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Chapitre 3

M. Hébert arriva à l’auberge où l’attendait le chevalier juste au moment où Marest et ses agents venaient d’arrêter M. de Vaudrey et Picard.
En se rendant à l’hôtellerie, le docteur Hébert avait jugé la présence de Roger indispensable au chevet de sa cliente.

Grâce à son intervention, l’employé de police s’était rendu aux raisons formulées par le docteur, qu’il savait fort avant dans l’intimité du comte de Linières.

Au surplus, M. Hébert lui avait déclaré qu’il quittait à l’instant même le lieutenant et que le magistrat l’avait chargé de ramener son neveu. Devant le ton affirmatif du médecin, M. Marest avait, bien qu’à regret, battu en retraite.

Lorsque l’auberge eut été évacuée par les agents de police, M. Hébert se hâta de dire au chevalier :

— J’ai votre parole ; nous allons tout de suite auprès de la comtesse !… C’est urgent !

— Mon Dieu ! que me dites-vous là ? fit Roger, sur le visage duquel se peignit l’inquiétude… Quelle complication s’est-elle produite dans l’état de la chère malade ?

— Chevalier, il n’y a plus d’hésitation possible ; quelque répugnance que vous éprouviez, vous devez retourner immédiatement à l’hôtel de Linières.

Roger avait suivi le docteur en silence et l’esprit profondément troublé. Une fois la voiture en route, M. Hébert jugea utile de faire la leçon au chevalier, sur la conduite à tenir, si le lieutenant de police se laissait aller à de violentes remontrances.

— Vous devez tout accepter, dit-il au jeune homme, et vous taire…

Et, comme Roger se laissait aller à un mouvement de colère :

— Au surplus, continua le docteur, n’ai-je pas votre promesse formelle ?

— Je vous ai promis de suivre vos conseils, répondit Roger ; en vous accompagnant, je vous donne la mesure de mon affection à la chère malade qui souffre pour moi et par moi. Tout ce que je vous demande, docteur, c’est de me permettre de passer chez moi afin de pouvoir me présenter dans une tenue convenable.

— Soit ! fit le médecin.

Grâce à ce retard, M. Marest put arriver à l’hôtel de Linières avant le prisonnier et rendre compte au lieutenant de police de ce qui s’était passé dans l’auberge du faubourg Saint-Honoré.

En apprenant que le chevalier était retrouvé et qu’il allait bientôt comparaître devant lui, M. de Linières ne fut pas maître d’une émotion violente, où la colère entrait pour une large part.

En vain se rappelait-il qu’il avait promis au docteur de ne pas faire d’éclat. Il ne se sentait pas la force de refouler le ressentiment qui débordait en lui.

Si, en ce moment, le chevalier de Vaudrey se fût présenté à l’improviste, aucune considération n’aurait pu empêcher l’oncle de redevenir intraitable sur la question du mariage souhaité par le roi, et le magistrat de se montrer impitoyable envers le prisonnier évadé de la Bastille. Mais, fort heureusement, Roger avait voulu faire un assez long détour avant d’arriver à l’hôtel de Linières.

Cette circonstance donna au lieutenant de police le temps de se souvenir qu’avant d’être magistrat, il était homme, et homme de cœur en dépit des instants d’aveuglante colère provoquée par son insurmontable jalousie d’un passé qui demeurait mystérieux pour lui.

M. de Linières se rappela qu’il y avait dans ce même hôtel où il attendait Roger une infortunée qui s’éteignait, épuisée par un mal dont Dieu seul connaissait la cause, en dehors de la patiente et peut-être aussi du neveu que celle-ci avait élevé.

Cette dernière supposition avait traversé l’esprit du magistrat comme un éclair. À partir de ce moment, chez lui, la colère et l’angoisse cédèrent le pas à l’anxiété.

Un domestique entra, annonçant :

— M. le chevalier de Vaudrey.

Contrairement à ce qu’avait espéré M. de Linières, qui attendait son neveu dans son cabinet officiel, Roger s’était présenté dans l’antichambre des appartements de son oncle. Après avoir hésité une seconde, le comte dit au domestique :

— Priez le chevalier de vouloir bien m’attendre au salon… Faites demander à Mme la comtesse si elle veut bien recevoir son neveu.

Le domestique sortit. Alors, M. de Linières poussa un soupir de soulagement. Aussi prit-il le temps de se composer un visage froid, impassible.

