Chapitre 9
Depuis qu’il avait appris de l’agent Marest le départ d’Henriette, Picard avait jugé inutile de retourner à la Salpêtrière. Le délai qu’il s’était fixé allait expirer bientôt : on était déjà samedi matin. « Que faire ? » pensa Picard.
Le comte aurait-il changé d’idée après mûre réflexion ?
M. de Linières n’avait pas abandonné l’idée que lui avait suggérée son fidèle valet. La lettre était écrite : mais une aggravation survenue, depuis vingt-quatre heures, dans l’état de la comtesse, avait absorbé tous ces moments et lui faisait négliger toute autre occupation.
En effet, le docteur, à la suite de la dernière consultation, n’avait pas dissimulé ses inquiétudes.
— Il faut, avait-il dit au comte, pour que l’état maladif de la comtesse ait pris tout à coup de si grandes proportions, que la chère dame ait subi une émotion violente.
M. de Linières avait gardé le silence.
Puis, le docteur avait prescrit qu’on ne tolérât auprès d’elle que les personnes qui lui étaient sympathiques, et qu’en aucun cas on ne lui permît de quitter le lit, avant qu’il l’ait autorisé.
Toutes ces recommandations trouvèrent M. de Linières plus exaspéré contre le chevalier, qu’il accusait d’avoir provoqué cette grave maladie.
Aussi eut-il grand-peine à ne pas laisser éclater son ressentiment contre Roger, lorsqu’au moment de se retirer le docteur revint sur ses pas pour lui dire :
— Eh mais ! je n’ai pas aperçu ici, une seule fois, M. le chevalier de Vaudrey… Je sais cependant combien est grande l’affection filiale qu’il porte à la comtesse. Je regrette même cette abstention, car j’ai la conviction que notre malade le verrait avec plaisir…
M. de Linières avait alors songé à la lettre écrite depuis la veille et qui était restée dans un tiroir de son bureau. Il entra dans son cabinet et fit appeler Picard.
— Picard, dit M. de Linières, voici la lettre qu’il s’agit de faire tenir à mon neveu.
— Je la remettrai moi-même à M. le chevalier. Faut-il partir tout de suite ?
— Il est trop tard aujourd’hui…
— Alors, demain ?…
— C’est cela même !…
Picard était sorti radieux du cabinet du lieutenant de police. Et, maintenant qu’il était décidé à risquer ce coup décisif, l’impatience le gagnait.
Et il récapitula mentalement :
Une tabatière !...Il en avait une magnifique et pleine d’excellent tabac qu’il conservait précieusement. Il la sacrifierait volontiers, dût-il se passer de priser pendant le restant de ses jours.
Deux bouts de corde !Pour cela, il n’avait que l’embarras du choix. Néanmoins, comme il fallait quelque chose de résistant sans être par trop volumineux, Picard s’arrêta à l’idée de foulards de soie joints bout à bout, comme réunissant les conditions voulues.
Un bâillon !C’était l’accessoire indispensable, et celui-là ne se trouverait pas tout fait.
Comment le confectionner ? Certes, M. Picard, en temps ordinaire, n’avait jamais touché à une aiguille.
La plus élémentaire prudence l’obligerait à y passer la nuit au besoin, mais à fabriquer lui-même le bâillon nécessaire.
Il s’y mit, et le petit jour filtrant à travers les rideaux le surprit toujours assis et rêvassant.
Ce fut pour cet excellent Picard comme une veillée des armes.
Il s’étira comme un homme qui aurait fourni tout une nuit de sommeil non troublé, et se mit à la fenêtre. C’était dimanche, ce dimanche tant attendu.
Enfin il était prêt. La lettre du comte à la main, il quitta sa chambre.
Moins d’une heure plus tard, il se trouvait, après maints tours et détours, posté à l’entrée de la rue Saint-Antoine, les regards inquiets, fixés sur la forteresse.
Tout à coup, une idée traversa son esprit et vint jeter le trouble.
Le premier gardien venu reconnaîtrait le prisonnier au passage et tout l’échafaudage si laborieusement élevé s’écroulait comme un château de cartes.
Après avoir longuement réfléchi, il s’arrêta à cette conviction que le chevalier de Vaudrey ne pourrait s’enfuir de la Bastille qu’au moyen d’un déguisement. Et, pour rendre son maître tout à fait méconnaissable, voici la singulière combinaison qu’il imagina : il avisa une boutique d’apothicaire.
— Vite, monsieur l’apothicaire, dit-il en simulant une violente douleur ; appliquez-moi, je vous prie, sur la joue, une bonne ouate et une bande de toile de coton, car je crains beaucoup les fluxions.
