Chapitre 2
Partagé entre l’affection sincère qu’il portait à Diane et les soupçons qui le tenaillaient, le comte de Linières se montrait vivement affecté de l’aggravation de la maladie que le docteur avait, en vain, essayé de combattre.
L’événement qui avait motivé cette aggravation était présent à l’esprit du lieutenant de police.
Il évoquait le souvenir de cette journée fatale où il avait acquis la conviction que la comtesse était, sinon complice, du moins confidente des amours de Roger.
Il se rappelait le visage troublé de Mme de Linières, lorsque celle-ci l’avait vu pénétrer à l’improviste dans la chambre de l’ouvrière. Et ces mots, prononcés par la comtesse lui revenaient à l’esprit :
« Laissez-moi sortir ! Laissez-moi arriver jusqu’à elle. »
Depuis, le comte, assis au chevet de la malade, avait attendu qu’une amélioration survenant dans l’état de la comtesse lui permît de l’interroger.
N’espérait-il pas, dans son insurmontable besoin de découvrir la vérité, que le délire aidant, la malade parlerait et que, dans cette divagation de l’esprit, il entendrait des lambeaux de phrases qui le mettraient sur la voie de ce secret qu’il ne pouvait parvenir à connaître. Une nuit, il s’était cru sur le point d’atteindre son but.
La fièvre faisait rage dans le cerveau de la malade.
À plusieurs reprises, la comtesse avait eu des soubresauts dans son lit. Puis elle tendait les bras dans le vide, comme si elle eût voulu atteindre quelqu’un. Et ses lèvres entrouvertes remuaient… Elle allait parler, sans doute…
Debout, M. de Linières approchait son oreille du visage de la malade… Il attendait ! Mais les lèvres convulsées de la comtesse demeuraient muettes.
— Qui sait si elle ne répondrait pas à mes questions ? se dit-il alors.
Il fut rappelé à lui-même par la présence de la femme de chambre qui se tenait au pied du lit.
— Envoyez tout de suite chercher le docteur Hébert ! commanda le comte.
La servante sortit en essuyant ses larmes.
Demeuré seul, le comte se tordait les bras de désespoir.
— Diane !… murmurait-il en assourdissant sa voix, parle… parle-moi…
La malade fit un effort pour répondre.
Ses lèvres s’agitèrent pour murmurer un mot, un nom :
— Roger !… Roger !…
La comtesse voulait sans doute revoir ce neveu, cet enfant qu’elle considérait comme le sien. Elle l’appelait dans son délire, comme si, avant de mourir, elle eût voulu l’embrasser, le bénir.
M. de Linières écoutait, le front profondément ridé sous l’influence des pensées qui s’agitaient en son esprit. La malade répétait toujours ce même nom :
— Roger !… Roger !…
Il semblait qu’avec cette lucidité des moribonds elle eût deviné qu’on lui avait enlevé son entant d’adoption pour l’enfermer dans un cabanon de forteresse.
M. de Linières s’accusait d’avoir séparé le neveu de sa tante. Et il se disait que, peut-être, au réveil, lorsque la fièvre aurait achevé sa période de violence, la vue du chevalier de Vaudrey serait pour la malade un soulagement, peut-être même une amélioration inespérée !
M. de Linières était sous le coup de l’émotion violente qu’il venait d’éprouver, lorsque le médecin fut introduit dans la chambre.
— Excusez-moi de vous avoir dérangé à une pareille heure, mon cher ami, dit-il, mais… j’ai cru que j’allais la voir exhalant son dernier soupir…
Le médecin s’approcha du lit. M. de Linières observait, anxieux, la physionomie du praticien. En voyant M. Hébert hocher la tête, il lança au médecin un regard empreint d’angoisse.
— Eh bien, oui ! fit le docteur, je sais ce qui a dû se passer : de l’agitation, une forte fièvre avec délire…
— Oui !… répondit le comte, le délire !… Et toujours ce nom… ce nom !…
M. Hébert arrêta son regard sur le visage de son interlocuteur.
— Elle a parlé ? demanda-t-il.
— Oui !… C’est-à-dire qu’elle a prononcé à plusieurs reprises le nom de son neveu !…
— Roger ! Eh bien ! c’est qu’elle désire le voir. Il faut qu’il soit ici, au plus tôt !
M. de Linières était devenu d’une pâleur livide.
— C’est impossible ! dit-il.
Le docteur, qui, à ce moment-là, ignorait l’évasion de Roger, fit observer que M. le lieutenant de police avait assez d’autorité pour ouvrir à un prisonnier – peu dangereux du reste ! – les portes de la Bastille.
— Mais je ne peux pas !… Je ne peux pas !… répéta le comte avec une rage contenue, le chevalier de Vaudrey s’est évadé de la forteresse…
Le médecin sursauta.
