Chapitre 11
Nous avons laissé Henriette Gérard au moment où sœur Geneviève collaborait, par un pieux mensonge, à l’acte de dévouement de Marianne.
— Vous êtes libre, mon enfant, lui dit la supérieure : vous pouvez, à l’instant même, quitter cette prison où l’on ne garde que des coupables !
— Ah ! madame, murmura la jeune fille tout en larmes, cette liberté que vous me rendez, je vais l’employer à retrouver ma pauvre sœur aveugle…
Pendant que ces paroles s’échangeaient, le docteur s’était tenu à l’écart pour écrire quelques mots sur une de ses cartes.
— Tenez, mon enfant, fit-il en tendant cette carte à Henriette, voici quelques indications qui vous aideront à trouver le logement de la Frochard : mais je vous préviens que votre amie a reçu l’hospitalité d’une horrible créature, dans une masure d’un quartier de mendiants et de malfaiteurs. N’hésitez donc pas à vous faire accompagner par un agent de ville chez cette mendiante. Voici, de l’autre côté de cette carte, mon adresse : vous lisez bien, n’est-ce pas : le docteur Hébert…
— Le nom d’un savant et d’un homme de bien, mon enfant, interrompit sœur Geneviève : ne l’oubliez jamais ce nom : car c’est auprès de celui qui a fait obtenir la grâce qui vous sert aujourd’hui à recouvrer la liberté que vous trouverez aide et assistance au besoin.
— Mais je l’entends bien ainsi, insista le savant. Ce que je désire que vous recommandiez à Mlle Henriette Gérard, c’est qu’elle ne néglige pas de conduire son amie aveugle chez moi, le plus tôt possible… Je connais le sujet… J’avais dit à la Frochard, qui se prétendait sa mère, de me l’amener à Saint-Louis.
Henriette était devenue d’une pâleur extrême.
— Vous rendrez la vue à ma sœur ?… demanda-t-elle avec anxiété.
Le docteur Hébert hésita. Puis, avec un sourire paternel :
— Venez me voir, je vous le recommande de nouveau, et nous ferons tout ce qui se pourra faire…
Et, saluant sœur Geneviève, le docteur Hébert se retira, laissant la jeune fille le cœur plein d’espoir.
Il ne restait plus à la Supérieure qu’à s’occuper de la levée d’écrou.
Quand elle se trouva dehors, Henriette fit précipitamment quelques pas au hasard. Elle avait, avant tout, hâte de fuir cette prison.
Puis elle pensa aux deux êtres qui lui étaient les plus chers au monde : Louise et le chevalier de Vaudrey.
La carte du docteur en main, elle s’adressa à un marchand des quatre-saisons et s’informa de la direction qu’il fallait suivre pour arriver rue de Lourcine.
Plus elle avançait dans le dédale des petites rues sombres et boueuses, plus son cœur se serrait à l’idée que la pauvre Louise avait été, chaque jour. traînée à travers les rues.
Tout ce que le docteur Hébert lui avait dit de la Frochard lui revenait à la mémoire : Elle ne pouvait douter que cette mendiante eût donné à l’aveugle une hospitalité intéressée.
Alors. elle se prit à réfléchir qu’elle n’avait pas d’argent. et que, si la mendiante exigeait qu’on lui payât la pension de Louise, elle se trouverait embarrassée pour acquitter la dette contractée par l’aveugle.
En arrivant à l’entrée de la rue Mouffetard, Henriette choisit, pour s’informer, une fillette aux cheveux filasse, de douze à treize ans, qui gardait tout un troupeau de bambins aux trois quarts nus sous des haillons.
La grandes’était levée, et, la main tendue, l’air piteux étudié de longue date, elle demanda la charité.
Henriette fouilla dans sa poche et y prit les quelques sous qu’elle avait sur elle au moment de son arrestation, et les déposa dans la main de la mendiante.
Aussitôt, celle-ci fit mine de s’échapper. Henriette la retint par le bras :
— Indiquez-moi, je vous prie, où habite une vieille femme : Mme Frochard.
— Si c’est la veuve du supplicié que vous voulez voir, je puis vous indiquer sa porte… C’est à deux pas d’ici… Tenez, là… Vous voyez cette porte peinte en rouge… qu’on dirait du sang !… C’est la baraque à la Frochard.
Puis. regardant Henriette avec surprise :
— Vous la connaissez donc, la veuve du supplicié ?… C’est-y une aumône que vous voulez lui apporter ? Elle n’en a pas tant besoin que nous qui sommes sans famille et sans pain !… Tenez, madame, regardez mes frères et sœurs qui n’ont pas mangé depuis hier matin…
Toute la bande s’était approchée, escortant Henriette, en recommençant son concert de lamentations.
