‹ Les deux orphelinesChapitre 48 sur 65 · Chapitre 10

Chapitre 10

Le chevalier de Vaudrey avait éprouvé une sensation de vertige. Il avait espéré une évasion qui lui permettrait de voler au secours de son Henriette bien-aimée. Il avait vu luire un rayon d’espérance.

Mais cette lueur s’évanouissait subitement.

Encore une seconde, et cette porte allait s’ouvrir ; la tentative serait découverte.

Et les rigueurs recommenceraient pour lui, avec cette aggravation qu’on le surveillerait jour et nuit.

Cette idée provoqua chez Roger cet affolement qui, s’emparant des prisonniers, les pousse à ne pas reculer même devant un crime, s’il doit aider à leur évasion.

Si, en ce moment, un guichetier se fût présenté, le chevalier de Vaudrey n’eût probablement pas hésité à lui sauter à la gorge.

Par bonheur, après avoir frôlé la porte, l’homme passa.

Il avait semblé au valet que l’individu avait monté les escaliers conduisant à l’étage supérieur, au lieu de descendre. C’était un bon indice. Le danger eût été de se trouver nez à nez avec lui, à l’étage inférieur.

Sans hésiter, il fit jouer le pêne. La porte massive s’ouvrit sans bruit. Personne nulle part.

Picard, d’une main tremblante, toucha le bras du chevalier. Ce fut le signal. Les deux fugitifs se risquèrent dans le corridor. On atteignit l’étage inférieur, sans avoir rencontré personne. Mais, là, des bruits de voix se firent entendre, provenant du corps de garde. Le chevalier s’était arrêté, hésitant. Picard s’en aperçut.

— Allons, du courage, mon ami, dit-il assez haut en contrefaisant l’organe de Rumignac et en imitant le mieux possible son accent gascon ; ça ne sera rien, avec un peu de sommeil là-dessus, vous serez guéri.

Il fallait maintenant passer devant la sentinelle qui se trouvait à l’entrée du corps de garde.

C’était le plus grand danger qu’ils eussent encore couru. Mais il n’y avait pas à hésiter. Le faux geôlier entraîna son compagnon.

Fort heureusement, la sentinelle avait le dos tourné. Ce pauvre diable, ne pouvant participer à la partie, prenait plaisir à voir jouer ses camarades.

Les voix entendues étaient celles des soldats qui profitaient de l’absence des officiers pour jouer aux dés.

Il n’y avait plus qu’à traverser la cour d’honneur et à s’orienter rapidement pour gagner la poterne.

Les deux fugitifs aspirèrent à longs traits l’air qui s’engouffrait par la porte ouvrant sur la cour. Une sentinelle faisait faction devant cette porte.

C’est avec assurance que Picard prit un pas d’avance sur son compagnon, afin d’indiquer au chevalier par où il fallait passer.

D’un coup d’œil, Picard avait aperçu la poterne. Il bifurqua donc légèrement à gauche, disant à Roger :

— Il n’y a pas un chat dans la cour !…

Picard, ainsi que nous l’avons dit, connaissait la clef de la poterne, grâce au bavardage du geôlier. Il n’eut pas de peine à la retrouver dans le trousseau.

Cela fait, il prit hardiment les devants. À ce moment, il se fit un certain mouvement dans la cour. Un des gardiens prit la direction de la poterne. Picard et son maître tressaillirent. Le gardien venait incontestablement sur eux… C’en était fait.

— Ouvre ! commanda le chevalier d’un ton qui ne souffrait pas de réplique.

— Perdus !… murmura le valet.

— Qu’importe ce qui arrivera !… Ouvre, te dis-je !

Picard obéit. La poterne allait livrer passage au fugitif. Mais, à ce moment, la voix du gardien cria :

— Rumignac !… Hé ! Rumignac !

Que faire ? Ne pas répondre, c’était se perdre. Répondre, c’était risquer d’être découvert. Et déjà le chevalier avait dépassé la poterne.

— Fuyez ! lui dit le vieux serviteur… Fuyez ! au nom de Mlle Henriette. Laissez-moi me sortir d’ici comme je pourrai…

Et il se tourna pour répondre au gardien. Mais, à sa grande surprise, celui-ci s’était arrêté à moitié de la cour et lui criait :

— Ne te dérange pas, Rumignac !… Je te conterai ça tout à l’heure !…

D’un bond, le faux geôlier était sorti de la cour. Et rejoignant le chevalier qui était déjà à quelques pas :

— Libres ! lui dit-il, nous voici libres !…

— Ne perdons pas une minute ! fit le chevalier en doublant le pas.

— Non, s’écria Picard ; rien n’est plus imprudent, dans notre situation, que de courir… Évitons d’éveiller l’attention des passants.

Picard, en parlant ainsi, était en proie à une violente agitation. Son inquiétude était d’autant plus grande que Roger ne parlait de rien moins que de courir tout de suite à la Salpêtrière.

