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Chapitre 4

Picard avait tout d’abord gardé le silence, un peu embarrassé pour entamer la conversation, car il allait être obligé d’annoncer à la pauvre fille que Roger, lui aussi, était sous les verrous.
— Nous voilà seuls ! dit-elle d’une voix haletante… Quel nouveau malheur venez-vous m’annoncer, vous que je croyais dévoué à votre maître et qui ne venez sans doute ici que… pour le trahir ?

Le vieux serviteur feignit de courber l’échine comme un coupable. Et, faisant le jeu de son interlocuteur :

— Oh ! oui !… je suis au service d’un honnête gentilhomme qui me paie grassement, qui met en moi sa confiance et… j’ai l’infamie d’en abuser !… Tout cela n’est que trop vrai, mademoiselle !… Seulement, la personne que je trompe, c’est… c’est M. le lieutenant de police ! acheva-t-il en élevant la voix.

— Se peut-il ?

Henriette regardait maintenant Picard, comme pour lire au fond de sa pensée.

— Celui que j’aime et que je sers, continua-t-il en s’animant, c’est M. le chevalier… Ou plutôt non, ce n’est pas lui ; celle que je respecte… que j’admire et que je voudrais sauver, oui, sauver… eh bien ! c’est vous, mademoiselle !

— Moi ! fit Henriette.

— Oui ! vous.

Henriette était à présent rassurée : ce qu’il lui fallait, c’est qu’on lui donnât au plus tôt des nouvelles du chevalier. Il lui tardait de savoir si Roger avait eu connaissance de son arrestation. Aussi ne se fit-elle pas faute d’interrompre Picard pour s’écrier :

— Et lui, Roger ?

Picard comprit cette anxiété qui étranglait la jeune fille. Il répondit :

— Il refuse toujours d’obéir à son oncle… et il…

» Tenez, mademoiselle, je ne veux pas vous cacher la vérité, quelque triste qu’elle soit. Mais il faut que vous me promettiez d’avoir du courage, de l’énergie. M. le chevalier… est à la Bastille !. .. »

Henriette ne jeta pas un cri.

Un sentiment plus noble la maintint dans les limites d’une douleur moins expansive, moins exubérante.

« C’est pour moi, pensait-elle, que ce généreux Roger subit, en ce moment, un châtiment qu’il n’avait pas mérité… »

Ah ! pourquoi l’avait-il aimée ?… Pourquoi, lorsqu’il lui avait parlé de cette union impossible, avait-elle faibli à son tour et s’était-elle abandonnée à cette folle espérance de devenir la femme d’un gentilhomme ?

Elle avait résisté, elle avait refusé la main du chevalier… Mais ce n’était pas assez de ce refus, faiblement prononcé… Il fallait rompre brusquement le lien qui les unissait.

Cette pensée troublait la pauvre enfant, au point de paralyser en elle les éclats de désespoir que Picard avait redoutés. À la nouvelle de l’emprisonnement de Roger, elle ne prononça que ces mots, avec une expression de tristesse et d’abattement :

— Prisonnier, lui… lui aussi !…

— Oui, mademoiselle : mais ne vous épouvantez pas trop… Au moment de son arrestation, j’ai pu recevoir les instructions de mon jeune maître…

— Que vous a-t-il dit ? s’informa Henriette avec anxiété.

— Il m’a d’abord fait jurer d’arriver jusqu’à vous et de vous dire qu’il subirait toutes les persécutions plutôt que de renoncer à son amour… Et, s’il arrivait que l’on décidât votre départ pour la Louisiane…

Henriette avait étouffé un cri… La Louisiane !… Et, en partant, elle laisserait sa chère Louise, sans savoir à quel triste sort était réduite l’infortunée créature !

Et, dans son affolement, elle s’écria :

— La Louisiane !… Mais ce serait un éternel exil !… ce serait ma mort !…

Le brave Picard s’empressa de répondre :

— Attendez !… attendez donc !… Nous serions informés à l’avance de cette décision… Mon faux maître, celui qui me paie et que je trahis, me le confierait !… J’en aviserais aussitôt mon vrai maître ! Le chevalier feindra de céder aux volontés de son oncle, et, une fois sorti de la Bastille, fouette cocher !

— Que voulez-vous dire ? interrompit la jeune fille.

