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Chapitre 6

C’était la Fête-Dieu. Au premier coup de midi, toutes les cloches de la ville d’Évreux se mirent en branle.
On se pressait devant les reposoirs. L’un d’eux était particulièrement remarqué : celui de la Sainte-Enfance.

Deux jeunes filles en blanc attiraient l’attention.

— Je n’ai jamais rien entendu de plus charmant, disait une vieille dame à son voisin ; est-ce que vous connaissez cette jeune fille ?

— Oh ! oui. C’est une des demoiselles Gérard.

— Ah ! elle a une sœur ?

— La grande qui porte la bannière. Deux enfants qui sont adorées de tout le quartier.

— Leur famille doit en être bien fière.

— Leur famille ! Tenez, regardez cette brave femme là-bas, appuyée contre un arbre, qui semble les dévorer des yeux, c’est leur mère, c’est toute leur famille.

Michel avait longtemps souhaité que ses filles fussent élevées chez les sœurs de la Sainte-Enfance.

— Ah ! disait-il souvent à Thérèse, quand je verrai autour de leur taille la belle ceinture blanche que portent les jeunes élèves des bonnes sœurs, je serai bien heureux.

Et, lorsque le pauvre homme disait cela, il ne se doutait pas que, le jour où cette blanche ceinture serait enfin donnée à son Henriette et à sa Louise, leur mère porterait sur sa tête le voile de crêpe noir des veuves !

Thérèse n’aurait pas survécu à l’être chéri qui venait de lui être enlevé si l’instinct de la maternité n’avait éveillé en elle le besoin, la volonté de vivre.

Pendant les années qui suivirent la mort de son mari, elle n’eut pas une minute de défaillance et jamais une plainte ne s’échappa de ses lèvres. Pour cela, nul travail n’était trop rude, nulle privation trop grande, pourvu que ses enfants ne manquassent de rien.

Elle s’appliquait à leur donner le goût du travail et à leur apprendre un métier qui pût les faire vivre honnêtement. Elle n’eut pas, pour cela, grand-peine à se donner ; les jeunes filles avaient compris de bonne heure qu’elles devaient aider leur mère et lui épargner, autant que possible, ces longues journées passées devant son métier à dentelle, car il était facile de s’apercevoir que les forces commençaient à lui faire défaut.

En dix ans, elle avait vieilli de vingt années, ses belles couleurs d’autrefois étaient passées et, le dimanche, quand Louise ou Henriette, pour la faire belle, passaient le peigne dans ses longs cheveux, elles se regardaient en soupirant, et la mère, qui devinait jusqu’à leur moindre pensée, ne manquait pas de dire :

— Je me fais vieille, mes enfants.

— Non, mère, tu es toujours aussi belle.

— Ah ! il fut un temps où j’aimais me l’entendre dire ; mais, maintenant, je ne tiens plus à plaire. C’est à vous, mes chéries, d’être belles, et, pourvu que votre tendresse me reste, que m’importe un cheveu blanc ?

Et il pleuvait des baisers !

Henriette et Louise éprouvaient pour leur mère une tendresse profonde ; elles se ressemblaient en cela d’une façon parfaite. Mais là s’arrêtait la ressemblance.

Il était aisé de comprendre qu’elles n’étaient sœurs que de nom. À quatorze ans, Henriette avait déjà la taille élevée de sa mère, ses yeux et ses cheveux noirs. Ses traits, comme ceux de Thérèse, avaient cela de remarquable, qu’ils exprimaient à la fois une nature douce, pensive, mais résolue et forte.

Louise, plus jeune que sa sœur de trois ou quatre mois, ne différait pas moins d’Henriette par les traits et l’expression de la physionomie que par ses goûts et par son caractère. Ses cheveux d’une teinte dorée, ses yeux, sa bouche, la ravissante symétrie des jolies dents, la fraîcheur de son teint, sa taille souple, ses petits pieds, ses mains mignonnes, tout, enfin, semblait révéler la noblesse de son origine. Elle était d’une nature expansive, dont l’enjouement se mêlait aux occupations de chaque jour, qu’elle égayait en chantant de sa voix claire et douce des chansons du pays, une, entre autres :

Ô ma tendre musette,

Console ma douleur !

Parle-moi de Lisette,

Ce nom fait mon bonheur.

Je la revois plus belle,

Plus belle tous les jours...