L’apothicaire ne se fit pas prier.
Picard paya sans marchander et sortit de la boutique. Il était absolument méconnaissable, ayant pris la précaution de se mettre, au moyen de son foulard, une mentonnière, qui lui couvrait le visage jusqu’au nez.
Maintenant, comme rien ne l’empêchait de tenter l’aventure, il se dirigea résolument vers la forteresse.
Arrivé devant la sentinelle, il montra la lettre du lieutenant de police. Aussitôt, on lui livra passage.
Une fois dans la cour principale, il marcha vers le corps de garde en homme qui connaît les êtres, et, s’adressant à l’officier de service :
— Je suis Picard, lui dit-il, le premier valet de chambre de monseigneur le lieutenant de police, qui m’a fait l’honneur de me charger de cette missive pour son neveu, M. le chevalier de Vaudrey.
Du corps de garde, il passa dans le couloir principal où se tenaient les guichetiers de service.
Rumignac l’aperçut. Il le reconnut à son allure et à son costume noir, plutôt qu’à son visage… Et, s’approchant avec familiarité :
— Comme vous voilà empaqueté, monsieur Picard ! Vous avez une fluxion, à ce que je vois.
— Une maîtresse fluxion, monsieur Rumignac…
— Vous auriez mieux fait de garder la chambre.
— Impossible, monsieur Rumignac… le devoir avant tout. Mon maître, monseigneur le lieutenant de police, n’a confiance qu’en moi pour certaines missions…
— Ah ! vous venez en mission.
— Je suis chargé de remettre cette lettre à votre prisonnier, M. le chevalier de Vaudrey !
— Alors, je vais m’en charger, si vous le voulez bien…
— Non pas ! Monseigneur m’a bien recommandé de la remettre en main propre à son gredin de neveu…
— En ce cas, monsieur Picard, je vais faire prévenir son Excellence le gouverneur.
Et le geôlier se dirigea vers la pièce où se tenait l’officier de service.
Picard ne put se défendre d’un léger tressaillement.
Heureusement que la ouate, le bandeau et le foulard lui permettait de dissimuler son visage tout bouleversé.
Rumignac, au bout d’un instant, revenait dire à Picard :
— Voilà qui va bien, vous pouvez me suivre… Je vais vous ouvrir la cellule de votre prisonnier… Voulez-vous voir ce que fait le chevalier en ce moment ?
— Oui ! répondit picard.
— Je vais tout doucement ouvrir le guichet ; et, quand je vous tirerai par le bras, vous regarderez.
Picard retenait son haleine. Le guichet s’ouvrit sans bruit. Rumignac tira son compagnon par le bras. Picard étouffa un soupir. Il voyait Roger, assis, tournant presque le dos à la porte. Les coudes appuyés sur la table et la tête dans les mains, il paraissait plongé dans de tristes réflexions.
« Il m’attend ! » pensa Picard.
Et, comme pour donner raison à la perspicacité du valet, le chevalier leva la tête comme s’il eût écouté… À ce moment, son regard se dirigea vers le guichet… Il vit les yeux de Picard briller au travers du grillage.
Son premier mouvement fut de s’élancer. Puis, après réflexion, il reprit sa place sur l’escabeau. Mais sa physionomie s’éclaira subitement et prit une expression de virilité qui ranima la confiance de Picard.
Celui-ci s’éloigna du guichet en disant au geôlier :
— Nous pouvons entrer.
Rumignac tenait la clef toute prête… Il l’introduisit dans la serrure dont le pêne cria deux fois… La lourde porte roula sur ses gonds.
Au bruit, comme s’il eût été surpris, le chevalier s’était retourné. En apercevant Picard, il se leva. Mais un signe imperceptible du valet le retint à sa place. Il attendit que le geôlier eût refermé la porte.
Puis, d’un ton hautain, qui contrastait avec le regard affectueux qu’il adressa au valet.
— Que me veut-on ? demanda-t-il.
Rumignac riait sous cape de l’air embarrassé de son ami Picard. Il répondit :
— Son Excellence le gouverneur a bien voulu autoriser le valet de monseigneur le lieutenant de police à vous remettre en mains propres une lettre… Seulement, je crois que M. Picard est un peu malade, aujourd’hui, d’une rage de dents, ce qui paralyse sans doute ses facultés… Et, si monsieur le chevalier le permet, c’est moi qui vais avoir l’honneur de lui remettre la missive.
