Chapitre 4
Le docteur Hébert s’était attendu à ce que la scène qui allait suivre n’aurait pas la malade pour témoin. Toutefois, il ne laissa rien percer de son impression.
Et, s’avançant vers la comtesse qui lui tendait la main :
— Eh bien, comment ! lui dit-il avec douceur, levée sans ma permission ?
— Qu’importe, docteur ? soupira Diane.
— Il m’importe à moi qui l’avais défendu tant que la fièvre n’aurait pas cédé.
Il avait pris la main de la malade et secoua tristement la tête en regardant le comte. Puis tout bas, et se parlant à soi-même :
— Toujours cette fièvre… et plus violente encore !
Mme de Linières baissait les yeux.
— Docteur, dit-elle, il me semble que le grand air… me ferait du bien.
— Le grand air ! s’exclama le médecin étonné.
— Oui, docteur, je voudrais sortir…
M. Hébert regarda longuement la malade pour voir si celle-ci parlait sérieusement. Mais Diane poursuivit avec plus de volubilité, songeant à sa fille, à la misérable petite aveugle qu’elle avait vue, mendiant dans la rue :
— Je voudrais reprendre mes courses d’autrefois ; monter dans les mansardes, revoir mes pauvres et… d’autres encore ! Ceux que la misère et la faim forcent à mendier… Je voudrais les voir tous, tous…
Cette animation troublait le médecin.
— Vous êtes hors d’état de sortir, disait-il avec un imperceptible mouvement d’humeur… Ne pouvez-vous pas envoyer des secours à ces malheureux ?
— Non, ce n’est pas cela… insistait Mme de Linières, je veux les voir…
Tout à coup, elle prononça ces mots avec plus de force et en appuyant ses deux mains sur son cœur :
— Vous me dites toujours qu’il y a là un poids qui m’étouffe. Ce sont des larmes qui ne peuvent couler !… Je crois que la vue de ces infortunés me ferait pleurer.
— Qu’à cela ne tienne, interrompit M. Hébert. J’ai de touchantes infortunes que je puis vous montrer… Tenez, il y a quelques jours, par exemple, dans la cour de la Salpêtrière…
— De la Salpêtrière ? fit la comtesse qui, des yeux, indiqua Roger au médecin, comme pour l’inviter à parler plus bas.
M. Hébert avait-il voulu, en élevant la voix, que les deux hommes l’entendissent. Toujours est-il que le chevalier de Vaudrey se rapprocha aussitôt, tandis que, de son côté, M. de Linières se disposait à ne plus perdre un mot de ce qui allait dire.
Le docteur n’eut pas l’air de remarquer ce changement dans l’attitude des deux personnages. Il continua, en affectant de ne s’adresser qu’à la comtesse :
— Une douzaine de femmes ramassées dans Paris allaient être expédiées à la Louisiane. Parmi ces pauvres exilées, il y en avait une, seule, abandonnée dans Paris. Sa sœur, presque une enfant, dont elle était autrefois l’unique appui, se trouvait n’avoir d’autres ressources que… de mendier en chantant dans les rues…
— Oh ! mon Dieu ! s’exclama la comtesse toute tremblante.
Roger était devenu subitement inquiet. M. Hébert ne sourcilla pas.
— Et ce qui rend cette misère, continua-t-il, plus douloureuse encore… la pauvre enfant est aveugle…
Diane s’était levée dans un mouvement fiévreux
— Aveugle !… aveugle !… fit-elle en joignant les mains.
— Oui, madame, poursuivit le médecin, et des misérables n’avaient pas craint de spéculer sur son infortune ! Elle s’est échappée, elle s’est réfugiée… auprès de moi !
Rien ne saurait dépeindre le ton, l’expression avec lesquels Mme de Linières lança l’exclamation suivante :
— Ah ! vous ne l’avez pas repoussée ?
Le comte attendait avec anxiété la réponse que formulerait M. Hébert.