Je me plains toujours d’elle

Et je l’aime toujours !

Enfin, tout allait pour le mieux dans la famille Gérard, et nos deux sœurs étaient maintenant de grandes et charmantes jeunes filles.

Mais le beau temps, hélas ! n’est pas de longue durée !

Vers la fin de l’automne, Thérèse, par un soleil superbe, emmena ses enfants faire une promenade.

Henriette avait cueilli un gros bouquet de marguerites, dont elle offrit la moitié à sa sœur.

— Tiens, prends, lui disait-elle.

— Où sont-elles, tes marguerites ? Je ne les vois pas.

— Là, devant toi… répondit Henriette étonnée…

Louise, debout, regardait autour d’elle et ne bougeait pas. Thérèse s’était approchée.

— Eh bien ! qu’attends-tu ? disait-elle.

Louise semblait chercher avec les mains ; elle était pâle et tremblante.

— Qu’est-ce que tu as ? lui dit sa mère.

— Rien, se hâta-t-elle de répondre, ce n’est rien… un éblouissement… le grand air… le soleil peut-être.

— C’est bien possible, reprit Thérèse, il est si chaud, ce bon soleil ! Tiens, mets cela sur ta tête.

Elle lui donna une voilette qu’elle portait sur son bras.

Louise avait mis la voilette et marchait à côté de sa mère. Elle était silencieuse.

On avait quitté la grande route pour prendre un chemin bordé de pommiers chargés de fruits.

Soudain, Louise poussa un grand cri.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? dit Thérèse.

— Oh ! peu de chose… Je me suis cognée à une branche que je n’avais pas vue.

— Où donc avais-tu les yeux, étourdie ?

— Je… je ne sais pas… c’était… comme tout à l’heure… un vertige qui m’a prise…

Henriette était accourue et, jetant ses fleurs à terre :

— Voyez… elle a le front en sang, disait-elle.

— Elle aurait pu se tuer ! ajoutait Thérèse, qui était toute tremblante. Rentrons, assez de promenade pour aujourd’hui.

Le coup que Louise s’était donné, bien qu’il n’eût rien de grave, avait dû lui causer une douleur assez vive ; mais cette douleur n’était pas la seule cause du cri jeté par la pauvre fille, comme on le verra plus tard.

Depuis ce jour, elle n’eut plus qu’une idée, rassurer sa mère et sa sœur en s’efforçant de se calmer elle-même et de reprendre sa gaieté habituelle…

Assise devant son métier de dentelle, la courageuse enfant recommença le jeu de ses petites mains et des aiguilles comme si rien n’était arrivé. Mais la gaieté fiévreuse qu’elle affectait disparut bientôt tout à fait.

Le sourire avait abandonné ses lèvres ; ses yeux si vifs et si doux, si pleins de vie et de santé, étaient devenus sombres et tristes. Quand sa mère ou sa sœur, toutes deux inquiètes d’un changement si subit, lui adressaient la parole, un frisson lui passait dans le cœur et semblait la rappeler à la réalité. Elle faisait alors tout son possible pour redevenir la Louise d’autrefois, mais elle n’y réussissait guère.

Un soir, la mère et les deux sœurs travaillaient à la lueur d’une lampe. Après un long silence, Thérèse se leva et, prenant un bougeoir sur la cheminée :

— Mes enfants, dit-elle, assez de travail pour aujourd’hui, il est temps de remonter dans votre chambre. Entends-tu ce que je dis, Louise ?

— Oui, mère, je n’en ai plus que pour un quart d’heure.

— Oh ! je les connais tes quarts d’heure, ils durent jusqu’à minuit. Allons, en voilà assez.

Et en disant ces mots, Thérèse avait éteint la lampe.

— Oh ! mère, qu’est-ce que tu fais ?

— Je te force à obéir, vilaine enfant.

— Eh bien ! je finirai sans ma lampe ; à présent, je travaille très bien les yeux fermés.

— Les yeux fermés ?

— Oui, oui ; je m’y suis faite depuis quelque temps : on dit que ça ménage la vue. Voyez, vous avez éteint la lampe, mes doigts n’arrêtent pas de marcher.

— C’est pourtant vrai, dit Thérèse en se penchant vers le métier.

— C’est une affaire d’habitude, voilà tout ; c’est convenu, mère, tu me donnes mon quart d’heure, et nous irons t’embrasser en montant.

