‹ Les deux orphelinesChapitre 52 sur 65 · Chapitre 1

Chapitre 1

Les premières étapes furent parcourues sans que Picard osât interrompre les méditations de son maître.
Tout à coup, le chevalier entama la conversation :
— Voyons, mon ami, commença Roger : nous devons, je crois, avant tout, prendre nos dispositions pour nous épargner une méchante histoire en arrivant à Paris.

— C’est juste !

— Oui, mais comment t’y prendrais-tu ?

— Monsieur le chevalier ne croit-il pas qu’une extrême prudence doit servir de guide à nos moindres actions ? Par conséquent, il est, à mon avis, indispensable que nous entrions dans la capitale chacun par une porte différente. Après quoi, nous manœuvrerons de façon à nous cacher le plus possible, d’abord des exempts, ensuite des gens que nous connaissons, car notre équipée doit être connue depuis longtemps.

— Soit, fit le chevalier… Mais il faut, si l’un de nous deux était arrêté, que l’autre puisse agir et retrouver Henriette.

— Vous la retrouverez, mon cher maître, chez l’excellent docteur Hébert. Et, si vous ne me renvoyez pas, c’est que je gémirai sous les verrous.

— Enfin, conclut Roger, convenons, à tout hasard, d’un endroit où nous pourrons nous rencontrer sans être exposés à être reconnus.

— Dans une église quelconque : on est bien sûr que M. le lieutenant de police n’enverra pas là ses agents, où ils n’auraient que faire.

— Soit ! à Saint-Nicolas-des-Champs.

— Bien trouvé, mon bon maître.

— À six heures ! continua le chevalier… Pour le soir même de notre arrivée à Paris.

— Entendu !…

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Le crépuscule commençait comme Roger arrivait à la hauteur du faubourg Saint-Honoré.

Qu’allait-il faire ?

Se rendre immédiatement chez le docteur Hébert fut sa première idée. Il ne doutait pas que le médecin de la comtesse de Linières ne le reçut admirablement, en dépit de son aventure et de son évasion de la Bastille.

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Depuis le jour où les deux orphelines étaient venues, elles aussi, frapper à la porte du docteur Hébert, le célèbre praticien n’avait cessé d’avoir pour elles toute la sollicitude du meilleur des pères.

Pour Louise, c’était une vie nouvelle qui commençait après l’effroyable existence à laquelle l’avait condamnée la Frochard. La pauvre créature avait vite oublié les malheurs qui s’étaient abattus sur elle, depuis qu’elle avait retrouvé sa sœur.

Tout d’abord, dans la joie de se retrouver dans les bras de son amie, Louise ne l’avait pas interrogée, comme l’idée eût dû lui en venir.

Quant à Henriette, l’immense bonheur d’avoir réussi enfin, après tant d’efforts infructueux, l’avait tenue, pendant quelques jours, sous l’excitation d’une joie dégagée de toute préoccupation. Aussi n’avait-elle songé, dans ce premier moment, qu’à s’occuper des mille petits soins que réclamait l’état lamentable de Louise.

Un matin, le docteur Hébert appela dans son cabinet Mlle Gérard, qui, tout étonnée et croyant qu’il allait être question de la santé de l’aveugle, dit au médecin :

— Est-ce que ma pauvre sœur serait dans un état inquiétant ?

— Il ne s’agit pas de votre sœur, mon enfant, dit le docteur avec intérêt… Ce n’est pas sa santé qui m’inquiète en ce moment, mais bien l’état de votre esprit…

— Comment, c’est de moi ?…

Henriette regarda son interlocuteur avec inquiétude.

— Mon enfant, reprit M. Hébert, vous éprouvez une souffrance morale qu’il est urgent de combattre.

Henriette poussa un soupir. Ses joues s’empourprèrent sous le regard du médecin.

— Si je vous parle ainsi, poursuivit M. Hébert avec bonté, c’est que je lis dans votre cœur et dans votre esprit aussi clairement que dans un livre. Vous avez des appréhensions, parce que vous redoutez un danger.

— C’est vrai, balbutia la jeune fille.

— Et ce danger, je le devine ; c’est la découverte du stratagème que nous avons employé pour vous arracher au châtiment que l’on vous avait infligé.