C’est ainsi qu’Henriette Gérard, obsédée par cette famille de jeunes mendiants, arriva devant la masure à porte rouge.
Rien n’était changé dans le taudis de la Frochard depuis le jour où nous avons vu la mendiante y donner asile à l’aveugle.
Depuis longtemps Louise ne se plaignait plus.
Elle se voyait condamnée à être, pendant toute sa vie, la victime de la Frochard. De là, cette résignation que Pierre avait constatée chez sa chère protégée.
Mais ce qui n’avait pas échappé à l’œil vigilant du rémouleur, c’est que la pauvre aveugle dépérissait de jour en jour davantage. La fraîcheur de son teint s’était évanouie, pour faire place à cette pâleur maladive qui annonce que la consomption accomplit lentement, mais sûrement, son œuvre. Et le brave garçon se désolait à ce spectacle de la jeunesse aux prises avec le désespoir et la misère, sans qu’on pût y remédier.
C’est à l’heure même où Henriette recouvrait miraculeusement sa liberté et se mettait à la recherche de sa sœur que Louise se trouvait plus en danger que jamais… enserrée qu’elle était entre les griffes de la mégère et convoitée par cet odieux personnage, par ce souteneur éhonté devant lequel Marianne avait succombé.
Après la dernière sortie, pendant laquelle la voix de l’aveugle avait été reconnue par Henriette, Louise, ayant définitivement perdu l’espoir de retrouver sa sœur, avait refusé formellement de mendier plus longtemps.
Et la Frochard, exaspérée, menaçait sa victime de recourir au moyen qui lui avait réussi la première fois.
Sa fureur se déchaînait chaque fois qu’elle voyait Pierre près de la jeune fille.
Toutes les colères, toutes les injures et les menaces de sa mère n’empêchaient pas Pierre de profiter des rares occasions où il pouvait se trouver seul avec sa chère aveugle. L’état de faiblesse dans lequel se trouvait Louise tenait souvent la pauvre fille sur son misérable grabat. Pierre profitait de ce moment pour s’asseoir auprès de l’aveugle et la regardait dormir.
— Si jeune, si faible, si jolie… et voilà ce qu’ils ont fait d’elle ! murmurait-il. Et je vois tout ça !… Et je ne peux rien… rien pour l’empêcher !…
Il se leva doucement et se rapprocha de la dormeuse, la regarda attentivement.
— On dirait qu’elle frissonne, se dit-il, comme elle respire vite !…
Louise avait poussé un soupir. Elle se souleva à demi, en demandant : « Qui donc est là ? »
— C’est moi, mam’zelle… moi… Pierre… répondit-il.
Louise lui tendit la main.
— Alors… je puis dormir encore un instant… fit-elle. Je suis si fatiguée !…
Puis, confiante en son ami, elle se recoucha.
Pierre la regarda en silence, jusqu’à ce qu’elle se fût endormit. Et il se dit :
— Le sommeil, c’est si bon quand on est malheureux !…
Le rémouleur s’absorba peu à peu dans une pensée qui sembla le troubler profondément. Tout à coup, il se leva en s’écriant :
— Si je pouvais la décider à se sauver d’ici, la pauvre petite ! J’y avais bien déjà pensé, reprit-il, au bout d’un instant… J’avais déjà travaillé pour l’aider à partir.
Effectivement, il avait dévissé la serrure de ce grenier. Il s’en souvenait en ce moment ; mais il lui revenait aussi à l’esprit que, partagé entre la générosité qui lui commandait de délivrer une malheureuse vouée aux plus cruels sévices et son amour qui lui criait de ne pas se séparer de celle qu’il adorait, l’égoïsme de son cœur l’avait emporté, et qu’il s’était écrié :
— L’idée que je ne la verrais plus… me ferait autant de mal que la vue de ses souffrances ! J’aime encore mieux qu’elle pleure… mais qu’elle reste !
Cet infortuné, si faible devant son frère, l’était également devant son amour.
Revenant auprès de Louise, il avait repris sa place sur le tabouret et contemplait la jeune fille endormie, lorsque la porte d’entrée s’ouvrit brusquement, livrant passage à la Frochard.
— Te voilà arrivé, toi ! s’écria la mégère. Qu’est-ce que tu viens faire ici, si tôt ? T’avais donc pas d’ouvrage ?
— Si fait… J’avais de l’ouvrage, mais je l’ai apporté ici… pour être à l’abri du froid !
— Et plus près de cette demoiselle, grogna la mendiante. Mais j’y ai l’œil…
— Vous n’en dites pas autant à Jacques ! riposta le rémouleur d’un ton soucieux.
