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Chapitre 13

Après la scène d’horreur dont elle avait été témoin, Henriette demeura comme frappée de torpeur… Louise, qui, grâce à sa cécité, ignorait tous les détails de ce lugubre drame, interrogeait.

— Viens !… Fuyons cette maison. Pourquoi trembles-tu ainsi, ma sœur ?… Est-ce que nous ne sommes pas libres maintenant ? Viens te dis-je !

— La mort est dans cette maison !

— Quoi ?… Cet homme est donc ?…

— Mort !… Il est mort !

— Et c’est Pierre qui l’a frappée ! Et c’est moi qui suis cause que… le frère a tué son frère.

— C’est un brave cœur, dit Henriette, il nous a sauvées.

— Oh ! Pierre ! Pierre !… disait Louise en pleurant.

— Nous devons le remercier et le bénir, Louise ; il a frappé au hasard, et c’est le hasard qui a voulu que la blessure soit mortelle. Ne pleure plus, ne te lamente plus… Et, s’il fallait prêter serment devant un tribunal appelé à le juger… je lèverais la main devant le Christ, et je jurerais, sur mon âme et sur ma conscience, que celui qui a frappé est innocent, qu’il n’a fait que défendre sa vie d’autant plus menacée qu’il était blessé et qu’il a tué sans le vouloir !…

Ce jugement porté sur Pierre amena un peu de calme dans le cœur de Louise.

Elles étaient arrivées au bout de la rue de Lourcine. Il fallait s’informer de la direction à prendre. Et comme Henriette s’arrêtait dans l’intention de se renseigner :

— Où allons-nous ?… lui demanda l’aveugle. Est-ce que tu as retrouvé ce M. Martin qui devait nous attendre le jour de notre arrivée à Paris ?…

— Non, Louise ; nous n’allons pas chez ce M. Martin. Plus tard, je t’expliquerai pourquoi je n’ai pu découvrir sa demeure. Je te dirai tout ce que j’ai souffert, moi aussi. Tu sauras tout ce que j’ai fait pour te retrouver, tout ce que d’autres ont tenté dans le même but… Pour le moment, laisse-moi seulement te dire que nous allons trouver l’hospitalité chez un homme de bien qui s’est intéressé à nous…

— À nous ? dit Louise étonnée.

— Oui, ma Louise, car il te connaît, il t’a parlé…

— Hélas !… je ne me souviens pas.

— C’est un médecin…

— Ah ! oui… je me souviens… lorsqu’il eut appris que j’étais aveugle, il s’est approché de moi, il m’a questionnée. Puis il a parlé bas à la mendiante.

— C’est chez lui que nous allons nous rendre tout de suite…

— Quel est son nom et où demeure-t-il ?

— Il m’a donné sa carte : il se nomme le docteur Hébert, et demeure rue Saint-Louis-du-Temple…

— Alors, marchons bien vite…

— Il faut que je demande quel chemin il faut suivre.

En voyant ces deux jeunes filles qui paraissaient indécises sur la direction à prendre, quelques passants s’étaient arrêtés. Henriette s’adressa à l’un deux qui la renseigna.

Les deux orphelines reprirent leur marche, pressant le pas, car Louise avait hâte, disait-elle, d’arriver chez le docteur, tourmentée à l’idée de raconter à celui qui s’annonçait comme un protecteur les terribles scènes qui s’étaient déroulées chez la Frochard. Elle espérait intéresser le médecin au sort du pauvre rémouleur dont la pensée venait sans cesse hanter son esprit.

Le médecin les reçut aussitôt dans son cabinet de consultations, et Henriette raconta l’horrible drame auquel elles venaient d’assister.

Lorsqu’elle eut achevé son récit, ce fut le tour de Louise de plaider la cause de Pierre. Elle le fit avec tout ce qu’elle avait de reconnaissance dans le cœur pour ce brave garçon ; elle parla avec une émotion qui attendrit le docteur.

— Je tenterai de le sauver ! dit celui-ci. Je ne veux pas perdre un instant.

Il avait commandé son carrosse.

— Je vous garde, mes enfants, dit-il aux deux orphelines ; vous demeurerez ici jusqu’à ce que je vous aie procuré un asile à toutes les deux ; mais le plus pressé, pour moi, est de me rendre rue de Lourcine.

— Et vous le sauverez, n’est-ce pas ? implora l’aveugle.