Ce ne fut donc qu’au bout de plusieurs minutes qu’il se dirigea, lentement, vers le salon où l’attendait Roger.

Il demeura encore quelques instants avant de se décider. Puis, ouvrant brusquement la porte, il se trouva en présence de son neveu.

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Comment le chevalier de Vaudrey, que le médecin de la comtesse avait pris soin d’aller lui-même chercher à l’auberge du faubourg Saint-Honoré, se présentait-il tout seul à l’hôtel de Linières ? Voilà ce qui s’était passé.

M. Hébert ne se dissimulait pas qu’il allait jouer une bien grosse partie contre un adversaire terriblement violent. Aussi jugea-t-il indispensable de renouveler les recommandations qu’il avait déjà faites au chevalier.

— Tout dépend, fit-il, de la soumission…

Le mot fit dresser la tête à Roger.

— Voudriez-vous, mon cher Roger, compromettre, dès le début, le succès de la démarche que je vais faire, et à laquelle je désire associer une autre personne ?

Le chevalier eut un tressaillement.

— Je compte absolument sur vous, sur votre prudence, ajouta M. Hébert.

Et pour décider tout à fait le jeune homme :

— Pendant ce temps j’irai, de mon côté, préparer nos deux jeunes amies à une démarche bien délicate aussi.

— Une démarche auprès de M. de Linières ?

— Précisément !

Le chevalier eût bien voulu interroger encore, mais M. Hébert l’arrêta.

— Je pars, dit-il, avec la confiance absolue que vous saurez vous présenter comme il convient devant le comte de Linières.

Pendant tout le trajet, le chevalier demeura absorbé dans une série de réflexions dans lesquelles la comtesse et Henriette se représentaient à son esprit ainsi qu’il les avait vues dans la chambre de l’ouvrière.

Lorsque la voiture s’arrêta enfin à la porte de l’hôtel de la lieutenance de police, Roger sursauta comme s’il se fût éveillé d’un profond sommeil.

— Annoncez-moi à mon oncle, dit-il au domestique.

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Le docteur Hébert avait décidé que la journée serait complète. Il voulait frapper un grand coup, profitant de ce que le lieutenant de police aurait, au préalable, obtenu une quasi-satisfaction de la part du chevalier.

Arriver au moment propice, tout était là, ne devait-il pas, auparavant, préparer les acteurs de la scène qu’il avait imaginée et leur inculquer mot à mot les paroles qu’il leur faudrait prononcer.

Or, jusqu’à ce moment, ni l’une ni l’autre des deux orphelines ne se doutait du rôle qu’on leur avait réservé.

M. Hébert avait laissé s’apaiser chez les deux jeunes filles, qui s’étaient retrouvées, les premières émotions.

Quant à leur soumission à ses désirs, il n’en avait pas douté un seul instant. D’une part, Henriette, qui lui devait, en grande partie, sa liberté, ne pouvait manquer de vouloir témoigner de sa reconnaissance. En outre, il possédait le secret de son cœur ! il agirait en conséquence, faisant intervenir la pensée de Roger, si la jeune fille paraissait hésiter à tenter la démarche qu’il lui indiquerait.

Quant à Louise, c’était tout autre chose.

L’aveugle, qui ignorait l’amour partagé du chevalier de Vaudrey pour sa sœur Henriette, ne pouvait être mise au courant des motifs qui avaient fait emprisonner une innocente. La pauvre enfant, déjà tant éprouvée. avait besoin des plus grands ménagements. L’instruire des infortunes de sa compagne, c’eût été risquer de porter une terrible atteinte à son esprit déjà si troublé.

Pour arriver à lui faire remplir le rôle qu’il lui avait attribué, le docteur devait s’y prendre habilement.

Mais, quelque clairvoyant qu’il fût, le docteur, ignorant les liens sacrés qui unissaient Louise à la comtesse de Linières, n’avait pu soupçonner la profonde influence que devait exercer la vue de la jeune aveugle sur la malade.

Le jour où le docteur devait entreprendre la réhabilitation d’Henriette, il ne se doutait pas qu’il soulèverait un coin du voile qui cachait la vérité sur la naissance de la pauvre Louise.

Aussi, dans son ignorance du mystère qui enveloppait la naissance de Louise, le docteur Hébert se rendit-il auprès des deux orphelines sans la moindre hésitation pour leur indiquer ce qu’il attendait d’elles.