Il avançait déjà la main pour saisir le pli…
Mais, au moment où il allait l’atteindre, prompt comme l’éclair, Picard s’éloigna d’un pas, plongea sa main dans son gousset et envoya une poignée de tabac en plein dans les yeux du geôlier…
Rumignac tomba à la renverse dans les bras du chevalier, accouru pour aider Picard, tandis que celui-ci envoyait dans la figure du geôlier une seconde poignée de la poudre.
Rumignac n’avait pu pousser un cri. Les mains portées aux yeux, il étouffait de souffrance et de colère.
Picard saisit le moment où sa victime ouvrait la bouche pour lui enfoncer le bâillon entre les dents.
Et, tandis que le chevalier lui attachait le mouchoir, le valet, surexcité par ce premier succès, s’écriait :
— Ah ! ton procédé est bon, excellent, merveilleux, mon cher Rumignac, et tu vois que j’ai bien retenu tout ce que tu m’as dit.
Le geôlier se tordait dans un accès de rage furieuse, et la douleur qu’il éprouvait aux yeux devait le mettre au supplice.
Il luttait comme un diable contre ses deux agresseurs.
Ce que voyant, Picard dit à son maître :
— Fouillez dans les poches de mon habit ; monsieur le chevalier y trouvera des foulards.
Roger avait fait ce qu’on lui disait.
— Nous allons le ficeler comme il faut, mon maître, fit Picard.
Il avait fait signe au chevalier de retirer la veste du geôlier, pendant qu’il maintenait celui-ci.
Roger, enthousiasmé de la façon dont son valet avait combiné et exécuté l’opération, saisit les deux mains de Picard, et, les étreignant dans les siennes :
— Viens, mon ami, s’écria-t-il, viens, et, une fois libre, je te témoignerai toute ma reconnaissance !…
Mais Picard l’interrompit, en lui disant à voix basse :
— Oh ! monsieur le chevalier, pas si vite ! Tant que je ne serai pas au fin fond de la rue Saint-Antoine, je ne me trouverai pas en sûreté.
Roger était devenu pâle.
— Au fait, demanda-t-il, comment allons-nous sortir de la Bastille ?
— Vous allez le voir, mon excellent maître… Et, tout d’abord, ajouta-t-il en enlevant le bandeau et la ouate qui lui couvraient le visage, je n’ai plus mal aux dents… Monsieur le chevalier, il faut se dépêcher…
— À quoi faire ?
— À déshabiller cet homme !
Déjà, Roger s’était baissé vers Rumignac et se mettait bravement en devoir de le dévêtir.
— Voyons, Picard, dépêchons-nous !
— Je comprends toute l’impatience qui vous agite, monsieur le chevalier, mais nous ne sommes pas au bout de nos peines, et mon maître voudra bien, maintenant, se déshabiller à son tour.
— Pour changer de costume…
Il indiquait du doigt la défroque du geôlier.
— Non pas ! fit Picard, je me suis réservé tout cela… Monsieur le chevalier voudra bien endosser mon habit.
Tout en parlant, Picard avait remplacé l’habit de Roger par le sien.
— Et la culotte aussi, monsieur le chevalier : il faut accepter la livrée tout entière, afin de n’être pas reconnu.
De son côté, le valet avait endossé le costume du geôlier. Certes, il eût fallu le regarder de bien près pour découvrir la supercherie. Il n’en était pas de même du chevalier, dont le visage était entièrement découvert, Mais Picard avait tout prévu.
— Monsieur le chevalier, c’est vous qui, maintenant, allez avoir mal aux dents à votre tour, ce qui obligera votre fidèle serviteur de vous empaqueter la figure avec cette ouate et ce foulard…
Lorsque cette mascarade fut achevée :
— Il ne nous reste plus, déclara le vieux domestique, qu’à nous précautionner contre une surprise. Un gardien peut, en passant devant cette porte, avoir la fantaisie de jeter un coup d’œil sur ce guichet, et alors…
— C’est juste, il faudrait faire disparaître cet homme.
— Rien de plus facile, monsieur le chevalier.
Et, saisissant le geôlier par les pieds :
— Prenez la tête, dit-il à Roger.
Rien n’avait été négligé, et tout ce travail n’avait pas exigé une vingtaine de minutes.
Picard monta sur la table qu’il avait rapprochée de la lucarne et plongea ses regards le plus loin qu’il put. La cour était déserte.
Cherchant dans le trousseau de clefs celle que l’infortuné Rumignac lui avait indiquée, on s’en souvient, il la tint prête dans sa main.
En ce moment, un bruit de pas se fit entendre distinctement sur les dalles du corridor. Quelqu’un approchait.
Tout à coup, le sang se glaça dans les veines de Picard.
L’homme qui marchait dans le corridor venait de s’arrêter devant la cellule.
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