Mais l’idée n’était pas heureuse, car la Frochard glapit tout aussitôt :
— Jacques est l’aîné ; il fait ce qu’il veut : il est le maître, entends-tu bien, l’avorton, le seul maître ici !…
La phrase était à peine prononcée que Jacques faisait irruption dans le taudis.
Jacques, apercevant son frère :
— Ah ! te voilà, monsieur Cupidon !…
Puis, se ravisant, il se dirigea vers l’endroit où l’aveugle dormait toujours, et, parlant à la Frochard :
— Ah ! ça ! et les chansons ; ça ne va donc pas aujourd’hui, la mère ?…
— Dame ! répondit la mégère, quand la chanteuse passe son temps à dormir… adieu la recette !…
Jacques s’était penché vers l’aveugle.
— Tiens ! fit-il en se relevant, étonné, on dirait qu’elle pleure en dormant.
Pierre s’était élancé :
— Elle pleure ! s’exclama-t-il.
Mais Jacques lui saisit le bras au passage.
— Eh bien !… de quoi ? dit-il d’un ton bref.
La Frochard s’approcha.
— C’est une feignante !… une ostinée !Ce matin, il fallait la pousser pour qu’elle marche… Et quant à donner de la voix… bernique !
Jacques avait lâché le bras de son frère et était allé s’asseoir sur le tabouret, en disant :
— Je la ferai chanter, moi, si je m’en mêle.
— Tu la feras mourir !… Elle est malade ! Tout à l’heure, elle grelottait de fièvre… dit Pierre.
— Allons donc ! ricana la mégère, c’est des manières qu’elle fait…
Jacques, se levant :
— Qu’est-ce qu’elle a, au fait : qu’est-ce qui lui prend ?
— Des idées… Est-ce qu’on sait ?
Pendant ce temps, la mégère s’était élancée vers l’aveugle, et, la saisissant avec violence :
— Allons, debout, mam’zelle la mijaurée… Faut s’apprêter à partir…
— Je ne veux plus sortir, madame !
— Eh bien ! tu l’entends, Jacques…
— C’est bon, nous allons voir.
Déjà, le « chérubin » saisissait la main de Louise.
L’aveugle, à ce contact, s’était reculée.
— Je vous défends de me toucher ! fit-elle.
Mais le bellâtre, avec ironie :
— Nous ne sommes donc plus des amis ?
— Des amis !… vous !… s’écria Louise avec révolte, des bourreaux !…
» … Et maintenant, continua-t-elle avec une animation croissante, si accablée, si affaiblie que je sois… ma volonté sera plus forte que vos violences… »
Et, se redressant, les bras croisés, elle s’écria :
— Je vous dis que je ne mendierai plus !…
Pierre avait écouté en faisant des gestes de terreur, prévoyant que la colère de Jacques et de la Frochard allait éclater, terrible.
— Louise, murmura-t-il, en courant à la jeune fille.
Mais le rémouleur s’était trompé sur l’impression que les paroles de la jeune fille avaient produites sur Jacques. Celui-ci, loin de manifester de la colère, s’était placé devant l’aveugle, qu’il contemplait avec admiration.
— Elle est superbe comme ça ! prononça-t-il avec une flamme de lubricité dans le regard.
La Frochard avait-elle entendu ? Quoi qu’il en soit, elle répondit avec aigreur :
— Eh ben… et manger, ma petite ?
— Puisque je vous ai dit que j’étais prête à mourir, madame !
Le rémouleur parla bas à sa mère :
— Vous entendez ! murmura-t-il. Elle se laissera, pour sûr, mourir de faim.
L’ignoble créature eut un ricanement.
— Des bêtises !… Elle finira par demander grâce, comme l’autre fois.
— Jamais ! prononça Louise avec énergie.
— En attendant, tu vas monter là-haut.
Mais, loin de montrer de la défaillance, elle répondit avec force :
— Soit !… Et je n’en sortirai que libre… ou morte !
— Morte ! répéta Pierre avec douleur.
Quant à Jacques, il ne contenait plus son admiration :
— Mille tonnerres !… s’écria-t-il, c’est une vraie femme ! Tiens, tu me remues le cœur, toi !… tu me vas…
Il s’était élancé comme un fauve sur la jeune fille : et, la saisissant, il l’embrassa.
Louise jeta un cri d’horreur. Et, repoussant le bellâtre affolé de luxure, elle s’échappa de ses bras.
Déjà, Pierre s’avançait avec colère et toisait Jacques.
— Qu’est-ce qui te prend ? fit celui-ci en le menaçant. Si ça te déplaît, défends-la !
Le rémouleur avait de la haine dans le regard.
— Moi… que je… commença-t-il, comme s’il eût accepté le défi.
