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Chapitre 12

— Qui demandez-vous ? lui cria la mégère.

— Madame Frochard !

— Qu’est-ce que vous lui voulez ?

— Il faut absolument que je lui parle.

Rapidement, la mendiante avait jeté un coup d’œil dans la rue, à droite et à gauche.

— Ah ! vous êtes seule ? fit-elle. Pour lors ; entrez !

Henriette pénétra avec hésitation dans ce bouge.

— Voyons, parlez, commença la mendiante… Qu’est-ce que vous avez à lui dire à m’ame Frochard ?

Le cœur battait bien fort à la jeune fille, paralysant chez elle l’usage de la parole.

— Vous étiez si pressée ! reprit la mégère. Vous regardez partout, comme si vous cherchiez quelqu’un.

— En effet, balbutia-t-elle, je cherche quelqu’un. Une jeune fille !

La veuve de supplicié ébaucha un geste de stupéfaction, aussitôt réprimé.

« Est-ce que ce serait la sœur ? » pensa-t-elle.

— Une jeune fille, que vous dites ?… Connais pas.

— Comment ! s’écria Henriette étonnée, vous ne la connaissez pas ? Pourtant, on m’a bien désigné cette maison isolée… au bout d’un champ… près de la rivière. Je me serais donc trompée ?

Cependant, Henriette insista :

— Vous vous appelez bien madame Frochard ?

— Uphémie Frochard… Après ?

— Vous demandez l’aumône en compagnie d’une jeune fille qui chante ?

La mégère était prise. Elle eut un mauvais regard à l’adresse de celle qui lui faisait subir un interrogatoire aussi serré.

— Comprends pas ! dit-elle d’un ton sec. Pourquoi que je demanderais l’aumône ?… J’ai deux fils qui travaillent ?… Un qui est rémouleur. Tenez, ajouta-t-elle d’une voix triomphante, v’là sa manivelle dans c’coin ! Mon autre fils… qu’est là… tout près, en face.

Et, intérieurement, elle pensait :

— Si l’« chérubin » pouvait revenir.

Au moment où Henriette était plus embarrassée que jamais, elle se rappela la carte que le médecin de la Salpêtrière lui avait remise. Et, revenant à la charge :

— Pourtant, je me souviens que le docteur…

La phrase commencée s’acheva dans un cri. La jeune fille venait de jeter un coup d’œil sur l’accoutrement de la mendiante. Elle s’écriait :

— Ce châle… je le reconnais !… C’est le sien !…

En même temps, elle enlevait l’objet désigné de dessus les épaules de la vieille, qui, tout ahurie de ce qui arrivait, bégayait avec colère :

— Du tout… du tout… C’est à moi !… c’est…

— Et ce fichu, interrompit Henriette, ce fichu… à votre cou, brodé par moi… pour elle… Ah ! malheureuse ! cria la jeune fille en s’emparant du fichu de mousseline… Vous mentiez ! vous mentiez !

« Pincée ! » pensa la Frochard.

Mais elle n’était pas femme à perdre aussi facilement la tête.

— Eh ben !… Eh ben ! oui ! là, c’est moi !… déclara-t-elle. Je vous voyais si tremblante que je n’osais pas vous conter la vérité.

Mais Henriette voulait tout savoir, elle répondit donc avec vivacité :

— Parlez, alors parlez !

La Frochard improvisa un mensonge :

— C’te petite que vous cherchez, dit-elle, en s’efforçant d’adoucir sa voix, je l’avais rencontrée, je l’avais ramassée, un soir qu’elle était perdue dans les rues de Paris. Vu que je ne pouvais pas la nourrir, elle chantait comme une petite fauvette pour gagner son pain !

— Après !… après !… insista Henriette haletante.

La Frochard se composa une physionomie attendrie :

— Après ?… reprit-elle. Ah ! dame, la pauvre enfant !… elle n’était guère faite à la vie qu’elle menait, mais le chagrin l’épuisait encore plus que la fatigue, en sorte qu’après trois mois de désespoir et de larmes… « J’ai fini de chanter ! » qu’elle a dit. Et ce n’était que trop vrai ; depuis deux jours, la fauvette ne chante plus.

— Morte ! s’exclama Henriette, en poussant un cri.

— Ce n’est pas moi qui l’ai dit ! prononça sournoisement la mendiante à part.

Henriette chancelait.

— Morte !… morte !… répétait-elle en se tordant les mains. Ma Louise… ma sœur !… Elle est… Ah !…

Et, jetant un cri déchirant, la malheureuse tomba affaissée sur le sol. Elle était évanouie.

— De quoi ? évanouite !glapit la mégère ! Je n’y ai dit que la vérité ! C’est elle qui s’est figuré le reste… Évanouite !répéta-t-elle, fort embarrassée. Qu’est-ce que je vais en faire ? Si elle parle, si elle nous dénonce et qu’on emmène la petite !