Le docteur promit et se retira précipitamment.

La nouvelle du meurtre commençait à transpirer au-dehors. La Frochard, agenouillée, penchée sur le corps de son fils, cherchait à le ranimer, lui parlait, le suppliait d’ouvrir les yeux et de lui répondre… Le cadavre commençait à prendre de la rigidité, entouré d’une large flaque de sang. Pierre n’avait pas bougé.

Le guet, prévenu, arrivait juste comme le carrosse du docteur Hébert s’arrêtait devant la masure. Deux exempts se présentaient en même temps. On allait procéder aux constatations judiciaires.

Le docteur entra le premier et courut, tout d’abord, au corps étendu. Écartant brusquement la mendiante, qui commençait à vociférer des accusations, il lui imposa silence du regard.

Au bout d’un court espace de temps, il déclara que le malheureux avait dû se suicider, alors qu’il était en état d’ivresse et dans une surexcitation cérébrale extrême.

La Frochard avait écouté, roulant des regards furibonds sur Pierre. Le médecin saisit l’expression de ces regards de chouette et, s’adressant à la mendiante, il la regardait bien en face, et les yeux dans les yeux, il lui dit d’une voix pleine d’autorité :

— Écoutez-moi et comprenez-moi bien… Femme Frochard, de vos deux fils, il ne vous en reste plus qu’un seul… l’autre s’est tué… entendez-vous, il s’est tué.

— Il… il s’est tué ! répéta la Frochard d’un air égaré. Oui !… oui !… il s’est tué… Mon Jacques s’est tué !…

Sur ordre des exempts, les soldats avaient soulevé le corps et le portèrent sur le grabat. Pendant ce temps, la Frochard demeurait immobile, regardant Pierre, qui parlait tout bas avec le docteur.

Celui-ci faisait plus qu’il n’avait promis à Louise ; car, non content d’avoir sauvé le meurtrier, il voulait revoir Pierre chez lui.

— Je vous attendrai, lui dit-il, dès que vous en aurez fini avec les obsèques de votre frère.

Le rémouleur avait remercié, sans comprendre pourquoi le docteur, qu’il avait vu cent fois, s’intéressait maintenant à lui. M. Hébert voulut lui laisser un secours d’argent, mais Pierre refusa, disant :

— Je n’ai besoin de rien, monsieur !… Dès demain, je reprendrai mon travail…

La Frochard avait vu cet argent que le médecin venait de tirer de sa poche : elle allait s’élancer, la main tendue, mais ses yeux rencontrèrent le cadavre de son fils bien-aimé et elle retomba agenouillée auprès de lui, en pleurant et en hurlant.

Le médecin lui jeta la poignée d’argent comme on jette un os à un chien.

Et il sortit en faisant un signe d’intelligence à Pierre.

Demeurée seule en face du corps inanimé de celui qui avait été son chérubin, la Frochard pleura longtemps… Puis, du revers de sa main, cette mère désespérée sécha ses larmes et se mit à ramasser l’argent que le docteur lui avait jeté avec un geste de dégoût. Elle sortit ensuite, se dirigeant vers le bouge enfumé qui servait de cabaret à la population bizarre du quartier.

Elle fit ample provision d’eau-de-vie et rentra au taudis avec deux bouteilles pleines.

Et, débouchant une des bouteilles, elle la porta vivement à ses lèvres, cherchant dans l’ivresse la consolation au désespoir qu’elle ressentait.

Les libations se poursuivaient, entrecoupées de monologues tous remplis de violences, de larmes, d’imprécations et de rauques gémissements : puis arriva la torpeur.

Tout à coup, la voix lui manqua… La bouche demeura ouverte… Et elle tomba tout d’une pièce sur le cadavre…

C’est là que Pierre la trouva en rentrant au taudis, le soir, après les formalités accomplies.

Alors ce malheureux prit sa mère dans ses bras ; il la souleva et la tint embrassée contre sa poitrine. Mais un mot sortit de sa bouche :

— Ivre !… s’écria-t-il.

La mégère tenait encore la bouteille d’eau-de-vie dans sa main crispée. Pierre voulut s’en emparer. Mais sa mère arrêta son regard fixe et vitreux sur lui :

— Quéque tu veux, toi, l’avorton ? dit-elle en bredouillant. Tu veux donc t’ivrogner, monsieur Cupidon ?