M. Hébert, ce jour-là, fit appeler Henriette dans son cabinet et lui dit :

— Ce que j’ai à vous communiquer, mon enfant, ne doit être entendu par personne… Je suppose que vous n’avez pas fait à votre compagne de confidences…

— Oh ! non !… non !… s’écria Henriette.

— C’est bien, et je ne m’étais pas trompé. En ce cas, vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai fait venir ici… J’ai à vous parler du chevalier de Vaudrey et de son oncle, M. le comte de Linières.

En entendant prononcer ce dernier nom, la jeune fille avait tressailli et ses joues étaient envahies par une subite pâleur.

M. Hébert ne lui donna pas le temps de s’abandonner à son émotion.

— Vous avez dû comprendre, mon enfant, fit-il d’un ton paternel, qu’en vous accordant, chez moi, l’hospitalité, j’avais une intention autre que celle de mettre à l’abri des poursuites d’agents de police celle qui était, par miracle, sortie de la Salpêtrière. Prêtez-moi donc toute votre attention, afin de bien comprendre ce que j’attends de vous.

Henriette, les yeux baissés, attendit que le docteur s’expliquât.

— Mon enfant, commença-t-il avec un peu d’hésitation dans la voix, votre situation deviendrait intolérable si nous ne trouvions le moyen de vous faire obtenir régulièrement la grâce dont vous avez bénéficié un peu… par surprise.

À ce mot « grâce », Henriette avait relevé la tête :

— Mais, qu’ai-je donc fait, mon Dieu, pour implorer une grâce ? Suis-je une criminelle, moi ?

Le docteur hocha tristement la tête.

— Mon enfant, fit-il avec bonté, ce que nous allons tenter, ce n’est pas d’obtenir votre grâce en vous obligeant à vous humilier devant un magistrat tout-puissant…

» Je ne prétends pas que vous fassiez amende honorable pour une faute que vous n’avez pas commise. Ce que j’attends de vous, c’est que vous ne soyez plus, pour un oncle irrité, la femme qui a voulu mettre à profit, dans le but de se faire épouser, l’amour irrésistible qu’elle avait inspiré. »

— Dieu m’est témoin, monsieur, que j’avais repoussé cet amour, que j’ai essayé de me faire oublier par celui qui me pressait de l’accepter pour époux.

— Je le sais !… interrompit M. Hébert en dissimulant mal sa pitié.

— Ah ! cette parole me console, monsieur, et me rassure !… J’en augure que vous ne voudriez pas m’obliger à une démarche dont je pourrais revenir humiliée.

— Bien certainement non, mon enfant. Ce qui est urgent, c’est que M. le comte de Linières n’ait plus le moindre doute sur ce que vous avez fait pour éloigner son neveu de vous. Et le seul moyen, c’est d’aller trouver l’oncle du chevalier et de lui expliquer…

— Moi ?

— Vous-même ; lui expliquer tout ce qui s’est passé entre vous et Roger, tout ; les promesses du gentilhomme comme les résistances de l’ouvrière.

Henriette eut un geste de désespoir.

— Il ne me croira pas, monsieur, s’écria-t-elle, il ne voudra pas me croire.

— Vous trouverez des expressions pour le convaincre. Et, tenez, ces larmes qui perlent à vos paupières, cette émotion qui vous agite et fait trembler votre voix, tout cela n’atteste-t-il pas que vous ne pouvez être qu’une innocente et honnête fille digne de l’estime des honnêtes gens ! Et je vous le dis, mon enfant, le comte est un parfait juge de ces choses-là… Lorsque vous lui aurez parlé, il vous croira.

Henriette tressaillit sous une impression nerveuse qu’elle ne parvenait plus à surmonter.

Elle ne se sentait pas capable de refuser à l’homme qui, après l’avoir sauvée de la honte, l’avait recueillie, l’obéissance qu’on doit à un père.

— Eh bien ! fit-elle avec un soupir, je vais vous suivre, monsieur, puisque vous jugez qu’il faut que je tente cette démarche.

Le docteur prit la main de la jeune fille dans les siennes pour l’encourager.

Cependant, il y avait un autre danger à conjurer, et tellement réel, celui-là, que ce fut la jeune fille elle-même qui en eut le sentiment et s’écria :

— Ah ! monsieur, vous n’avez pas réfléchi qu’en me présentant devant monseigneur le lieutenant de police, celui-ci me reconnaîtrait aussitôt, et il voudra savoir comment j’ai pu me soustraire à la peine qu’il avait voulu m’infliger…

— Oui, mon enfant, j’ai réfléchi à tout cela. Aussi, je suis d’avis que, avant tout il faudra mettre M. de Linières dans l’impossibilité de châtier celle qui, une première fois, a pu échapper à sa colère.