Mais presque aussitôt, il pâlit : et, se prenant la tête à deux mains il murmura avec désespoir :
— Ah ! misérable !… Misérable que je suis !
Et il s’en retourna à sa meule, en sanglotant, tandis que la Frochard empoignait Louise, en commandant :
— Allons, en route !… Montons là-haut !
Jacques avait réfléchi pendant quelques secondes. Prenant une décision rapide :
— Oui… allez, la mère, emmenez-la, fit-il.
Et il y eut un échange de regards significatifs entre la mégère et le « chérubin ».
Pierre n’avait rien perdu de ce jeu de physionomie, dont il comprit le sens odieux.
— Allons, se dit-il, j’aime mieux la perdre tout à fait !
Au moment où la Frochard et l’aveugle allaient s’engager sur l’escalier, Jacques appela sa mère pour lui parler en secret. Le rémouleur ne perdit pas une seconde. Il gravit quelques marches pour rejoindre Louise, et, dans un souffle, il lui glissa ces quelques mots à l’oreille :
— Vous pouvez fuir, j’ai dévissé la serrure du grenier… et il y a une clef d’en bas sous votre paillasse.
De son côté, Jacques disait tout bas à sa mère :
— Enfermez-la bien !…
— Bon !… Bon !… c’est convenu, ricana la Frochard.
Et, faisant monter Louise devant elle :
— Allons, marche !
Elle poussa sa victime et la porte du grenier se referma sur la prisonnière. Après avoir donné un tour de clef à la serrure, la Frochard envoya cette dernière menace à celle qu’elle voulait punir :
— Tu ne mangeras pas de sitôt !… La diète, il n’y a rien de tel pour guérir l’ostination.
Jacques s’était assis, s’accoudant à la table.
En entendant la menace de diète que formulait la Frochard à l’adresse de l’aveugle, il s’exclama :
— J’ai un meilleur moyen.
— Toi ? demanda Pierre en s’avançant.
— Et lequel donc, mon « chérubin » ? interrogea à son tour la mégère.
Jacques avait pris son temps pour produire l’effet qu’il s’était ménagé.
— Quand je serai sonhomme, dit-il, elle m’obéira.
— Son homme ?
— Tu songerais… voulut commencer le rémouleur.
Mais Jacques lui coupa la parole :
— J’ai mis dans ma tête, cria-t-il, qu’elle ne serait jamais à un autre, et ce que je veux… je le veux !
Il avait regardé Pierre dans le blanc des yeux. Le pauvre garçon courba le front sous ce regard impérieux.
Il réfléchissait, lui aussi, et, plus que jamais, il se félicitait intérieurement d’avoir su dominer son égoïsme, refouler au fond de son cœur l’amour insensé que lui avait inspiré sa chère aveugle. Grâce à cette victoire sur lui-même, il sauvait Louise du plus grand danger qu’elle eût encore couru.
La Frochard s’était approchée de son fils préféré et, câlinement, elle lui dit :
— Au fait !… si elle chantait tous les jours, la petite serait d’un bon rapport… Et, une fois qu’elle sera m’ame Jacques, on n’aurait plus à craindre qu’elle jacasse sur notre compte.
Pierre avait voulu se mêler à la conversation.
— Mais pour devenir ta femme, hasarda-t-il en tremblant, faudrait qu’elle dise : oui. Si elle refuse ?
— Elle ne pourrapas refuser.
— Comment t’y prendras-tu pour l’y contraindre ?
— Comment ?… s’exclama ironiquement le bellâtre.
Et, se retournant vers sa mère :
— Trop bête, monsieur Cupidon !
Puis, poussant le rémouleur vers la porte :
— Allons, allons, suis-moi, naïf rémouleur.
— Mais c’est que… j’ai de la besogne ici…
— Possible ! mais j’ai mes raisons pour t’emmener !… allons, haut le pied !
Pierre obéit. Et il pensait, en incrustant ses ongles dans les paumes de ses mains : « Ah ! j’ai donc rien dans les veines ! »
Demeurée seule, la Frochard alla prendre une bouteille d’eau-de-vie, cachée sous son matelas ; elle en avala une lampée en disant :
— C’est bon l’eau-de-vie, mais… c’est un peu fadasse.
Au moment où elle achevait ces mots, de petits coups furent frappés à la porte de la rue. La Frochard glissa la bouteille sous son matelas, en pensant :
— C’est drôle !… ça me fait toujours peur !
Puis, surmontant le malaise qui l’envahissait :
— Là !… Là !… on y va ! cria-t-elle.
À pas lourds, elle se dirigea vers la porte, dont elle souleva le loquet.
Une exclamation de surprise s’échappa de ses lèvres.
Elle se trouvait en présence d’une jeune fille.
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