Elle était visiblement inquiète et regardait sans cesse la porte, espérant, à chaque instant, que Jacques allait apparaître ! Elle eut même l’idée d’aller l’appeler ; mais, après réflexion, elle se dit :

— Mais si, pendant ce temps, elle revient à elle !… Bah ! elle ne verra pas l’autre !

Puis, pour plus de sûreté, elle gravit rapidement les marches, arriva devant le grenier et donna un tour de clef à la serrure. Et, retirant la clef :

— Une enfermée là-haut !… Et je vais enfermer l’autre, en bas : comme ça, rien à craindre.

Redescendant alors, elle se précipita vers la porte, qu’elle ferma à double tour derrière elle, en se disant :

— Je vais ramener Jacques avec moi !…

Mais à peine était-elle sortie que la porte du grenier était vivement agitée. L’aveugle s’était décidée à profiter de l’occasion qui s’offrait à elle de s’évader.

Tout à coup, la serrure sauta, tombant avec bruit en dehors et la porte s’ouvrit… L’aveugle, effrayée de son succès, demeura, pendant quelques instants, au haut de l’escalier, tâtonnant pour trouver sous sa main la corde qui servait de rampe.

Il lui fallait, à tout prix, tenter de recouvrer la liberté. Elle reprit courage.

Lorsqu’elle eut touché le sol humide du taudis, elle chercha, les mains en avant, à se diriger. Et elle reprenait peu à peu courage, se disant en elle-même :

« Je demanderai au premier passant qui aura pitié de moi de me conduire à l’hôpital Saint-Louis, chez le brave médecin. »

Puis, toujours tâtonnant, elle cherchait la porte : dans le mouvement qu’elle fit pour se diriger, elle passa tout près du corps d’Henriette évanouie.

Henriette ne bougea pas. Et Louise arriva, par miracle, à la porte.

— Ah ! la voilà ! fit-elle avec une expression de joie.

Hélas ! son exclamation se perdit aussitôt dans un soupir de découragement. La porte était fermée… Mais elle savait que la clef était dans le grabat.

Alors, la pauvre aveugle entreprit de parcourir cette pièce. Enfin, après cent difficultés vaincues, elle arriva au grabat. La clef s’y trouvait en effet.

— Ah ! partons !… partons !… murmura-t-elle en se mettant en marche.

Mais à peine avait-elle fait quelques pas qu’elle s’arrêta, effrayée, interdite… Son pied venait de heurter quelque chose sur le sol. Et, tâtonnant, sa main à rencontré celle d’Henriette… Cette main est froide !

La première pensée qui lui vient, c’est qu’un crime a été commis dans cette chambre ! Elle cherche la place du cœur, en se demandant :

— Elle est morte, mon Dieu ?…

Dans son émotion, elle prononça ces mots :

— Madame, madame, parlez-moi !

Et, désespérée, elle s’écrie :

— Elle ne m’entend pas !… Que faire ?

La porte de la rue s’est ouverte avec un grincement. Elle entend des voix qu’elle reconnaît ! Elle ne peut plus en douter, c’est la Frochard qui entre en compagnie de Jacques ! La mégère a poussé un cri de rage.

Et Jacques s’est écrié à son tour :

— Il faut les séparer… et vite…

La misérable est dans un tel état de fureur qu’il se manifeste par des grognements.

— Qu’est-ce que tu fais là ? crie-t-elle à l’aveugle. Comment es-tu sortie de ton grenier ?

Louise, tremblante, ne peut que balbutier :

— Moi, madame, je…

Mais Jacques ne veut pas perdre de temps.

— Dépêchons !… dit-il, v’la l’autre qui se ranime.

— Remontons là-haut, commande la Frochard à Louise.

— Mais cette femme… murmure-t-elle d’une voix suppliante… cette femme qui est là… malade ?

C’est la voix du rémouleur qui lui répond.

— Une femme ! s’est écrié Pierre en entrant.

La Frochard a hâte de se débarrasser de Louise.

Elle la pousse vers l’escalier, en grommelant :

— C’est pas ton affaire !… C’est la nôtre !… Allons, marche ! Mais marche donc ! reprend-elle en brutalisant l’aveugle pour la faire monter au grenier.

À ce moment, Henriette ouvre les yeux ; elle aperçoit Louise et pousse un cri déchirant, auquel a répondu une exclamation partie du haut de l’escalier.

Henriette, se débattant contre Jacques qui lui appuie la main sur la bouche, pour étouffer ses cris, est parvenue à se dégager des bras du misérable… Affolée, elle s’élance au-devant de son amie, en s’écriant :

— Louise !… Louise !…

L’aveugle a réuni toutes ses forces pour repousser la Frochard.

— Henriette !… appela-t-elle… Ah !… mon Henriette ! mon Henriette ! c’est toi !…

Pierre a entendu ces mots et il ne peut dissimuler sa joie.

— Sa sœur ! répète-t-il tout bas.

Mais Henriette a retrouvé sa présence d’esprit. Elle regarde la Frochard et Jacques avec des yeux qui expriment tout son dégoût. Et, courageusement, elle leur crie :

— Ah ! vous êtes des misérables !… Ma pauvre Louise, dans quel état je la retrouve !…

Puis entraînant l’aveugle :

— Partons ! lui dit-elle.