— Mais par quel moyen, mon Dieu ?

— En mettant le magistrat dans l’impossibilité de revenir sur une promesse qu’il aura faite. Je veux d’abord obtenir la grâce de la prétendue coupable que vous êtes encore en ce moment. J’aurais recours, dans ce but, à une personne qui plaidera votre cause avant que vous ne paraissiez devant le lieutenant de police. Cette personne implorera le pardon… d’une détenue de la Salpêtrière… Elle saura, je n’en doute pas, obtenir cette grâce. M. le lieutenant de police engagera sa parole, et alors…

Henriette ne put s’empêcher de frissonner.

— Alors, poursuivit le docteur, je crois pouvoir affirmer que, lorsqu’il saura que c’est de vous qu’il s’agit, le magistrat ne reviendra pas sur cette parole…

Puis, persuadé que la partie était gagnée, il ajouta :

— Laissez-moi faire : j’ai bien réfléchi, tout calculé ; ayez confiance, ayez confiance, mon enfant !…

Il s’agissait maintenant de partir au plus tôt ; M. Hébert dit à sa protégée de se préparer à l’accompagner. Mais au moment de sortir pour aller embrasser Louise, la jeune fille se tourna vers le médecin, en disant :

— Mais cette personne qui doit se joindre à nous pour implorer… mon pardon ?

— C’est à vous de la prévenir du rôle qu’on lui destine, de la renseigner sur le sujet, afin qu’elle puisse être éloquente dans sa prière…

— Comment, c’est à moi ?

— Oui, mon enfant, car celle que j’ai choisie, c’est votre sœur bien-aimée…

— Louise ?

— Oui, c’est Louise, qui devra obtenir la grâce d’Henriette Gérard !…

— Elle !… murmura Henriette. Elle ignore tout !

— C’est maintenant votre tâche de la mettre au courant…

— Louise !… Louise !… s’écria Henriette, c’est donc par toi que je serai secourue !… C’est de toi que je dois attendre, que je vais obtenir peut-être le secours inespéré que la Providence envoie aux affligés !…

Le docteur avait fait un rapide mouvement de retraite vers la portière qui dissimulait l’entrée de la bibliothèque placée tout au fond du cabinet. Il écarta la tenture en s’exclamant avec force :

— Et ce secours, Louise ne vous le refusera pas, mon enfant, car elle sait maintenant toute la vérité, que vous ne vouliez pas, que vous n’osiez pas lui révéler… Elle sait tout, tout, et la voici !

À ce moment, l’aveugle, les deux bras en avant, sortait de la cachette où l’avait placée le docteur, avant de faire venir Henriette auprès de lui. Un double cri se fit entendre, poussé à la fois par les deux orphelines.

Mais déjà Henriette serrait l’aveugle contre sa poitrine, inondant de larmes ses beaux cheveux blonds et son front si pur.

Quant à Louise, tremblante d’émotion, elle tâtait de ses mains d’aveugle la tête, le visage, les bras de sa compagne. Et, de cette voix que le bonheur saccade, elle lui dit, en cherchant à l’entraîner :

— Viens !… ma sœur !… Allons chez celui que je dois implorer : allons vite !… Je t’en supplie !… Car j’ai hâte de lui dire tout ce que Dieu m’inspirera, pour obtenir ta grâce !… Je suis courageuse, moi, je n’ai pas de larmes !…

Et, se tournant instinctivement vers M. Hébert :

— Oh ! monsieur, puisque vous avez si bien deviné que j’allais accepter avec joie le rôle que vous me réserviez, ne perdons plus une minute !…

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· · ·

Lorsque M. de Linières, en ouvrant la porte du salon, se trouva en présence du chevalier de Vaudrey, il y eut un moment de terrible lutte chez l’homme en qui le parent et le magistrat avaient été également mis en échec. Pendant une minute, Roger put croire qu’en dépit des efforts qu’il faisait pour la retenir la colère du comte allait éclater, furieuse, déchaînée, terrible.

Au bout de cette mortelle minute, le lieutenant de police s’était vaincu lui-même, au point de pouvoir dire, avec une expression de calme et de hauteur :

— J’ai fait demander à la comtesse si elle voulait bien recevoir son neveu !