Dès que Thérèse fut partie, Louise laissa tomber ses bras ; elle paraissait anéantie.

Henriette, qui ne l’avait pas quittée du regard, s’approcha rapidement et, lui prenant la main :

— Louise, dit-elle, tu souffres ?

— Non, non, ce n’est rien.

— Ah ! voilà trois semaines que tu me fais la même réponse, quand je te demande la cause du changement qui s’est opéré en toi, depuis le coup que tu t’es donné à cette maudite branche…

— Oh ! ne parle pas de ça, je t’en supplie, je n’y pense que trop souvent !… ne m’en parle jamais !…

Elle avait jeté son bras au cou d’Henriette et elle pleurait sur son épaule.

— Et quand je te dis que tu souffres, tu me réponds : « Ce n’est rien !… » Eh bien ! moi, je te dis que tu nous caches quelque chose, une souffrance, un chagrin que je veux connaître. Je comprends que tu t’efforces de n’en rien laisser voir à notre mère, qui a besoin de si grands ménagements, mais que tu hésites à m’ouvrir ton cœur, voilà ce que je ne puis admettre, ou bien c’est que je n’ai plus ta confiance, c’est que tu ne m’aimes plus.

— Oh ! mon Henriette… je t’aime… comme j’aime notre mère, plus que tout au monde, plus que la vie.

— Alors, qu’attends-tu, méchante sœur ?… Parle, dis-moi ce qui te fait souffrir, dis-le-moi, je le veux !

— Eh bien, apprends-le donc ce secret qui remplit mon âme de désespoir et de terreur… Henriette !… je sens que je deviens aveugle !

— Aveugle ! s’écria Henriette d’une voix déchirante.

— Aveugle ! répéta d’une voix brisée la malheureuse Thérèse, qui venait de pousser la porte et qui restait sur le seuil, pâle et défaillante.

— Elle nous écoutait ! dit Henriette.

— Elle m’a entendue ! s’écria Louise, retombant sur sa chaise en cachant sa tête dans ses mains.

— Aveugle !… répétait Thérèse, qui s’avançait soutenue par Henriette. Oh ! non… non… ce n’est pas possible !… Louise !… mon enfant… dis-moi que je rêve, que j’ai mal entendu !… aveugle !… aveugle !…

Louise s’était jetée à ses genoux et lui baisait les mains.

— Mère… pardonne-moi le mal que je t’ai fait !

— Te pardonner ! mais, s’il y a une coupable ici, c’est moi… moi seule… Est-ce qu’une mère ne devrait pas tout prévoir… tout deviner… Est-ce que je n’aurais pas dû t’empêcher de travailler comme tu l’as fait ?… C’est ça qui t’a perdu la vue, ma pauvre chère Louise !… Et tu me demandes pardon !…

— Calme-toi, mère, je t’en conjure ! Le mal n’est peut-être pas aussi grand que tu le crois et que je l’ai cru moi-même. Je te vois encore, mère, je vous vois toutes les deux ! Et, si j’étais aveugle, mes yeux ne verraient pas dans les vôtres ces larmes dont je suis la cause.

— Louise a raison, mère ; ce qu’elle éprouve, ce qui l’a si fort inquiétée n’est sans doute qu’un mal passager, dont elle guérira avec du repos et des soins qui ne lui manqueront pas… Embrasse-nous et calme-toi.

— Mais comment cela est-il arrivé, qu’est-ce que tu ressens ?… et quand cet affreux mal a-t-il commencé ?

— Je ne saurais dire au juste. Depuis longtemps, au moment où je m’y attendais le moins, ma vue se troublait comme si un nuage m’eût passé devant les yeux ; mais cela durait peu, quelques minutes à peine, et puis ma vue redevenait ce qu’elle était auparavant. Un jour pourtant, il faisait un soleil magnifique, nous étions dans les champs, en train de cueillir des marguerites ; tout à coup, je m’arrêtai… il me semblait que la nuit était venue.

— Oui… oui… je me souviens… ce vertige.

— Il avait peu duré, mais il m’avait fait peur et devait bientôt revenir, car, un instant après, en marchant derrière vous, je ne voyais plus que des ombres, si bien qu’en passant près d’un arbre…

— Ah ! je comprends ce cri que tu as jeté…

— Je m’étais fait bien mal au front… mais je souffrais plus encore du coup que j’avais reçu dans le cœur : aveugle, me disais-je, je deviens aveugle !