Après un dernier moment d’hésitation, provoqué par l’attitude énergique de la jeune fille, Jacques n’a pas tardé à retrouver son cynisme.

— Vous ne passerez pas ! hurle-t-il en se plaçant devant les jeunes filles.

— Vous prétendez nous retenir ! dit Henriette… Mais je crierai… j’appellerai !…

Hors de lui, Jacques s’est dressé, et, les bras croisés, il riposte :

— Essayez !… Nous sommes d’une famille qui tue… je vous en avertis !…

Et, montrant Louise, il ajoute en élevant la voix :

— Personne ne me la prendra vivante. Elle est à moi !… et je la garde !…

Le rémouleur avait assisté à cette scène le cœur bourrelé d’émotion. Il savait maintenant qu’il allait perdre à jamais sa chère aveugle : mais il savait aussi qu’elle ne serait plus au pouvoir de la Frochard, qu’on ne la brutaliserait plus, qu’elle ne tomberait pas souillée dans les bras du « chérubin ».

Mais, en voyant Jacques s’opposer au départ de Louise, Pierre n’avait pu se contenir plus longtemps, et, sans réfléchir aux conséquences de son intervention, furieux, il s’élança entre Jacques et Louise, et, saisissant celle-ci, il trouva une force qu’il ne se soupçonnait par pour l’arracher des bras du misérable…

— Ah ! c’est trop d’infamie ! cria-t-il.

Louise, débarrassée de l’étreinte de Jacques, les deux sœurs se tenaient maintenant embrassées, tremblantes, redoutant les plus effroyables choses.

Jacques, étonné, après une seconde de stupéfaction, vint se placer en face de son frère et lui dit :

— Tu oses élever la voix contre moi ?

Le rémouleur était transfiguré. Il se trouvait maintenant du sang dans les veines, du feu dans le cerveau.

— Oui, s’écria-t-il, contre toi, devant qui j’ai tremblé trop longtemps. Tu ne me fais plus peur ! Ah ! c’est que te voyant grand et fort, je te croyais courageux et je tremblais devant toi ; mais tu as la bassesse de menacer les femmes !… Allons donc ! tu es lâche et mon courage vaut à présent plus que ta force.

Jacques marchait sur lui en hurlant :

— Eh bien ! soit ; à nous deux, l’avorton…

Pierre le regarda froidement bien en face :

— Je veux que tu les laisses partir ! dit-il.

Cette fois, la Frochard tenta de s’interposer.

Mais Jacques l’écarta, et, s’adressant à son frère, toujours impassible devant lui, il lui dit :

— Et si je refuse, qu’est-ce que tu feras ?

— Ce que je ferai… Nous sommes d’une famille qui tue… tu viens de le dire. Si tu portes la main sur l’une d’elles… je te plongerai ce couteau dans le cœur.

Et Pierre avait brandi l’arme.

Malgré lui, Jacques eut comme un mouvement pour s’éloigner. Mais, se remettant :

— Toi, toi, tu oserais ?

— Si j’oserais !… s’écria le rémouleur dont les yeux étincelèrent… Il connaît le secret de mon âme et il demande si j’oserais !…

— Pour la dernière fois, songe qu’il y va de ta vie.

— Ou de la tienne.

— Eh bien ! nous allons voir, s’écria Jacques.

— Prends garde ! dit Pierre.

— C’est bien, rugit Jacques furieux.

Et ce duel entre frères commença, acharné, terrible.

Jacques, certain, pensait-il de la victoire, leva son coutelas et le laissa retomber sur l’épaule de son adversaire, qui, pour parer le coup, avait instinctivement étendu le bras.

Un cri d’horreur s’échappa des lèvres d’Henriette.

Elle avait été la première à voir le sang qui rougissait la chemise de son défenseur.

— Il est blessé !… dit-elle à Louise.

— Tu as ton compte, l’avorton, dit Jacques.

— Misérable ! dit Pierre.

Le bellâtre s’était, de nouveau, précipité sur Pierre ; le combat recommençait plus furieux que jamais.

Au coup terrible que lui porta Jacques, le rémouleur riposta par un coup de pointe lancé au hasard.

La lame pénétra dans la poitrine de Jacques, qui tomba comme une masse.

La Frochard, affolée, avait couru se jeter sur le corps du vaincu, en criant :

— Jacques !… Jacques !…

Le rémouleur profita de ce moment pour s’avancer, tout sanglant, vers les deux filles. Et c’est d’une voix tremblante qu’il dit à Louise :

— Partez, maintenant, partez !…

— Mais vous, Pierre ? demanda l’aveugle.

— Qu’allez-vous devenir ?… ajouta Henriette en dirigeant vers la porte Louise, qui, maintenant, ne se laissait entraîner qu’avec peine.

Le rémouleur baissa la tête. Puis, regardant d’un air égaré le couteau sanglant qu’il tenait à la main :

— Moi, dit-il, j’attends la justice !

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