Chapitre 6
Lorsque Picard eut tourné le coin de la rue Saint-Antoine, il ralentit le pas.
Le pauvre Picard était pris par cette alternative pressante : ne sachant s’il retournerait à la Salpêtrière, pour s’enquérir du sort de la jeune détenue, ou s’il se rendait immédiatement à l’hôtel de Linières, pour s’occuper de la délivrance de Roger.
C’est à ce dernier parti qu’il s’arrêta, lorsque, ayant consulté sa montre, il s’aperçut qu’il n’avait devant lui que deux heures pour faire le nécessaire avant de retourner auprès de Rumignac. Il prit donc le chemin le plus court.
Arrivé à l’hôtel du lieutenant de police, Picard se rendit directement dans les combles où se trouvait sa chambre.
Tout haletant, il se laissa aller sur un fauteuil. Et là, l’esprit en ébullition, il se mit à examiner avec soin le plan d’évasion qu’il avait conçu.
— Allons ! fit-il tout à coup, je n’ai pas de temps à perdre si je veux revoir aujourd’hui ce bon M. Rumignac, qui raffole des bouteilles de derrière les fagots.
Et l’œil du domestique alla fouiller dans le coin formé par un vieux bahut de chêne vermoulu.
— Nous allons descendre à la cave, continua-t-il.
Ce que Picard appelait sa cave était précisément ce coin, derrière le bahut, où il laissait vieillir quelques bouteilles empruntéesau cellier de son maître. Il y avait là une douzaine de fioles caparaçonnées de toiles d’araignées.
Picard alla prendre six de ces bouteilles, qu’il plaça devant lui, sur la petite table.
— Les voici, dit-il en rangeant avec précaution les bouteilles, les voici ces demoiselles qui vont réjouir le cœur de M. Rumignac, m’aider à éteindre ses scrupules et à endormir sa vigilance. Maintenant, il faut décider M. le chevalier à se nourrir et à prendre des forces afin qu’il soit en état d’accomplir notre projet d’évasion. Pour cela, écrivons-lui la lettre que mon ami Rumignac lui remettra sans s’en douter.
Et il se mit aussitôt à tracer les lignes suivantes :
« Monsieur le chevalier, ne vous abandonnez pas au désespoir. L’heure de la délivrance est prochaine. Dimanche, vers la fin de la journée, j’accompagnerai dans votre prison le geôlier qui vous garde. C’est lui qui doit rester enfermé à votre place ; mais, je vous en supplie, mon cher maître, ne refusez plus la nourriture qui vous est offerte, car, pour le succès de mon plan, il vous faudra dépenser plus de force et d’énergie que n’en pourrait déployer à lui seul votre vieux serviteur.
» Et, lorsque vous serez enfin rendu à la liberté, nous trouverons bien le moyen de délivrer, à son tour, Mlle Henriette. »
Picard ferma cette missive, la glissa dans sa poche et se rendit chez le pâtissier.
C’était un brave et digne homme que ce pâtissier-rôtisseur. Il avait nom : Cyrille Balandier.
Picard, qui se souciait peu de la société des autres serviteurs de l’hôtel, prenait souvent ses repas chez Cyrille Balandier, dont il était devenu l’un des meilleurs clients. Aussi, dès qu’il parut, maître Balandier courut-il à sa rencontre.
— Que faut-il servir à M. Picard ? demanda-t-il.
— Rien pour le moment. Je désire causer un instant avec vous, Balandier.
— Je suis aux ordres de M. Picard.
— Vous savez que ma nièce Eulalie Vernouillet se marie prochainement. Or, les accordailles auront lieu ce soir même et, à cette occasion, tous les membres de la famille et tous les amis se réunissent dans un banquet. Ce banquet se composera d’une espèce de pique-nique, où chacun des convives fournira son plat.
— Et monsieur Picard me fait l’honneur de me commander le sien.
— Vous avez deviné juste.
— Je gage que vous vous êtes souvenu de mon pâté de cailles et d’alouettes.
— Vous y êtes tout à fait. Seulement, notez bien ceci : j’ai fait une gageure : j’ai parié… une forte somme que mon plat sera, de tous ceux qu’on apportera, celui qui plaira le plus aux jeunes fiancés…
» Votre pâté a certainement de grandes chances : mais… ce ne sont que des chances et je veux une certitude. Écoutez bien ceci : Je suis très attaché à ma jeune parente et j’ai en Beauce une jolie petite ferme.