— Évadé ?… lui ?…
— Oui, docteur… Et, qui plus est, jusqu’à hier soir pas un de mes agents n’avait pu retrouver sa trace…
M. Hébert s’était assis, vivement impressionné.
Pendant quelques instants, les deux hommes gardèrent le silence.
Le docteur Hébert connaissait trop l’attachement que ressentaient l’un pour l’autre la comtesse de Linières et son neveu pour ne pas espérer que la vue du jeune homme à son chevet provoquerait une réaction salutaire.
Aussi bien, pensait-il, ce serait également l’occasion d’un rapprochement entre l’oncle et le parent si peu enclin à l’obéissance.
Donc en venant ce jour-là chez sa sympathique cliente, le médecin avait-il déjà ruminé la proposition qu’il comptait faire. Quelle ne fut pas sa stupéfaction à la nouvelle que le chevalier de Vaudrey avait réussi à s’évader. Cette circonstance détruisait toute sa combinaison.
— Dans ce cas, dit-il, je dois abandonner l’idée que j’avais eue et l’espérance que je caressais de la voir aboutir à un bon résultat !… C’est fâcheux… très fâcheux !…
Il s’était approché du lit et observait le sommeil de la malade. L’agitation avait presque complètement disparu et le sommeil devenait de plus en plus normal.
Le comte hasarda, à mi-voix :
— Elle dort paisiblement…
— Hélas ! répliqua M. Hébert, je la crains plutôt évanouie !…
— Quoi !… encore une syncope !… Mon Dieu !… que faut-il faire ?
En parlant ainsi, le docteur Hébert semblait ne pas douter que, le cas échéant, l’oncle s’empresserait d’accueillir son neveu.
La situation ne pouvait être plus favorable au chevalier, et c’était peut-être manquer l’unique moment de voir s’accomplir pour lui des choses inespérées.
Lorsque le docteur Hébert allait prendre congé du comte, en promettant de revenir dans la journée, la malade fit un léger mouvement, et un long soupir s’exhala de ses lèvres.
Aussitôt attentif, le praticien saisit le bras de la comtesse et consulta le pouls.
— Diable !… diable !… insinua-t-il en regardant M. de Linières accouru au chevet, voici des indications absolument précises sur l’affection cardiaque que je redoutais comme complication…
La malade ne tarda pas à ouvrir les yeux.
Son regard, après s’être posé quelques instants sur le visage du comte et du docteur, embrassa successivement toute l’étendue de la chambre.
Le docteur observait.
— Qui cherchez-vous, comtesse ? demanda-t-il en tendant la main à la malade.
Et, avec un sourire forcé :
— Vous ne m’attendiez pas si tôt, n’est-ce pas ? C’est votre faute si je suis ici à cette heure ! Vous vous refuserez donc toujours à suivre mes prescriptions ?
M. Hébert avait retrouvé son air bonhomme pour ajouter :
— Voyons, que vous avais-je recommandé ? Deux choses : d’abord, de ne pas vous lever. Ensuite, de laisser votre imagination au repos !… Et si vous avez obéi pour la première de ces deux recommandations, je suis convaincu que vous avez négligé l’autre.
M. de Linières s’était retiré un peu à l’écart, attendant la réponse ; mais, au moment où, peut-être elle allait se décider à parler, la comtesse aperçut son mari dissimulé dans la pénombre. Elle se tut, tandis qu’une légère rougeur sur sa joue disait au docteur qu’il avait deviné et qu’il savait bien ce qui se passait en elle.
— Allons ! fit M. Hébert, c’est un nouveau combat que je dois livrer contre cette fièvre provoquée par votre infatigable imagination qui veut toujours galoper !
Le docteur s’était levé, afin de formuler une ordonnance, la comtesse profita de ce moment pour faire signe à son mari d’approcher :
— Je vous remercie, monsieur le comte, lui dit-elle, de la sollicitude que vous me témoignez ; je sais que vous avez passé bien des heures auprès de moi ; aussi dois-je vous prier de prendre, maintenant, un peu de repos… Du reste, je vais mieux, et, si je ne craignais de désobéir au bon docteur qui me garde déjà rancune de mes désobéissances si fréquentes, j’aurais grand désir de me lever pour aller m’asseoir dans le boudoir, près d’une fenêtre d’où je verrais passer du monde… et peut-être… quelque personne qu’il me serait agréable… d’apercevoir !
— Qu’entends-je ? fit M. Hébert en s’approchant, on parle de se lever, mais sachez bien que je suis tout à fait opposé à cette idée, que je prescris même le repos absolu, dans cette chambre. Voyons, madame la comtesse, laissez-vous soigner laissez-vous… guérir ; car nous ne saurions y parvenir sans votre consentement.
— J’obéirai ! dit-elle en levant les yeux sur les deux personnes qui se trouvaient auprès d’elle.