— Et que je n’avais pas mérité, interrompit Henriette en relevant la tête.

— Aussi, répliqua le médecin, n’est-ce pas, en réalité, contre vous qu’a éclaté d’abord la colère de M. de Linières, mais bien contre…

— Contre le chevalier de Vaudrey, dit Henriette, devenue plus tremblante encore.

— Et vous, pauvre enfant, vous avez subi le contrecoup de cette colère. On a voulu punir le chevalier en vous frappant ! Et l’on vous a sacrifiée sans pitié !

Henriette tremblait sous le coup d’une émotion violente. Elle se souvenait, Picard le lui avait dit à la Salpêtrière, que Roger était enfermé dans un cachot de la Bastille. Or, elle n’avait plus revu Picard et elle ignorait ce qui, depuis lors, était advenu du chevalier. Elle était d’autant plus anxieuse que le neveu du lieutenant de police devait tenter l’impossible pour la délivrer.

Ce n’était pas par son intervention qu’elle avait pu franchir, libre, les grilles de la Salpêtrière. Que lui était-il arrivé ? En cet instant où le docteur ravivait en elle des souvenirs que la vue de Louise avait momentanément endormis, Henriette brûlait d’interroger son protecteur au sujet de Roger. Et, d’un ton ému, elle dit :

— Celui qui a encouru les rigueurs de son parent a, sans doute, aujourd’hui, à se repentir de n’avoir pas obéi à la volonté du comte de Linières !…

Le docteur ne jugea pas à propos de la renseigner immédiatement sur le sort du chevalier. Prenant un détour pour en arriver à la question qu’il désirait adresser à Henriette, il reprit :

— Je sais que, si vous avez tant souffert, c’est que vous aviez été l’objet d’un amour…

— Que je n’avais pas provoqué, monsieur ! s’écria Henriette tremblante.

— Je le sais.

— Oh ! vous ignorez, s’exclama la jeune fille en s’animant, combien j’ai lutté contre la résolution qu’avait prise M. le chevalier de me donner son nom malgré la volonté de sa famille. Ah ! s’il ne s’était pas montré sourd à mes paroles, que d’infortunes nous eussent été épargnées à tous les deux…

Le docteur avait écouté sans interrompre, il se félicitait, maintenant, d’avoir aidé cette malheureuse jeune fille à se dérober à la vengeance du lieutenant de police. Mais il ne pensait pas que son œuvre de bienfaisance dût demeurer incomplète. Henriette, libre, restait encore sous le coup d’une nouvelle arrestation. Ce qu’il lui fallait obtenir pour elle, ce n’était plus seulement une grâce, mais une réhabilitation. Mais il voulut, en attendant, apporter un soulagement à la douleur de sa protégée.

Et, d’un ton paternel, il reprit :

— Ne vous lamentez pas ainsi, mon enfant : vous êtes arrivée, je l’espère, au terme de vos cruelles épreuves. Tant que vous habiterez chez moi, vous serez à l’abri des recherches. Soyez donc rassurée de ce côté. Quant à M. le chevalier de Vaudrey, j’ignore ce qu’il est devenu : mais je puis vous certifier qu’il n’est plus à la Bastille.

— Il est libre ! s’exclama la jeune fille.

— Oui !… fit le docteur : il est parvenu à s’évader de la Bastille et doit être, à cette heure, en sûreté dans quelque coin de la France, qui sait ? Peut-être à Paris, où, en dépit de la police du comte de Linières, on peut souvent rester introuvable…

Henriette avait, en apprenant cette nouvelle, manifesté une joie très vive. Mais son front se rembrunit presque aussitôt. Elle se disait qu’il était bien singulier que ni le chevalier, ni Picard n’eussent essayé de la revoir !… Son cœur se serra…

Mais elle se tut, pour cacher à l’homme de bien qui lui donnait asile ce mouvement de douleur. M. Hébert ne se trompa pas à ce silence.

— Pourquoi tremblez-vous ainsi, mon enfant, lui dit le docteur, lorsque je vous parle du chevalier de Vaudrey ?… Il n’est pas difficile de le deviner… Vous l’aimez !