— Et tu ne nous disais rien !

— Je n’osais pas vous en parler ; je craignais de vous causer trop de chagrin ! Et puis j’espérais, chère mère, n’être pas condamnée à ne plus voir.

— Et nous aussi, nous l’espérions, ma fille bien-aimée ! Mais il doit y avoir quelque chose à faire, un traitement à suivre… et, dès demain, à la première heure, je te conduirai chez le médecin.

Le lendemain, Mme Gérard conduisit Louise chez un praticien renommé. Après avoir regardé attentivement les yeux de la jeune fille, le docteur hocha tristement la tête. Mme Gérard surprit le mouvement et en éprouva une douloureuse émotion.

— Eh bien ! monsieur ? dit-elle à voix basse.

— Eh bien, madame, cette jeune personne n’est pas complètement(il appuya sur le mot) aveugle !… Mais il n’y a pas de temps à perdre pour le traitement…

Thérèse, toute tremblante, ne put que balbutier :

— Lui rendrez-vous la vue, monsieur ?

— Peut-être !… soupira le médecin.

Et, s’apercevant de la tristesse qui se peignait sur le visage de son interlocutrice, il ajouta, en manière de correctif :

— Probablement !…

La consultation terminée, Thérèse se retira le cœur plus satisfait. Elle avait maintenant l’espoir que sa chère enfant d’adoption recouvrerait la vue un jour.

Malheureusement, les soins du médecin spécialiste demeurèrent inefficaces. Au bout de quelques semaines, il fallut bien, hélas, se rendre à l’évidence. Louise était complètement aveugle.

— Je ne suis pas malheureuse, disait-elle, rien n’est changé ; je suis avec ma mère, ma sœur… Et si je ne les vois plus avec mes yeux, je les vois avec mon cœur, où leur image est gravée et ne s’effacera jamais !

Henriette était profondément affligée du malheur de sa Louise ; elle comprenait qu’il était de son devoir de le lui adoucir à force de soins et d’affection ; mais, hélas ! elle avait aussi une autre tâche à remplir et plus pénible encore : elle devait soigner leur mère. Les secousses réitérées qu’elle venait de subir avaient ébranlé l’équilibre de son âme et de son corps ; les crises du cœur, dont elle avait toujours souffert, étaient maintenant d’une fréquence et d’une force qui effrayaient le docteur lui-même ; il prévoyait une issue fatale et prochaine. Devait-il prévenir les enfants ?

Ne sachant trop à quel parti s’arrêter, le docteur se décida à en causer avec la mère Martin, la vieille amie de la famille. Un matin, donc, il entra chez elle et il lui avait à peine exposé le motif de sa visite, lorsque tout à coup on entendit frapper à la porte et, une minute après, Louise effarée pénétrait dans la maison en appelant de toutes ses forces :

— Madame Martin ! madame Martin !

— Me voilà, ma petite Louise ; qu’y a-t-il donc ?…

— Ah ! venez vite !… venez vite, maman est au plus mal ! Une crise affreuse, elle est tombée sans connaissance ; hâtez-vous ; moi, je cours chez le docteur.

— Inutile, mon enfant, je suis là, répondit celui-ci ; ne perdons pas de temps, prenez ma main et venez.

— Ah ! vous la sauverez, n’est-ce pas, monsieur ? Dites-moi que vous la sauverez !

En entrant dans la chambre, le docteur comprit, tout de suite, que ses prévisions allaient être réalisées. Thérèse était mourante.

La supérieure de la Sainte-Enfance lui tenait une main ; Henriette, agenouillée, couvrait l’autre de baisers et de larmes. En voyant Louise entrer et accourir auprès d’elle, la pauvre femme eut comme un éclair de joie et, faisant un effort suprême :

— Henriette, dit-elle, je te la confie !

Puis elle étendit ses deux mains sur la tête de ses enfants, leva les yeux au ciel et un nom s’échappa de ses lèvres dans un sourire : « Michel ! Michel ! »

Ce furent ses dernières paroles et son dernier sourire.

Henriette et Louise venaient de perdre ce qu’elles avaient de plus précieux et de plus cher, ce trésor inépuisable de tendresse, d’abnégation et de dévouement qu’on appelle une mère !

Les deux sœurs étaient maintenant deux orphelines.

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