— Je vous remercie, monsieur, d’avoir deviné ma pensée !… En rentrant dans cet hôtel, je n’avais qu’un désir : revoir une personne que j’aime comme j’aimerais ma mère, l’embrasser et partir.

M. de Linières était, désormais, assez armé contre lui-même pour ne rien relever dans les répliques de Roger. Il eut seulement un regard froidement sévère.

— Ce n’est pas ma volonté seule qui vous appelle ici, dit-il.

Et, désignant la porte ouvrant sur la chambre à coucher :

— Là est une infortunée qui vous attend depuis plusieurs jours et des nuits passées dans de cruelles souffrances.

— Vous m’effrayez, monsieur ! fit Roger en s’approchant de son interlocuteur… Eh ! quoi ! la comtesse ?

M. de Linières s’était vivement tourné vers la porte de la chambre de Diane. D’un geste énergique, il imposa silence au chevalier. Un domestique tenait la portière soulevée pour donner passage à la comtesse.

Le chevalier avait eu un mouvement irrésistible pour aller se jeter aux genoux de cette tante affectionnée. Mais Diane lui ouvrit ses bras, et, lui prenant la tête, elle y appuya ses lèvres agitées par la fièvre.

M. de Linières était demeuré à la place qu’il occupait lorsque la comtesse avait paru dans le salon. Il détourna les yeux en voyant Roger courir se précipiter dans les bras de sa tante. Au surplus, le chevalier ne faisait plus attention à lui. Tout à Diane qui, brisée par l’émotion, chancelait dans ses bras, Roger soutint la malade pour l’aider à gagner un fauteuil. Et, après l’y avoir fait asseoir, il fléchit le genou, plaçant son visage illuminé de bonheur sous les yeux attendris de Diane.

Puis, en caressant les deux mains pâles et amaigries qu’on lui abandonnait naturellement, il prononça ces mots, dans un murmure :

— Vous avez donc beaucoup souffert ?

— Beaucoup, répondit la comtesse avec un soupir… Et toi aussi… tu as dû souffrir ?

— Ne parlons que de vous… fit Roger.

Alors, il fit un imperceptible signe, dont la comtesse comprit le sens, car elle n’hésita pas à dire assez haut, faisant allusion à sa présence dans la chambre d’Henriette :

— Je ne veux pas, Roger, que tu puisses croire que je t’ai oublié, ou que je n’ai pas tenu ma promesse…

Le chevalier n’avait pu se défendre d’un mouvement. Mais la comtesse le rassura aussitôt par ces mots :

— Oh ! je puis parler devant monsieur le comte… Il m’a trouvée chez elle !

Alors Roger, se tournant vers le comte avec une intention d’énergique reproche :

— Et sa douleur ne vous a pas attendri, monsieur ?

— C’est qu’une autre douleur a plus vivement ému mon âme, bouleversé mon esprit, confondu ma raison…

— Oui, vous étiez là, Diane, près de cette jeune fille, quand j’ai ordonné qu’on l’arrêtât… Je vous ai vue tremblante, presque folle, inconsciente de vos paroles, de vos actions, et voulant vous précipiter dehors… Il y avait des larmes dans vos yeux, des sanglots dans votre voix, et ce n’était pas pour celle qu’on arrêtait que vous m’imploriez !… Est-ce vrai ? dites ?…

Roger lançait alternativement des regards anxieux sur la comtesse et le comte.

C’est vrai, répondit Diane sans ajouter d’explication.

— Mais sur qui pleuriez-vous donc ? s’écria le comte, qui, les yeux rivés sur le visage de sa femme, paraissait vouloir fasciner la malade.

— Sur qui ?… sur qui ?… Ah ! mon pauvre Roger !… que je voudrais être morte !

M. de Linières avait entendu les mots échappés aux lèvres de la malade.

— Diane !… pardonnez-moi !… dit-il, j’ai eu tort de vous interroger !… Est-ce que vous n’êtes pas au-dessus de tous les soupçons ?

Alors sa poitrine haleta comme s’il se fût accusé devant sa propre conscience. Son visage devint soucieux et ses regards, chargés cette fois de bonté, semblèrent s’attacher sur la pauvre malade avec une expression d’indicible tendresse.

Le domestique vint annoncer que le docteur Hébert se présentait à l’hôtel.

— Ah ! qu’il vienne !… qu’il vienne vite ! s’écria M. de Linières en se portant au-devant du médecin, dont l’arrivée était pour lui le secours providentiel.

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