Henriette rougit, mais elle ne protesta pas. Elle répondit avec un accent de sincère émotion :

— Si c’est une question que vous me posez là, pour obtenir un aveu, je vous parlerai en toute franchise, monsieur le docteur. Je ne le nie pas, j’ai éprouvé pour celui qui, au péril de sa vie, m’avait sauvée d’une odieuse machination ourdie contre mon honneur, un sentiment de profonde reconnaissance… Plus tard, quand ce protecteur que la Providence m’avait envoyé me parla de sa sympathie pour moi, j’ai senti que la mienne lui était acquise… Et, depuis, j’ai vainement essayé de maîtriser cette affection chaque jour plus tendre pour mon protecteur.

» Vous savez le reste, monsieur. Le malheur est venu nous frapper tous deux au moment où chacun de nous avait épuisé tous les raisonnements, moi pour le convaincre de la nécessité de m’oublier, de ne pas persévérer dans un projet d’union irréalisable, lui pour me persuader qu’il surmonterait tous les obstacles. »

Il y eut un moment de silence. Après quoi, le docteur reprit :

— Et, après ces vains efforts, vous en êtes arrivés à un résultat diamétralement opposé à celui que vous espériez atteindre : vous l’aimez toujours et il lui a fallu se séparer de vous, le cœur plein de votre pensée. Si je vous parle ainsi ajouta le docteur, ce n’est pas pour vous faire un reproche d’aimer le chevalier, mon enfant, mais bien pour m’occuper de vous, de vos intérêts en connaissance de cause. Je voudrais réparer, autant que possible, une criante injustice : je veux que vous sortiez réhabilitée, comme vous méritez de l’être, de cette situation douloureuse. Il y a, pour atteindre ce but, bien des difficultés à aplanir, bien des colères à affronter !… J’ai voulu vous en prévenir et m’assurer que vous serez docile à mes conseils ; qu’enfin vous m’obéirez en tout point, lorsque sera venu le moment d’agir. Maintenant, fit-il, en terminant, allez, mon enfant, rejoindre votre chère aveugle… Un jour, je m’occuperai d’elle à son tour.

Les choses en étaient là, lorsque Roger, de retour à Paris, avait résolu de se rendre chez le docteur Hébert, dans l’espoir d’obtenir de lui des nouvelles de l’orpheline.

Le chevalier était arrivé tout bouillant d’impatience devant l’hôtel.

— M. le docteur Hébert ? s’informa-t-il auprès du suisse qui se présentait.

— Qui dois-je annoncer ? dit le domestique.

— Annoncez une visite de la part du comte de Linières.

Roger n’attendit que quelques secondes le retour du valet, qui venait lui annoncer que le docteur Hébert l’attendait dans son cabinet. Le docteur le regarda et, le reconnaissant aussitôt :

— Vous ici ? dit-il.

Le chevalier avait retrouvé toute sa présence d’esprit.

— Excusez-moi de ne pas m’être fait annoncer, comme il eût été correct de le faire.

— Peut-être avez-vous craint, monsieur le chevalier, que je ne voulusse pas recevoir un évadé de la Bastille ?

— Je sais tout ce que je puis espérer de la bienveillance du vieil ami de ma famille… Si je suis venu à vous, c’est que je n’ignore pas que vous avez été plein de bonté et de pitié pour une infortunée, et que vous ne refuserez pas d’accueillir favorablement la prière que je vais vous adresser.

— Si je me suis intéressé, si je m’intéresse encore au sort de cette pauvre jeune fille ce n’est pas une raison, dit le docteur, pour que je veuille braver les convenances que je dois observer à l’égard d’une personne digne du respect de tous, de M. le comte de Linières.

Dans son espoir de retrouver Henriette, Roger n’avait pas réfléchi à l’embarras dans lequel il mettrait le docteur. Mais, son exaltation aidant, il passa outre aux ménagements que comportait sa démarche.

— Cependant, fit-il, je ne dois pas ignorer le sort de la malheureuse enfant qu’on a frappée en voulant m’atteindre, et ce n’est pas vous, dont la bonté, la charité sont inépuisables, qui consentirez à ce que je sorte d’ici la mort dans l’âme, à ce que j’en sois réduit à fouiller les rues de Paris à la recherche de celle dont je veux implorer le pardon, à qui je veux consacrer ma vie.