— Non !… assurément ! répondit le docteur. Et c’est pour cela que je suis ici…
M. Hébert s’était tourné vers le lieutenant de police :
— Monsieur le comte, vous avez, sans le vouloir, contribué à ce malheur… Et vous consentirez à l’adoucir.
— Moi !…
— Vous le ferez, j’en suis certain ; et Mme la comtesse vous y aidera, j’en suis également assuré, car la voilà qui s’émeut.
En effet, Diane avait porté vivement la main à ses yeux humides de larmes contenues à grand-peine.
— Que sera-ce donc, reprit le médecin, quand elle verra ma protégée tomber suppliante à ses pieds ? Allons !… Vous permettez, n’est-ce pas ?
Le comte ne fit pas attendre sa réponse.
— Soit, dit-il. Amenez-la.
M. Hébert s’inclina devant le magistrat, en disant :
— Je puis vous présenter tout de suite ma protégée, monsieur le comte ; je l’avais à tout hasard conduite ici…
La phrase était à peine prononcée que la comtesse se levait, hors d’elle-même. Et, à bout d’émotion, en dépit de la présence du comte, elle disait à son neveu stupéfait :
— Elle est ici… dans la maison de mon mari…
Quant au docteur, il pensait : « La petite d’abord !… »
Et, se dirigeant à la hâte vers la porte, il l’ouvrit et disparaissait en disant :
— Venez, mon enfant, venez !…
Le chevalier de Vaudrey avait pu apercevoir la personne que le médecin appelait.
— Oh ! madame, dit-il bas à la comtesse, c’est la sœur d’Henriette !…
Alors cette mère exhala pour la première fois le mot qui l’étouffait et dont son cœur était plein :
— C’est ma fille… Roger, murmura-t-elle d’une voix mourante, c’est ma fille !
— Votre fille ?
Et le chevalier adressa à sa seconde mère un regard où il y avait la tendresse et tout le respect d’un fils.
Instinctivement, M. de Linières s’était effacé, reculant, lorsque l’aveugle parut.
Le médecin la conduisait par la main, lui disant à voix intentionnellement haute :
— C’est à vous maintenant d’obtenir de M. le comte la grâce de votre sœur…
Il avait poussé doucement l’aveugle vers le fauteuil occupé par la malade, en disant à celle-ci :
— Allons, madame la comtesse, dites à cette pauvre petite quelques paroles d’encouragement.
Mme de Linières voulut lui répondre, mais la voix lui fit subitement défaut. En présence de cette hésitation, le médecin revint avec douceur à la charge :
— Est-ce que son infortune ne vous touchera pas autant que le malheur de vos autres pauvres ?
— Oh ! oui ! murmura la comtesse, mon cœur est profondément ému !
— Parlez-lui, alors ! s’exclama le docteur en amenant Louise si près de la comtesse que Mme de Linières put tendre la main de la jeune fille.
Au contact de cette main, il lui sembla éprouver un rassérénement de son âme. Pendant une seconde, elle savoura cette joie inattendue qui lui arrivait dans son long désespoir. Puis, comprenant qu’il fallait mettre un terme à cette situation dangereuse en présence du comte, elle s’efforça de maîtriser son émotion à Louise, dont la main tremblait dans la sienne :
— Il faut… il faut vous assurer, mon enfant !
Mais à peine l’aveugle entendit-elle ces mots, qu’elle laissa échapper une exclamation de surprise.
— Je reconnais cette voix ! dit-elle, Madame !… Je vous ai déjà rencontrée.
Diane se sentait défaillir. Et, se tournant vers Roger, dans un mouvement d’indicible amour maternel, elle laissa s’exhaler de ses lèvres :
— Ah !… Elle me reconnaît !… Elle me reconnaît !…
— Oui ! fit Louise en joignant les mains, oui… un jour, à la sortie de l’église, vous m’avez donné une pièce d’or en me disant : « Priez pour moi… » Madame, et c’est ici que je vous retrouve. Mais vous êtes donc ?…
— Je suis la comtesse de Linières ! répondit Diane.