Dans ce regard, il y avait une expression d’ineffable bonté et de douce résignation.
Sur cette réponse, M. de Linières et le docteur Hébert quittèrent la chambre. En accompagnant le savant médecin, le comte lui dit d’un ton ferme, qui contrastait avec l’émotion violente qu’il devait éprouver :
— La comtesse désire ardemment voir son neveu : je l’ai compris aux sous-entendus des quelques paroles qu’elle vient de m’adresser…
— Je vous l’avais bien dit !
— Aussi vais-je immédiatement mettre en campagne nos meilleurs employés, exempts et agents de service. Je ferai fouiller Paris : j’enverrai du monde un peu partout, sur les grandes routes qui convergent vers la capitale, Et, à moins que le chevalier de Vaudrey ne soit mort… il faudra bien qu’on le retrouve.
— À moins qu’il ne soit mort ! avez-vous dit.
Et le regard scrutateur du médecin se riva sur les traits bouleversés du comte.
M. de Linières était, en effet, singulièrement troublé.
L’idée que Roger avait pu s’abandonner au désespoir lui était venue à l’improviste.
Au bout de quelques instants, M. Hébert reprit :
— Qu’est-ce qui peut vous donner à supposer que le chevalier de Vaudrey ait pu attenter à ses jours ?…
— La folie qui envahit son esprit au point de lui faire oublier toutes les convenances.
— Ah ! En ce cas, monsieur le comte, ce serait un très grand malheur, et je ne vous dissimulerai pas que, pour moi, ce malheur serait suivi d’un autre.
— Quoi ?… la comtesse…
— Ne survivrait pas à la nouvelle que… tôt ou tard… il faudrait bien lui communiquer.
Après avoir prononcé ces mots, le médecin s’inclina pour prendre congé.
Cette fois, M. de Linières ne le retint pas.
Et, dès que M. Hébert se fut retiré, il se dirigea avec une précipitation fiévreuse vers son cabinet de travail.
Il sonna. L’huissier parut.
— Faites entrer M. Marest, commanda le lieutenant de police.
Moins d’une minute plus tard, l’employé parut.
— Votre police est mal faite, s’écria le comte. Je chasserai des employés maladroits, des agents sans initiative qui n’apportent ni intelligence ni zèle dans leur métier.
M. Marest était pâle et un tremblement agitait tous ses membres. Le comte s’arrêta devant lui, les bras croisés.
— Qu’avez-vous fait ? Avez-vous seulement donné l’ordre de fouiller les hôtelleries et les auberges ?…
— Quelques-unes, monseigneur, ont déjà été visitées.
— Quelques-unes ?… Vous osez avouer que toutes, toutes, n’ont pas été inspectées du bas en haut ! Il faut donc que ce soit moi qui vous enseigne votre métier ?… C’est inconcevable… inouï. Écoutez bien ce que je vais vous dire, monsieur ! Je vous donne quarante-huit heures pour avoir repris le fugitif… Vous avez entendu !… Passé ce délai, je vous chasse, monsieur Marest, comme incapable…
L’employé, immobile, les yeux baissés, le front inondé d’une sueur froide, écoutait. Il se sentait perdu.
« Quarante-huit heures ! », répétait-il mentalement !…
— Monseigneur, fit-il d’une voix tremblante, on obéira aux ordres de votre Excellence !
— Je vous ai fixé le temps que je vous accorde pour le succès de vos recherches.
Cette fois, Marest hasarda une observation.
— Monseigneur, dit-il, daignera-t-il mettre à ma disposition une compagnie de soldats de guet ?
— Pourquoi cela ? N’avez-vous pas suffisamment d’agents à qui donner des ordres ?
— Oui, en temps ordinaire ! Mais, pour faire ce que commande monseigneur, il me faut le double, le triple de monde… car j’ai mon idée…
— Vous prétendez donc ?
— Faire visiter par mes hommes toutes les hôtelleries et auberges, simultanément.
— Pourquoi cela ?
— Pour éviter que la personne recherchée n’échappe. En effet, lorsqu’on aura vu dans un quartier que les agents opèrent des visites, il est certain qu’il se trouvera des gens pour aller donner l’éveil aux autres.
— Soit, lui dit le comte, je vais donner des ordres en conséquences. Vous n’aurez plus d’excuses, si vous ne réussissez pas, monsieur !…
— À moins, monseigneur, que le fugitif ne soit plus dans la ville.
Sans répondre, M. de Linières libella plusieurs dépêches avec une fiévreuse rapidité. L’observation faite par l’agent avait porté juste.
Lorsque toutes les missives eurent été scellées, il sonna et remit à l’huissier les plis pour être immédiatement portés à leurs adresses.
Marest était demeuré à la même place.
— Vous pouvez vous retirer, dit le comte, et souvenez-vous des ordres que je vous ai donnés.
L’employé s’inclina très bas et sortit.
q