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Chapitre 7

Rumignac se félicitait d’avoir rencontré ce valet qui était si bien dans les papiers de son maître.
— Sarpejeu ! s’exclama-t-il en contant la chose à sa femme, voilà une bonne connaissance à cultiver, et sans qu’il m’en coûte grand-chose. J’en serai quitte pour passer, de temps en temps, quelque victuaille de luxe à mon prisonnier. Dans une heure, j’irai lui faire tenir cet excellent pâté.

Et notre homme se faisait à cette idée qu’il pourrait, plus tard, avoir recours à la protection de son prisonnier.

Une heure plus tard, Rumignac ouvrait discrètement le guichet de la cellule occupée par le chevalier de Vaudrey. Il plongea son regard dans l’intérieur.

Roger, en ce moment, était assis, la tête penchée sur la poitrine, et tellement absorbé dans ses réflexions que le guichet s’était ouvert sans qu’il eût perçu le moindre bruit. Et le geôlier se dit à part soi :

— C’est-y Dieu possible d’être amoureux au point de s’en rendre malheureux à en mourir. Je vais tout de même essayer de lui faire entendre raison ; ça me remue de voir ce jeune et beau garçon s’abandonner, comme il le fait, au désespoir…

C’est pour répondre à ce mouvement généreux qu’il interrompit la douloureuse rêverie du prisonnier, par ces mots, prononcés à vois basse :

— J’ai l’honneur de saluer humblement monsieur le chevalier. Monsieur le chevalier veut-il me faire l’honneur de me recevoir ?

Le prisonnier regarda, étonné, l’homme qui lui parlait avec tant de respect. Rumignac, du reste, n’attendit pas la réponse. La porte s’ouvrit et il se présenta, s’inclinant respectueusement.

Le geôlier portait à la fois une écuelle d’étain remplie de soupe et le fameux pâté. Mais, sans l’offrir au chevalier, il la posa sur la table, en disant :

— Je sais que monsieur le chevalier n’aime pas beaucoup l’ordinaire de la forteresse… Mais j’avais… j’ai… promis… de lui donner… en cachette…

Roger n’en croyait pas ses oreilles. Il n’en fallait pas moins pour exciter sa curiosité. Il supposa que le valet sur le dévouement duquel il savait pouvoir compter avait trouvé le moyen de gagner le geôlier…

— Vous avez quelque chose à me remettre, dites-vous : dépêchez-vous, je suis impatient d’apprendre si quelqu’un s’intéresse à moi…

Il avait fait un pas au-devant du geôlier. Rumignac, satisfait de ce changement, s’empressa de répondre :

— Oh ! oui, on s’intéresse à vous…

Le geôlier tira du panier la bouteille et le pâté.

Le chevalier, lui tournant brusquement le dos, était allé s’asseoir sur le lit.

— Pardon, monsieur le chevalier, dit Rumignac, se ravisant tout à coup… J’avais oublié de vous dire…

— Laissez-moi, je veux être seul, dit le chevalier. Et emportez votre pâté…

Tout l’édifice de fortune et d’avenir que s’était bâti le geôlier s’écroulait en même temps que disparaissait à ses yeux l’espoir d’obtenir les bonnes grâces du lieutenant de police : le pauvre homme prit piteusement le pâté et se dirigea vers la porte, en disant :

— Que dira la pauvre jeune fille ?

— La… jeune fille ?… De quelle jeune fille parlez-vous ?…

— De Mlle Henriette, dit Rumignac, en ouvrant la porte pour sortir.

— Henriette ! s’écria le chevalier… vous avez dit Henriette ?

— Henriette Gérard, oui, monsieur le chevalier, cette demoiselle, qui est la nièce de M. Picard… votre sœur de lait ?

— Certainement ! s’écria le jeune homme, qui commençait à comprendre la ruse employée par son fidèle domestique et pressentait que le pâte renfermait quelque mystère… Ah ! c’est ma sœur de lait qui m’envoie cela…

— Et qui vous supplie de le manger pour l’amour d’elle… Est-ce que monsieur le chevalier ne se laissera pas attendrir ?

— Si fait, mon bon monsieur… Votre éloquence m’a vaincu : j’accepte le pâté et je promets d’y goûter.

— À merveille, s’écria Rumignac.

Et, tout bas, il se dit :

« Décidément, M. Picard ne m’a pas trompé et je crois qu’il sera content de moi. »

À peine le geôlier s’était-il éloigné que le chevalier saisit le pâté. En un instant, il enleva la croûte supérieure et, n’ayant rien trouvé là, il fouilla plus avant. Il aperçut enfin le billet et le lut avidement.

— Il s’agit de ma liberté et du salut d’Henriette, s’écria-t-il. Sois tranquille, mon brave Picard, l’énergie et le courage ne me feront pas défaut.

Il lut et relut le billet. Ivre de joie, il répéta vingt fois :

— Nous te sauverons, ma bien-aimée…

Il se représenta la jeune fille, rassurée par la visite que Picard lui avait faite.

Et, pendant que le chevalier de Vaudrey rêvait ainsi d’avenir et de bonheur, Henriette subissait, à la Salpêtrière, la plus terrible épreuve qui pût lui être imposée.

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