’un des anges que la Providence avait envoyés sur mon chemin !…
Sœur Geneviève joignit les mains.
— Et c’est ici que vous la retrouvez !
— Elle est, sans aucun doute, victime d’une erreur, et je jurerais que pas une faute n’a pu souiller son âme.
Puis, s’adressant à Henriette :
— Regardez-moi, mademoiselle, et reconnaissez-moi !… fit-elle.
Et comme celle-ci regardait à travers ses larmes, Marianne ajouta :
— Un soir… sur le quai… cette femme qui voulait mourir…
— Vous !… s’écria Henriette. Oui, oui… je me souviens !… Je vous reconnais… Nous étions deux alors !… Vous l’avez vue, ma pauvre petite sœur !…
— Je le disais à madame, ajouta-t-elle : votre sœur est un ange pur, comme vous l’êtes vous-même, car, j’en suis sûre, vous n’avez aucune faute à vous reprocher.
— Oui, je suis innocente, madame ! s’exclama Henriette. Je jure…
Mais la supérieure interrompit aussitôt :
— Ne jurez pas, ma fille !… Je vous crois ! Mais alors, pour quel motif et par quel ordre vous a-t-on conduite ici ?…
— Par ordre de M. le comte de Linières, madame ! répondit une voix.
Et, se démasquant, un homme qu’on n’avait pas vu arriver se présenta tout à coup. La supérieure, étonnée qu’un étranger eût osé pénétrer dans la cour sans y avoir été autorisé, prit un air sévère pour demander :
— Qui êtes-vous, monsieur, et comment êtes-vous entré dans cette maison ?
Alors l’individu, qui venait de parler, prit un air important et répondit :
— Premier valet de chambre de Son Excellence le lieutenant de police.
C’était effectivement Picard.
Depuis que le chevalier avait été conduit à la Bastille, le vieux serviteur avait combiné tout un plan de conduite qui devait lui permettre de se vouer, sans éveiller les soupçons, aux intérêts de son maître.
Il s’était fait une figure de circonstance pour se présenter devant le comte de Linières, et la conversation suivante s’était engagée :
— Tu vois, Picard, à quelle extrémité j’ai dû me porter pour avoir raison de l’entêtement du chevalier…
— Monsieur le comte a été sévère…
— Sévère !… Je me suis montré juste, voilà tout. Et je suis trop irrité contre M. de Vaudrey pour éprouver même l’ombre d’un regret de ce que j’ai fait…
— Alors, le chevalier ?… hasarda Picard.
— Restera à la Bastille jusqu’à ce que j’aie obtenu raison de son entêtement… Il n’en sortira que lorsqu’il se déclarera prêt à obéir aux ordres du roi…
— Et Sa Majesté a ordonné ?…
— Que le chevalier de Vaudrey, qui doit occuper à la cour un rang digne de lui, digne de ses ancêtres…
— Épouserait la personne que le roi a choisie…
— Ne devrait-il pas être flatté de cette faveur insigne ? Loin de là, il se permet, lui, un Vaudrey, d’avoir des amours de courtaud de boutique !… Aussi, j’y ai mis bon ordre… Cette fille, une intrigante sans doute…
— Oh ! non !…
— Tu oserais la défendre, toi ?
Picard n’avait pu retenir l’exclamation. Il chercha à l’expliquer…
— Lorsque j’ai dit « Oh ! non », monsieur le comte, je voulais dire que le chevalier n’aurait pas dû méconnaître les bontés de monsieur le comte…
Et, appuyant jésuitiquement sur les mots :
— Oh ! non,il n’aurait pas dû les méconnaître !…
— Maintenant, continua le magistrat, que j’ai pris mes mesures, aucune considération ne m’empêcherait de faire disparaître cette dangereuse créature. J’ai décidé que la maîtresse éhontée du chevalier de Vaudrey partirait pour la Louisiane : elle ira grossir le nombre des filles perdues dont nous voulons purger Paris.
— Elle partira pour la Louisiane !… Quand cela ? demanda avec anxiété le vieux domestique.
Pour la seconde fois, Picard manquait de prudence dans le rôle qu’il s’était décidé à jouer. Mais le comte était trop irrité en ce moment pour s’en apercevoir.
Et il répondit :
— Le prochain convoi quittera Paris dans quelques jours, et cette fille fera partie de ce convoi.
Le valet, involontairement, se prenait à tressaillir à l’idée du désespoir qu’allait éprouver le chevalier lorsqu’il apprendrait la terrible nouvelle. Comment pourrait-il le prévenir ?
M. de Linières, très agité, s’était mis à arpenter son cabinet de long en large.
Picard le suivait pas à pas, approuvant du regard, de la voix et du geste tout ce que disait son maître.
Au surplus, la conversation l’intéressait singulièrement, car il était exclusivement question du chevalier de Vaudrey.
Le lieutenant de police se promettait d’être inflexible dans la punition qu’il infligeait à son neveu.