Puis, sans transition :

— Vous avez, je le sais, arraché à M. le comte de Linières sa victime ; vous avez aidé l’innocente jeune fille à sortir de cette prison de la Salpêtrière ; vous savez donc où elle se trouve en ce moment ; vous le savez, car votre sollicitude pour le malheur n’a pu s’arrêter à la porte de la prison si généreusement ouverte par vous à la pauvre Henriette. Puisqu’il en est ainsi, je vous en conjure, ne me laissez pas plus longtemps sous le coup de l’angoisse qui me torture !

Le médecin se détourna à demi pour cacher son visage où il lisait l’émotion qu’il éprouvait, puis il répondit à Roger :

— Tout ce qu’il m’est permis de vous dire, mon ami, c’est que celle à laquelle nous nous intéressons tous deux est aujourd’hui sous le coup du désespoir qui l’a envahie, lorsqu’elle s’est vue traînée en prison.

— Cette incarcération est un crime !

— Dites une fatalité, répondit le docteur : oui, une déplorable fatalité qui a mis cette jeune fille aux prises avec les douloureux événements qui vous ont fait la rencontrer ; c’est par une fatalité qu’elle a laissé son cœur s’ouvrir à l’amour que vous avez su lui inspirer !… C’est la fatalité qui vous a fait oublier combien sont insurmontables les obstacles qui se dressent entre la jeune ouvrière et le gentilhomme.

— Eh bien ! je lui ai juré, je jure encore que je renverserai ces obstacles auxquels vous faites allusion. Vivre avec elle et pour elle et lui donner mon nom, telle est ma volonté, qu’aucune puissance au monde ne saurait changer : vivre avec elle… ou mourir.

— Vous parlez de mourir ! dit froidement le docteur, et vous oubliez la comtesse de Linières, qui vous a servi de mère ; vous oubliez qu’en vous perdant elle ne survivrait pas à sa douleur.

— Oh ! mon Dieu !… s’exclama Roger ; pourquoi évoquer le souvenir de cet ange en ce moment ? Pourquoi opposez-vous sa maternelle affection pour moi au désespoir qui me brise l’âme ?

— Parce que c’est mon devoir, Roger, de vous ouvrir les yeux sur l’état de la comtesse ; parce que je ne dois pas vous laisser ignorer la gravité du mal qui la consume.

Le chevalier de Vaudrey, en entendant ces terribles paroles, était demeuré muet, interdit. Une pâleur livide envahit son visage, et ses traits se contractèrent sous l’influence de l’anxiété qui lui étreignait le cœur.

— Quoi ! fit-il, parvenant enfin à retrouver la voix, ma tante bien-aimée serait en danger de mort ?

— La vie de Mme de Linières ne résisterait pas à une émotion violente. Je me serais fait un cas de conscience de vous le laisser ignorer, comme je me fais un devoir de vous dire que sa préoccupation constante est, vous sachant en désaccord avec le comte, de se demander quel en sera le dénouement ; et aujourd’hui qu’elle a appris la punition que vous avait attirée votre résistance aux volontés de votre oncle et votre désobéissance aux désirs du roi, la pauvre dame est dans un état fort grave, infiniment plus grave qu’il y a quelques jours. Et c’est pour cela que je m’adresse à votre cœur, à votre affection pour la comtesse ; il faut que vous m’aidiez à battre en brèche l’épuisement qui gagne chaque jour du terrain, alimenté par le chagrin !…

— Moi !… Moi !… Oh ! parlez, que faut-il faire ?

— Il fait retourner auprès de celle qui souffre tant de votre absence !…

Roger étouffa une exclamation de surprise.

— Retourner à l’hôtel de Linières ?… Mais c’est me retrouver en présence du comte ; c’est aller braver sa colère jusque chez lui.

M. Hébert marchait à grands pas. S’arrêtant subitement devant le chevalier de Vaudrey, il lui dit avec une énergie qui contrastait avec sa douceur habituelle :

— Quoi qu’il doive en coûter autant à votre amour-propre qu’à votre amour, je vous dis, moi, qu’il faut que vous retourniez auprès de la comtesse ! Et, pour cela, vous devrez faire votre paix avec M. de Linières.