— Y pensez-vous, dit-il, dans ce costume de domestique !… Et moi, puis-je vous accompagner dans cette tenue de geôlier ? Croyez-moi, monsieur le chevalier, rentrons d’abord chez vous, pour changer de vêtements.

Roger se rendit.

— Prenons par le quai de la Tournelle, fit-il, nous aurons la chance de trouver une voiture à la station.

Le chevalier habitait un petit hôtel dans l’île Saint-Louis. À peine la voiture fut-elle en route que Roger, impatient d’apprendre ce que Picard savait d’Henriette, pressa le valet de questions.

En quelques mots, Picard raconta ce qui s’était passé dans la prison.

Le chevalier, fou de douleur, avait saisi la main de son compagnon et l’étreignait avec véhémence.

— Et tu es parti en la laissant aux mains de ces misérables… Tu l’as laissée se désespérer…

— Oh ! non, non, mon maître ; je lui avais dit que vous ne songiez qu’à sa délivrance. Et, en partant, je lui ai dit que j’allais faire le nécessaire pour…

— Eh ! que pouvons-nous, maintenant ?… gronda le chevalier d’une voix terrible.

— Tout, monsieur le chevalier, tout… L’escorte, en pareil cas, est, d’ordinaire, peu nombreuse. Il nous sera facile de la mettre en fuite et plus facile encore de l’acheter ; nous pourrions courir à la poursuite des agents, si déjà ils sont en route… Vous vous taisez, monsieur le chevalier, et tout ce que je vous dis là…

— Me semble de la folie, dit tristement Roger.

Ces mots firent tomber l’enthousiasme du valet.

— Nous avons accompli des choses plus difficiles que ça, puisque nous sommes parvenus à sortir de la Bastille, riposta Picard avec orgueil.

— Et puis, mon brave Picard, lorsque nous aurons rejoint la pauvre chère créature, ne faudra-t-il pas quitter la France avec elle ? Le seul avenir qui s’ouvre devant nous est celui des proscrits…

— Eh bien ! Nous l’accepterons tous les deux, cet avenir ! Nous partirons avec notre fiancée tous les deux, et, une fois, là-bas… nous l’épouserons tous les… Non, je veux dire… vous serez heureux… tous les deux.

— Tu comptes donc partir aussi, toi, Picard ! s’informa le chevalier. Tu te condamnerais à nous suivre ?

— Pour deux motifs : le premier, c’est que je ne veux plus vous quitter ; j’en ai assez d’être serviteur à double face !… Mon vœu le plus cher est de vous servir ouvertement. Le second motif, c’est que monseigneur le lieutenant de police ne me pardonnera pas votre évasion. Je suis certain que, malgré les quarante ans de bons et loyaux services que j’ai à mon actif, mon maître – celui que je trompe indignement – me donnera pour asile, pour le reste de mes jours, un cachot à la Bastille. Vous voyez bien, monsieur le chevalier, qu’il faut que je vous suive.

Le chevalier espérait qu’Henriette ne serait pas encore partie pour Le Havre. Il se demandait comment il parviendrait à faire mettre la détenue en liberté.

— Laissez-moi agir, lui dit Picard, enchanté d’éviter à son maître une émotion qu’il redoutait ; je vais d’abord m’enquérir de ce qui est arrivé après mon départ ; nous aviserons ensuite sur ce qu’il conviendra de faire pour délivrer Mlle Henriette.

— Soit, dit le chevalier ; hâte-toi, je vais t’attendre ici.

Et le valet parti, il alla se placer à l’entrée de la rue, d’où il put voir Picard pénétrer dans la prison. Roger n’eut pas à attendre longtemps le retour de son compagnon.

— Il ne nous reste plus, monsieur le chevalier, dit Picard, qu’à poursuivre ceux qui emmènent la pauvre demoiselle !

— Quoi, Henriette ?

— Est partie ?…

Le chevalier de Vaudrey demeura un instant frappé de stupeur, puis, redevenant lui-même :

— Partons, dit-il ; tu vas d’abord t’occuper des chevaux… Tu t’informeras des meilleurs relais. Fais en sorte que nous puissions être en selle le plus tôt possible.

— Dans une heure, je le promets, nous courrons au grand galop sur la route de Normandie…

· · ·

Ils chevauchaient mélancoliquement. Les étapes se succédaient, et toujours aucune nouvelle du convoi, rien ni à Rouen, ni à Motteville…

C’était à se désespérer. Et Picard ne s’en fit pas faute.

Enfin, on arriva dans les environs du Havre !

Le chevalier alla immédiatement aux informations auprès de l’officier du port.

Il apprit qu’il y avait effectivement un navire en partance pour le golfe du Mexique, pour la Louisiane.

— Et quand doit lever l’ancre ce navire ? demanda Picard, intervenant dans la conversation.

— Le capitaine n’attend, pour appareiller, que l’arrivée d’un convoi de détenues, lui fut-il répondu.

q

Page 1