— Il restera en prison aussi longtemps qu’il n’aura pas fait capituler son orgueil devant le désir du roi…
— Mais… balbutiait Picard… il y a des prisonniers qui sont restés des années à la Bastille… Monsieur le comte ne le laissera pas mourir sur la paille d’un cachot…
Le domestique faisait, en ce moment, si comique figure que le comte sentit sa colère s’évanouir…
Il s’arrêta devant le valet qui, de cramoisi qu’il était l’instant d’auparavant, était devenu pâle comme un mort.
— Rassure-toi ! Quel que soit mon courroux, je sais tout l’attachement que tu as pour lui. Aussi, ne dois-je pas te laisser supposer que le coupable finira ses jours dans une des oubliettes du donjon !… Non ! je l’ai recommandé d’une façon tout spéciale au gouverneur…
— Ah ! c’est bien, c’est généreux !… ne put s’empêcher de s’exclamer Picard.
— Il dort dans une cellule qui est presque une chambre à coucher ; par les soins du gouverneur, le geôlier vient souvent s’assurer qu’il n’a besoin de rien… Au surplus, ce guichetier feint d’enfreindre ses devoirs en se proposant au chevalier pour lui acheter, au-dehors, tout ce qu’il peut désirer… Tu vois, mon bon Picard, que, de là à la paille des cachots, il y a loin…
Le valet avait écouté tout ce que lui débitait sur le ton familier le comte de Linières. Et, peu à peu, son visage, naguère encore si bouleversé, prenait une expression plus calme, presque de satisfaction même…
Le comte de Linières avait alors congédié le domestique, en lui recommandant de se préparer à rentrer au service du chevalier dès que celui-ci se serait amendé.
Picard ne se fit donc pas répéter deux fois de se retirer.
Aussitôt rendu à lui-même, le brave homme était monté dans sa chambre pour y ruminer tout un plan d’évasion qui permettrait au chevalier de recouvrer sa liberté assez à temps pour pouvoir, à son tour, délivrer Henriette.
Pendant plus d’une heure, Picard avait amoncelé dans son cerveau cent idées extravagantes, avant de s’arrêter à l’une d’elle pour commencer.
À la fin, il avait décidé qu’il se rendrait, dès le lendemain, à la Salpêtrière : qu’il s’y présenterait bravement, comme s’il était envoyé par le lieutenant de police lui-même, qu’il verrait Henriette coûte que coûte. Ce serait bien le diable, pensait-il, s’il ne parvenait pas à relever le courage de la chère demoiselle.
Donc, il n’avait rien changé à ce programme lorsqu’il se présenta en qualité de premier valet de chambre du comte de Linières.
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— Comment ! s’était exclamée sœur Geneviève en toisant le valet, c’est par ordre de votre maître, M. le lieutenant de police, que cette jeune fille…
— Hélas ! ma sœur, fit Picard en prenant un air apitoyé, les hautes positions imposent quelquefois de cruelles nécessités !…
— Que voulez-vous dire ?
— Qu’un jeune homme, continua imperturbablement Picard, s’éprenne d’une folle passion pour une jeune fille certainement fort jolie… honnête même, je consens à le croire. Que voulez-vous, ma sœur, il faut sauvegarder l’honneur d’une illustre maison, et… l’on fait disparaître l’objet de… ce coupable amour.
Sœur Geneviève avait baissé les yeux : elle comprenait maintenant pourquoi l’on avait emprisonné la jeune fille… Et déjà elle en voulait doucement à Marianne de lui avoir avec tant d’assurance parlé de la vertu de l’inconnue.
Mais Henriette ne lui donna pas le temps de demeurer sous cette impression pénible.
La rougeur lui était montée au visage et elle avait répliqué avec vivacité, en s’adressant au valet de Roger :
— Mais n’avais-je pas – et devant vous-même – refusé la main du chevalier de Vaudrey ?
La supérieure avait écouté, espérant qu’Henriette allait, sinon se justifier complètement, du moins atténuer l’importance de la faute. En entendant la réponse de la jeune fille, son émotion s’était manifestée.
— Elle a fait cela ? demanda-t-elle avec empressement à Picard… Est-il vrai, monsieur ?
— C’est vrai… Je suis forcé d’en convenir !
Ces mots étaient la réhabilitation d’Henriette.
Sœur Geneviève avait ouvert les bras.
— Oh ! pauvre enfant… et on la jette ici !… comme une coupable !
Picard ramena la conversation sur le sujet qui l’intéressait particulièrement.
Il****s’agissait, en effet, d’obtenir de la supérieure l’autorisation de causer, seul à seul, avec la fiancée de Roger.
— Vous avez refusé la main du chevalier de Vaudrey, c’est la vérité exacte, dit-il à la jeune fille… Mais ce… beau sacrifice ne suffit pas… et vous le comprenez vous-même, mademoiselle. Et si madame la supérieure veut bien m’autoriser à vous transmettre la volonté de M. le lieutenant de police…
— Faites, monsieur, dit sœur Geneviève… je vous laisse.
Et, s’adressant à Henriette :
— Du courage !… mon enfant ! dit-elle.
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