— Je veux dire, chère demoiselle, que mon jeune maître partira, suivi de votre serviteur… Nous rattraperons le convoi… Avec l’or qu’il aura soin d’emporter mon vrai maître achètera les hommes de mon faux maître !… S’ils sont incorruptibles… c’est-à-dire si nous n’avons pas assez d’argent pour les acheter, eh bien ! nous nous embarquerons avec vous. Nous partagerons votre exil, car voilà comme nous sommes, nous autres gentilshommes !

— Mais !… s’écria Henriette frémissante… elle ?… ma Louise ?… Qui la rechercherait s’il me fallait quitter Paris et la France ?… Qui lui viendrait en aide ?

Picard eut une inspiration :

— Et moi ! fit-il avec assurance, je ne suis donc rien ? Je vais donc me croiser les bras ?… Je ne suis donc pas de la police ? Voyons, fit-il avec douceur, ne vous faites pas de chagrin… Avant qu’il soit même question de ce départ, j’aurai tout arrangé !…

À ce moment, le regard d’Henriette fut tout à coup attiré par le mouvement qui se faisait à la grille… Elle avait saisi le bras de Picard, en disant avec effroi :

— Ciel !… regardez !…

— Ah ! bigre ! dit le vieux serviteur.

Il avait reconnu Marest, son ami Marest, le principal agent de confiance du lieutenant de police.

En apprenant que les exempts se présentaient, sœur Geneviève avait donné l’ordre d’ouvrir immédiatement les portes. Un instant après, elle avait paru à l’entrée de l’infirmerie. Le docteur et Marianne la suivaient, précédant quelques religieuses, attirée par le bruit.

Sœur Geneviève était toute tremblante.

— Ah ! docteur, soupira-t-elle… encore quelques malheureuses que l’on va m’enlever !…

Le médecin eut un geste de pitié :

— Oui, ma chère sœur, de pauvres créatures qu’on va envoyer à la Louisiane…

Pendant ce temps, Marest avait fait placer ses hommes en rang tout contre la grille. Il s’avança vers sœur Geneviève, et, s’inclinant avec respect :

— Ma sœur, dit-il, voici l’ordre qui m’amène, et la liste des prisonnières destinées à partir. Je vais, si vous le permettez, donner acte de la sortie de ces prisonnières, et nous confronterons ensemble ces listes avec vos registres…

Sœur Geneviève était d’une pâleur extrême. Chaque fois qu’il lui fallait assister à l’une de ces formalités, la pauvre femme éprouvait un violent chagrin. Aussi fût-ce d’une voix tremblante qu’elle répondit à l’agent :

— Allez, monsieur… Je vous suis.

Marest, avant de sortir, lança un regard, où se lisait la surprise, au premier valet de chambre du comte de Linières…

Picard était, en ce moment, tout occupé d’Henriette, que Marianne avait rejointe sur le banc où elle était assise, brisée par l’émotion.

Les religieuses s’approchèrent, très impressionnées, de leur supérieure. Sœur Geneviève fit un effort sur elle-même et jeta les yeux sur la liste.

Puis, au premier coup d’œil, un cri s’était échappé de ses lèvres…

Tout le monde s’était aussitôt empressé auprès d’elle.

Et Henriette, accourant, avait demandé avec effroi :

— Madame… pourquoi me regardez-vous ainsi ? répondez-moi, de grâce !…

Mais Sœur Geneviève n’avait plus maintenant la force de prononcer une parole… Ses regards allaient du visage inquiet du docteur au visage bouleversé d’Henriette.

— Ah ! pauvre fille ! murmura-t-elle enfin en joignant ses mains tremblantes, pauvre, pauvre enfant !…

La lumière se fit, éclatante, terrible, dans l’esprit de l’orpheline. Elle comprit, hélas ! Et, folle de douleur :

— Ah !… mais je suis donc condamnée ?… je suis donc perdue ?… fit-elle d’une voix mourante…

Elle eut un moment de vertige. On la transporta, à moitié évanouie, sur un banc.

Sœur Geneviève se retenait pour ne pas pleurer.

Tout à coup, Picard qui, jusque-là, avait paru atterré, se redressa. Et, pris d’une belle fureur contre le lieutenant de police, il arpentait la cour en gesticulant, sacrant, tempêtant…

— Ah ! mon scélérat de maître s’est caché de moi ! cria-t-il. Ah ! il me le paiera !…

Et, furieux, il s’élança vers la grille en toisant d’un air courroucé les exempts qui le regardaient sortir.

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