— C’est une soumission que vous m’imposez là !

— Soit !… admettez cela !… Il le faut !

— Oh ! docteur !… docteur… Ce que vous exigez, c’est le sacrifice de mon amour et aussi de mon honneur !… J’ai juré à Henriette de vaincre toutes les résistances qui s’opposeraient à notre union !… Et vous me proposez de manquer à mon serment !

— Je vous adjure de vous rappeler que la comtesse se meurt !… Une hésitation de votre part serait…

— Un crime… Oui, s’il en est ainsi, je serais criminel en refusant de me rendre aux raisons que vous me faites valoir !

Le malheureux jeune homme était dans un état d’agitation indescriptible.

Le docteur le suivait du regard, épiant ses gestes désespérés. Enfin, saisissant le bras du chevalier, il obligea celui-ci à s’arrêter devant lui. Et, calme comme un juge qui prononcerait une sentence :

— Vous connaissez votre devoir, Roger ! Vous allez l’accomplir ! Je ne veux pas vous faire l’injure d’en douter !

Et comme le jeune homme, succombant à l’émotion, s’affaissait dans un fauteuil, M. Hébert ajouta :

— Demain, vous retournerez à l’hôtel de Linières ; d’ici là, j’aurai préparé la comtesse à cet événement…

Puis, serrant la main du chevalier, atterré et vaincu :

— En outre, Roger, continua-t-il, je ne saurais me faire fort d’obtenir du comte qu’il vous épargne des reproches violents… Mais comptez sur moi pour tout tenter dans ce sens.

M. de Vaudrey se leva d’un bond. Fixant son regard sur le docteur, il s’écria d’une voix déchirante :

— Et elle ?… l’autre victime ?… Celle qui aura le droit de me trouver lâche ?…

— Elle vous estimera comme on estime l’homme qui remplit religieusement son devoir. Et qui sait, continua le médecin, si vous n’aurez pas un jour à vous féliciter d’avoir suivi mon conseil !

— Que voulez-vous dire par là ? fit le chevalier en dardant des regards anxieux sur son interlocuteur.

— Espérez !… répondit M. Hébert en lui serrant affectueusement les mains ; c’est la seule consolation que je puisse vous accorder… pour l’instant ; mais elle a sa valeur, mon ami, et il ne dépendra pas de moi, je vous le promets, que votre rêve le plus cher ne se réalise.

Dans l’état d’esprit où se trouvait le chevalier, les dernières paroles du docteur eurent pour effet de réveiller le souvenir d’Henriette, au moment où le sacrifice que commandait la situation de la comtesse avait complètement envahi sa pensée. Le jeune homme crut l’instant favorable pour obtenir du docteur qu’il se départît un peu de la discrétion dans laquelle il s’était enfermé en ce qui concernait l’endroit où se cachait Mlle Gérard.

Il s’adressa à M. Hébert en des termes si émus qu’il finit par obtenir cette réponse :

— Vous m’avez donné la preuve tout à l’heure que votre cœur était haut placé ; je vais, à mon tour, vous donner une preuve de la confiance que j’ai en vous. En quittant la Salpêtrière, il était indispensable que celle qui venait de bénéficier d’une liberté inespérée ne pût être rencontrée ou découverte ; il lui fallait trouver un asile sûr où l’on ne songeât pas à venir la chercher… Or, j’ai trouvé cet asile.

— Henriette est ici !… ici même ! s’écria le chevalier de Vaudrey dans un mouvement de joie immense.

Et, se précipitant sur les mains du docteur, il les retint, emprisonnées dans les siennes, en murmurant d’une voix assourdie par une émotion insurmontable :

— Oh ! merci !… merci !… Voilà bien cette bonté d’âme qui a fait de vous le bienfaiteur des pauvres, la providence de ceux qui souffrent !

Roger avait conçu instantanément l’espoir que, grâce à la présence de la jeune fille chez le docteur, il allait la voir.

— Combien ne vous dois-je pas de reconnaissance, fit-il, d’avoir permis que je revisse celle dont l’absence avait brisé mon âme !