Ce fut son dernier effort… Elle roula au pied du grabat en poussant des hurlements d’hyène en fureur… Puis elle se tut, vaincue par l’ivresse et comme paralysée.

Lorsqu’il n’eut plus devant lui que ces deux corps inertes, Pierre s’imposa le devoir de rester là, comme à un poste que sa piété lui commmandait de ne pas abandonner. La nuit arrivait. Il alluma le bout de chandelle fiché dans le goulot de la bouteille et vint le placer, en guise de cierge, au chevet du mort.

Puis il alla s’asseoir sur l’escabeau, les coudes aux genoux et le front dans les mains.

Louise n’était plus là-haut dans ce grenier. Il ne la reverrait plus. C’était fini ! Désormais, il serait seul dans le monde, comme autrefois, avant qu’il n’eût rencontré l’ange qui avait éclairé sa vie d’une lueur ignorée.

Le jour naissant le trouva accroupi, brisé, le regard brûlé par la fièvre et les larmes. Les premières clartés du matin filtrant par la fenêtre se projetaient sur le visage livide de Jacques et lui donnaient des tons blafards.

Il s’avança tout près du grabat mortuaire et s’agenouilla devant le corps.

Pierre pleurait et priait encore lorsque les hommes vinrent pour l’ensevelissement. En ce moment, même, la Frochard se réveillait de son sommeil d’ivrogne. Elle jeta un regard vague autour d’elle.

Puis, machinalement, tout à fait inconsciente, elle alla s’agenouiller à côté de Pierre, pendant que les ensevelisseurs procédaient à leur funèbre besogne.

Lorsque fut arrivée l’heure de se mettre en marche pour accompagner le cercueil, la vieille mendiante se plaça à côté du rémouleur et suivit le corps, machinalement.

· · ·

· · ·

Revenons au chevalier de Vaudrey et à Picard, qui sont arrivées au Havre.

Pendant que son maître se reposait, le fidèle serviteur s’était porté au-devant de la charrette de déportées.

— Avez-vous Mlle Henriette Gérard ? demanda-t-il au chef du convoi.

— Oui, nous avons ça. C’est le numéro 12 !… Par exemple, l’ami, fit-il en riant, si vous voulez la voir, il faudra accepter la paire.

— Quelle paire ?

— La paire de demoiselles, parbleu : car elles sont enchaînées deux à deux.

La conversation fut interrompue par l’arrivée du soldat accompagnant les deux prisonnières. Mais, tout aussitôt, Picard se leva d’un bond en s’écriant :

— Vous vous êtes trompé, aucune des deux n’est Henriette Gérard !

— Vous croyez ? fit le sergent. Vous allez voir.

Il s’était tourné vers les deux femmes. Il appela :

— Henriette Gérard, avancez !

Marianne s’approcha aussitôt, entraînant avec elle sa compagne de chaîne.

— Eh bien ! l’ami, ricana le militaire en s’adressant à Picard, vous voyez que je connais tout mon monde… Voilà bien la demoiselle que vous cherchez…

Mais le vieux domestique n’écoutait plus. Sur son visage se lisait la stupéfaction.

Le pauvre diable regardait Marianne, dont les traits ne lui étaient pas inconnus.

Il fut quelques instants avant de pouvoir interroger.

Puis, s’approchant de la jeune femme :

— Que signifie cela ? demanda-t-il.

Et comme la prisonnière s’obstinait à déclarer qu’elle était bien Henriette Gérard :

— Ah ça ! lui dit Picard, vous voulez donc me faire croire que j’ai complètement perdu l’esprit. Mais je connais Henriette… Je l’ai vue de mes yeux ; je lui ai parlé… Et je vous dis que ce n’est pas vous !…

— Et je vous dis, moi, que je me nomme bien Henriette Gérard, répondit avec fermeté Marianne.

Marianne se souvenait d’avoir vu Picard à la Salpêtrière. Elle l’avait entendu se donnant, auprès de sœur Geneviève, comme valet de confiance du lieutenant de police. Or, il fallait, jusqu’à l’embarquement que son identité ne fut pas reconnue. Il le fallait dans l’intérêt d’Henriette, qui serait certainement recherchée, découverte et déportée, si la substitution était prouvée. C’est donc avec la plus grande énergie qu’elle continua de jouer son personnage.