» Si, dans votre excellent pâté, nous introduisions adroitement la jolie ferme en question. »
— Une ferme dans un pâté !… s’écria Cyrille ahuri…
— Si, en un mot, dit Picard, le plat apporté par moi se composait, à la fois, du pâté et de la ferme, croyez-vous que les deux fiancés ne le préféreraient pas mille fois à tous les autres : croyez-vous enfin que je ne gagnerais pas mon pari ?
— Vous gagneriez certainement, monsieur Picard…
— Eh bien ! mon ami, voilà.
Et, présentant à Cyrille la lettre destinée au chevalier, Picard ajouta d’un air triomphant :
— La ferme, la voici… C’est une donation que je fais à ma nièce.
— J’y suis… Vous voulez cacher le papier… C’est-à-dire votre donation, dans le… Je devine à merveille… Oui, monsieur Picard, oui, votre plat vaudra deux cent fois tous les autres à lui seul et le pari est gagné…
— Sans aucun doute ; mais je voudrais… je voudrais que la surprise fût complète… que ma donation n’apparût pas tout de suite, dès que l’on décoiffera le pâté…
— Rien de plus facile, monsieur Picard : nous envelopperons ce papier dans un morceau de parchemin imperméable et je me charge de l’insérer à la base…
Et**il fut fait ainsi que venait de l’imaginer le bon Cyrille Balandier.
L’heure était venue. Picard prit un carrosse de place et, muni de six bouteilles de vin et du fameux pâté, il se rendit chez son ami Rumignac. Celui-ci l’attendait.
Ils firent des libations réitérées, prélevées sur le précieux liquide que Rumignac devait garder… en dépôt. Et, voyant le geôlier suffisamment égayé :
— Maintenant, dit Picard, il s’agit de faire accepter notre pâté par M. le chevalier.
— Et vous ne voulez pas que je lui dise que c’est de votre part…
— Je me considère comme son ennemi, vous dis-je : j’ai parmi les membres de ma famille une jeune fille… Cette jeune personne, qui est… ma nièce, est aussi la sœur de lait du chevalier et, en sa qualité de frère de lait, M. le chevalier de Vaudrey est fort attaché à ma nièce : et, si vous lui persuadez que c’est elle qui le prie d’accepter et de consommer ce comestible, j’ai lieu de penser que nous réussirons…
— Je lui dirai alors…
— Vous lui direz que cet envoi lui est fait de la part de sa sœur de lait, Mlle Henriette Gérard… ma nièce.
— C’est entendu, monsieur Picard, je me rends à l’instant même auprès du prisonnier. Nous nous reverrons prochainement, je l’espère.
— Ma foi, dit Picard, avec une feinte indifférence, je ne sais trop… À moins que M. le lieutenant de police ne me charge de quelque missive à remettre personnellement à mon neveu…
— Personnellement, dit Rumignac, ce n’est guère l’habitude… D’ordinaire, les lettres sont envoyées à M. le gouverneur de la Bastille, qui les remet ou les fait remettre, s’il y a lieu, aux prisonniers.
— D’ordinaire, c’est possible : mais d’ordinairece ne sont pas des lieutenants généraux de police qui écrivent aux détenus.
— C’est vrai…
— Et si M. le comte entendait correspondre directement avec son neveu…
— Il le pourrait sans aucun doute, il suffirait pour cela que la lettre portât le cachet de M. le lieutenant général de police…
« Ah !… il suffirait… du… du cachet… c’est bon à savoir », se dit Picard, qui entendait pénétrer dans la prison de son jeune maître. Et, tout haut, il ajouta :
— Eh bien ! mon cher Rumignac, je ferai part de votre observation à Monseigneur,et… si la fantaisie lui vient d’écrire au chevalier… nousnous conformerons à votre désir.
Picard s’éloignait le cœur rempli de joie, car il ne doutait plus, maintenant, que Roger dût prendre connaissance du billet placé dans le pâté.
Une fois dans la rue, le grand air le frappant au visage vint à propos mettre un peu de calme dans son sang et un peu d’ordre dans ses idées.
— À la grâce de Dieu ! murmura-t-il… de ce Dieu qui ne doit pas condamner les amours honnêtes parce que les couples n’appartiennent pas à la même catégorie sociale !…
C’est en monologuant de la sorte que le serviteur en partie double se dirigea vers l’intérieur de Paris.
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