— Alors, reprit l’aveugle avec émotion, une fois encore, tendez-moi votre main secourable. Conduisez-moi auprès de monsieur le comte, afin qu’il m’accorde la grâce de mon Henriette.
Le médecin triomphait : l’aveugle s’était bien rappelé la leçon qu’il lui avait faite.
M. de Linières s’était tenu à l’écart comme s’il eût été intérieurement aux prises avec des idées qui se combattaient violemment.
Faisant appel à tout ce qu’elle pouvait avoir de volonté, Diane conduisit Louise devant le comte.
Louise, les mains tendues, implora :
— Ayez pitié, monsieur le comte.
Mais alors, éperdue, oubliant toute prudence, agitée par la pensée d’implorer aussi, Diane s’écria à son tour :
— Pitié ! ayez pitié !
M. de Linières demeura comme interdit devant cette manifestation d’une compassion si vivement ressentie par une inconnue. Louise rompit le silence. Et s’adressant au lieutenant de police :
— Ma sœur est innocente, monsieur, dit-elle d’une voix tremblante, accordez-moi sa grâce et nous vous bénirons comme notre sauveur.
M. de Linières voulut mettre un terme à cette situation qu’il sentait si pénible pour la comtesse. D’un geste fiévreux, il prit sur son bureau un des blancs-seings qu’il avait l’habitude d’avoir toujours sous la main pour les cas urgents. Vivement, il s’approcha de l’aveugle et lui dit d’un ton agité :
— Vous me demandez la grâce de votre sœur, tenez… tenez, la voilà !
Et se tournant vers le médecin :
— Docteur, ajouta-t-il, vous mettrez vous-même le nom de votre protégée.
— C’est convenu ! s’écria M. Hébert, transporté de bonheur d’avoir si bien réussi.
Guidée par le médecin, Louise marcha vers le comte :
— Ah ! monsieur, murmura-t-elle brisée par l’émotion, laissez-moi baiser vos mains.
Et ses lèvres tremblantes effleurèrent la main du lieutenant de police. Mais celui-ci ne pouvait se défendre d’une émotion qu’il dissimula aussitôt en disant d’un ton bref, en s’adressant au docteur…
— Je ferai expédier cet ordre : il partira ce soir.
— Pour votre antichambre ! répliqua M. Hébert en riant.
— Je ne comprends pas ! articula le comte, dont les traits prirent aussitôt une expression de sévérité.
C’était le moment le plus dangereux de cette situation déjà si risquée. Roger sentit son cœur se serrer et son regard alla chercher celui de la comtesse. Diane semblait près de défaillir. M. Hébert ne parvenait à contenir que difficilement son trouble. Aussi risqua-t-il le ton bon enfant qui lui avait déjà réussi.
— Ma foi, monsieur le comte, j’ai pris la liberté d’amener aussi celle-là.
Puis, sans attendre la réplique, il ouvrit la porte et fit signe à Henriette d’entrer.
Henriette entra, les yeux baissés, les mains tremblantes tendues vers le docteur, à qui elle voulait adresser ses premiers remerciements.
— Si je vous fais appelez, m’avez-vous dit, c’est que vous aurez votre grâce…
Mais déjà Mlle Gérard avait aperçu le chevalier demeuré auprès de la comtesse et étouffait une exclamation de surprise. M. de Linières, lui aussi, avait levé les yeux sur celle à qui il venait d’accorder sa grâce. Et, reconnaissant la jeune fille qu’il avait fait arracher de sa chambre du faubourg Saint-Honoré pour la faire traîner à la Salpêtrière, il laissa éclater sa colère.
— Qu’ai-je vu ? s’écria-t-il hors de lui et les poings serrés : c’était cette femme…
Le chevalier de Vaudrey s’était avancé résolument à côté d’Henriette. Et, oubliant tout prudence, il interrompit le comte par ces mots prononcés d’une voix ferme :
— C’est celle que j’aime !… Celle que j’aimerai toujours, monsieur !