Picard était abasourdi. Il se demandait s’il était le jouet d’un rêve, ou si sa raison l’abandonnait.

Le sergent vint au secours de Marianne pour mettre un terme à cette situation.

— Eh bien ! s’écria-t-il, vous avez dit à votre amie ce que vous aviez à lui dire… Laissez-nous maintenant continuer notre besogne.

Et s’adressant aux deux prisonnières :

— En route, vous autres !

Nous renonçons à décrire l’état d’esprit du pauvre Picard, quand il se retrouva en présence de son maître.

— Si tu viens à pareille heure, c’est que tu as quelque chose d’important à m’apprendre… prononça Roger. La voiture des exilées est arrivée ?

— Oui, mon maître !

— Henriette ?… Tu l’as vue ?… Tu lui as parlé ?… Tu lui as dit que je la délivrerai.

— Non, mon maître ! non…

Cette réponse fit bondir Roger.

— Tu es donc devenu fou, Picard ?…

— Je le crains, monsieur le chevalier, car je ne comprends rien à ce qui se passe…

— Voyons, ne tremble pas ainsi, et dis-moi ce que tu venais m’annoncer.

— Eh bien ! voilà : j’ai attendu l’arrivée des charrettes… Il y en avait deux, remplies de femmes, Mais je suis resté confondu en voyant que votre chère adorée ne se trouvait dans aucune des deux voitures…

Roger avait écouté jusque-là en faisant des efforts pour contenir son anxiété. Cette fois, il éclata avec fureur.

— Je ne peux pas croire que tu aies raison… Ne savons-nous pas qu’Henriette a été condamnée à être transportée à la Louisiane ?

— Oui, mon maître !

— Comment se fait-il alors que tu viennes m’annoncer qu’elle ne fait pas partie du convoi des déportées ?

— C’est précisément ce que je n’ai pu expliquer. Elle ne s’y**trouvait pas ; mais une femme affirmait être Mlle Henriette…

— Une femme ?… Une autre, dis-tu ?

— Oui, monsieur le chevalier.

— Oh ! j’approfondirai ce mystère ! Si elle n’a pas quitté Paris, ainsi que tu me l’annonces, nous ne devons pas rester une heure de plus au Havre et, dès que je me serai assuré du fait, nous nous remettrons en route.

Le lendemain matin, Roger se rendit chez le capitaine du port, qui lui confirma l’arrivée du convoi et lui apprit que le départ des exilées aurait lieu à l’heure de la marée. Roger demanda s’il ne lui serait pas permis de voir les condamnées au moment de leur embarquement.

Le capitaine, ayant accédé à ce désir, le chevalier de Vaudrey et Picard se rendirent sur le quai.

Les prisonnières arrivèrent bientôt.

Celles-ci s’arrêtèrent devant le capitaine du port. L’appel nominal devait avoir lieu avant l’embarquement.

D’un coup d’œil, Roger, qui avait parcouru le rang tout entier, avait pu se convaincre qu’Henriette ne s’y trouvait pas. Le sergent fit l’appel. Lorsqu’il arriva au nom d’Henriette, le chevalier tressaillit. Ses regards se portèrent sur la femme qui répondait : « C’est moi ! » Et il se tourna vers Picard, qui roulait des yeux effarés.

— Tu as entendu ? demanda-t-il à voix basse.

— Hélas ! oui, mon maître ! oui… c’est là le mystère que j’étais venu vous annoncer cette nuit !…

— Et que je vais pénétrer dans un instant.

— Oui, nous le découvrirons, dit Picard. Nous monterons à bord, et là…

— Je vais d’abord obtenir l’agrément du capitaine.

Le capitaine déféra au désir du gentilhomme qui se présentait comme étant le neveu du lieutenant de police ; et le chevalier, accompagné de Picard, put se rendre à bord du navire. Peu de temps après qu’il fut sur le pont du bâtiment, il vit venir, à force de rames, les deux embarcations où les déportées avaient pris place.

Lorsque ce fut le tour de Marianne de se présenter sur le pont, le chevalier de Vaudrey demanda au capitaine l’autorisation de causer, pendant quelques instants, avec cette prisonnière, à laquelle, disait-il, il portait intérêt.