Mais M. Hébert l’interrompit aussitôt par ces mots, prononcés d’une voix grave :

— Vous n’avez pas espéré, je suppose, chevalier, que je tolérerais ici une entrevue entre vous et celle à qui j’ai offert l’hospitalité ?

M. de Vaudrey perdit subitement toute la joie qui avait, un instant, éclairé son visage. L’attitude du médecin avait promptement calmé son esprit, le gentilhomme comprenait bien qu’il n’y avait pas à insister.

Au surplus, M. Hébert avait repris avec bonté :

— Le jour où vous reverrez Mlle Gérard n’est peut-être pas très éloigné, et, ce jour-là, vous aurez le droit de proclamer bien haut votre amour.

— Que dites-vous là, docteur ?

— Je prétends qu’à moins de devenir correctement l’époux de celle que vous aimez, il ne doit plus y avoir entre elle et vous de relations à un titre quelconque. Je dis que ce serait faire injure à la vertu de Mlle Gérard que de supposer qu’elle consente jamais à vous revoir sans y être autorisée.

— Par qui !… par qui donc ?

— Par celui qui est devenu le chef de votre famille.

— Le comte de Linières ? Mais c’est impossible !

— Dans ce cas, vous devez perdre l’espoir de… revoir Henriette.

— Mais, docteur, ce serait me condamner au plus épouvantable supplice ?

— Je sais que c’est le devoir de tout homme honnête d’éviter de compromettre celle qu’il aime !

Le chevalier de Vaudrey courba la tête et, commandant à la souffrance morale qu’il éprouvait, répondit avec dignité :

— Je vous remercie, docteur, d’avoir de Mlle Henriette Gérard la bonne opinion que vous venez d’émettre. Et, puisque je dois viser à la plus absolue correction dans cette affaire de cœur, je ne faillirai pas à cette obligation. Je me rends à votre désir.

M. Hébert lui tendit la main.

— Vous n’oublierez pas, Roger, lui dit-il du ton le plus affectueux, que vous avez consenti à retourner chez le comte de Linières.

— C’est vrai ! murmura le chevalier.

— De mon côté, je vous ai donné l’assurance que je préparerais la voie à une entrevue. Donc, avant de vous présenter à l’hôtel de Linières, nous devons indispensablement nous revoir.

— Reviendrai-je ici ?

Après quelques secondes d’hésitation, le médecin répondit :

— Non !… Ce serait renouveler, aussi inutilement que cruellement, une épreuve dont, j’en conviens avec satisfaction, vous sortez à votre honneur, mais non sans une violente secousse pour votre âme !… Nous nous reverrons à l’hôpital Saint-Louis… demain, à dix heures, avant que je ne commence mes visites aux malades.

— J’y serai.

— Au fait ! je ne pensais plus à vous demander où vous habitez pour le moment… Il pourrait se faire que j’eusse absolument besoin soit de vous voir sur l’heure, soit de correspondre avec vous.

Sans répondre, le chevalier de Vaudrey s’approcha du secrétaire et inscrivit, sur un feuillet de papier, l’adresse de l’hôtellerie où il était descendu – tout au bout du faubourg Saint-Honoré. Il salua le docteur et sortit avec précipitation du cabinet.

Lorsque le chevalier de Vaudrey se trouva dans la rue, il voulut jeter un dernier regard sur cet hôtel où sa bien-aimée avait reçu l’hospitalité ; il aperçut un visage de femme derrière la vitre d’une croisée. Roger étouffa un cri. Il venait de reconnaître Henriette. Au même instant, la vision disparut, tandis que le chevalier de Vaudrey demeurait à la même place.

Quel vague espoir le retenait là, les yeux fixés sur cette croisée ?

Le pressentiment qui vient aux amoureux, peut-être ?

En effet, une minute ne s’était pas écoulée que la croisée s’ouvrait. Mais, cette fois, deux têtes de jeunes filles s’y encadraient.

Henriette désirait faire savoir à son protecteur qu’elle avait enfin retrouvé sa chère aveugle, qu’ils avaient si longtemps vainement cherchée ensemble.

Le chevalier de Vaudrey s’inclina pour indiquer qu’il comprenait et la double vision disparut. Alors Roger, fou d’émotion, s’enfuit sans retourner la tête.

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