— Vous n’êtes pas, dit le capitaine à Roger, la seule personne qui vous intéressez à cette malheureuse fille, voici, en effet, une lettre qui m’a été remise de la part de monseigneur le lieutenant de police… M. le comte de Linières me recommande particulièrement la déportée, qui se nomme Henriette Gérard. Au surplus, voici une lettre du lieutenant général de police pour le gouverneur de la Louisiane, et je ne me trompe certainement pas en vous assurant que la nommée Henriette Gérard, à son arrivée à la Louisiane, obtiendra des adoucissements à sa situation de détenue.

Plus que jamais, le chevalier de Vaudrey avait hâte d’entrer en conversation avec la prisonnière.

Il aborda Marianne en lui disant qu’il avait l’autorisation de demeurer avec elle, sur la dunette, jusqu’au moment où l’on s’apprêterait à lever l’ancre.

La jeune femme s’inclina, marchant à côté de Roger. Picard suivait.

Marianne, à sa vue, avait éprouvé un saisissement.

Elle se doutait que le gentilhomme qu’il accompagnait devait être celui qui avait été le protecteur d’Henriette, celui dont l’amour était la cause de tous les malheurs qui s’appesantissaient sur la jeune fille. Elle devina quel genre de conversation allait s’échanger entre elle et lui, elle s’y prépara, commandant à son émotion.

Marianne raconta la scène qui s’était passée entre elle et les deux jeunes filles, sur le Pont-Neuf, le soir, au moment de l’arrivée du coche de Normandie. Elle fit le récit rapide de tout ce qu’elle avait été avant la rencontre des deux orphelines. Et, revenant à la scène de la Salpêtrière, elle la raconta tout entière.

Mais Roger avait compris dès les premiers mots, et il s’écria, en saisissant les mains de la prisonnière :

— Ce que vous avez fait là est généreux et grand.

Marianne l’interrompit :

— J’ai fait, dit-elle, ce que me commandait de faire ma conscience, éclairée par Henriette Gérard.

L’heure était venue… Sur le pont, les matelots exécutaient les ordres donnés pour l’appareillage. En voyant le capitaine s’approcher, probablement pour le prévenir que l’entretien avec la prisonnière devait prendre fin, Roger dit vivement à Marianne :

— Comment avez-vous pu prendre la place de celle que vous sauvez aujourd’hui ?

— Grâce à la complicité de deux personnes qui n’ont pas voulu laisser s’accomplir une injustice criante, un crime odieux. D’abord la supérieure, sœur Geneviève.

— Et l’autre ?

— Un bienfaiteur de l’humanité, le docteur qui soigne les malades à la Salpêtrière.

— Mais c’est le docteur Hébert ! celui qui donne ses soins à Mme la comtesse.

— J’ignore son nom, fit Marianne ; mais je sais qu’il a bien voulu, à la sollicitation de sœur Geneviève, s’occuper de moi… Je sais qu’il a dû intéresser à mon sort des personnages très haut placés, et que c’est à force de démarches qu’il est parvenu à obtenir ma grâce.

Et elle ajouta, en regardant Roger :

— C’est lui qui pourra vous aider à retrouver Mlle Henriette, qui doit, à l’heure présente, avoir quitté la Salpêtrière…

— Je ne dois pas vous laisser partir, objecta Roger : je ne dois pas permettre que vous subissiez la peine qui vous a été remise…

— Vous ne pouvez rien pour moi, monsieur le chevalier, dit Marianne. Tout ce que je vous supplie de faire, c’est de dire à Mlle Gérard qu’au moment de quitter la France pour toujours, ma pensée est tout entière pour elle, pour cette aveugle infortunée dont la voix si douce m’a ramenée sur le chemin du devoir…

La voix du capitaine se fit entendre :

— Nous allons lever l’ancre, monsieur le chevalier, dit-il, et j’aurai l’honneur de vous accompagner jusqu’à terre, si vous le permettez.

— Ne vous dérangez pas, monsieur, répondit Roger, troublé, et les regards fixés sur Marianne.

Et, montrant la prisonnière, il dit au capitaine :

— Permettez-moi, monsieur le capitaine, de recommander cette jeune fille à votre bienveillance.

— Cette bienveillance lui est acquise, monsieur le chevalier.

Marianne remercia du regard, et le chevalier s’éloigna après avoir énergiquement pressé la main de l’exilée.

Lorsque le navire eut disparu, le chevalier dit à Picard, en s’éloignant du quai :

— Maintenant, il faut retrouver Henriette !…

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