M. de Linières allait riposter par une de ces menaces qui, chez lui, ne demeuraient jamais vaines. Les yeux pleins d’éclairs, il fit un pas vers le chevalier. Mais aussitôt, Henriette se trouva devant lui, haletante d’émotion.
— Attendez, monseigneur, supplia-t-elle, attendez et daignez m’écoutez.
» Monsieur le chevalier, dit-elle, oubliez-moi !… Car mon devoir maintenant est de vivre pour ma chère aveugle… »
La voix de la malheureuse tremblait. Cependant, Henriette fit un effort pour reprendre avec calme, s’adressant, cette fois, à M. de Linières :
— Je vous remercie, monseigneur, de m’avoir rendu cette moitié de vie… Pour ce bienfait, je vous sacrifie l’autre ; vos ordres seront respectés, monseigneur, Louise et moi allons partir !…
Une exclamation déchirante de la comtesse ponctua la fin de cette déclaration.
— Partir ! s’écria Diane, en serrant le bras du docteur.
— Oui, monseigneur, poursuivait Henriette, nous disparaîtrons pour toujours…
Le comte parut s’adoucir.
— Soit, dit-il, au prix de ce départ qui devra s’effectuer immédiatement, je ne révoquerai pas la grâce que j’ai accordée… Partez donc, mademoiselle !
Henriette avait pris la main de sa sœur et s’éloignait en criant :
— Adieu ! Adieu !…
Mme de Linières était demeurée comme foudroyée.
Puis écartant d’un geste le docteur, qui lui commandait, du regard, de ne pas s’exposer, et Roger, qui s’avançait pour la soutenir, Diane, éperdue, marchait vers les deux jeunes filles, en s’écriant :
— Non ! Arrêtez ! Je ne veux pas !…
C’était le cri de la mère qui ne voit plus qu’une seule chose : c’est que sa fille, son enfant, dont elle a été séparée, va lui échapper de nouveau.
Mais l’effort avait brisé la malheureuse femme. Elle eut la sensation d’un déchirement qui se produisait en elle et lui faisait affluer le sang au cœur et au cerveau, elle s’écria :
— Ah ! j’étouffe !… je meurs !… je meurs !…
Avant que les trois hommes qui assistaient à cette scène eussent pu se porter au secours de la comtesse, celle-ci s’affaissait, évanouie, dans le fauteuil.
M. de Linières s’était élancé le premier vers sa femme et donnait les signes de la plus violente douleur.
— Eh bien ! docteur ? murmura-t-il.
— C’est comme un coup de foudre qui l’a frappée, répondit tout bas M. Hébert.
— Qu’avons-nous à redouter ? reprit le comte effrayé.
Le chevalier de Vaudrey était devenu livide.
— Tout ! répondit le médecin d’un ton bref. Si cet évanouissement se prolonge, si cette douleur secrète qui brise la malade ne disparaît pas enfin…
Le comte saisit vigoureusement le bras de son neveu, disant d’une voix sourde :
— C’est vous, monsieur, qui aurez hâté sa mort !…
— Moi ?…
— Vous qui m’avez dérobé le secret qui la tue…
Roger avait fait un mouvement pour repousser celui qui se posait ainsi, devant lui, en ennemi acharné. Mais son regard rencontra celui du comte, et il vit sur ce visage bouleversé la marque d’un si poignant désespoir ravivé par la jalousie qu’il prit, instantanément et comme par inspiration, une détermination énergique.
— Ce n’est pas ici, dit-il, que je dois… que je puis me défendre comme il convient… Venez, monsieur, je répondrai à votre accusation !…
Le comte de Linières, devinant que la conversation entre lui et son neveu allait prendre une forme et une allure plus vives encore se dirigea vers la porte. Le chevalier de Vaudrey le suivit dans son cabinet.
Pendant tout ce temps, Henriette et Louise étaient demeurées immobiles, silencieuses, derrière le médecin, sans oser l’interroger.
— Ah ! mes pauvres enfants, fit M. Hébert, je ne m’attendais pas à ce que vous subissiez une si rude épreuve !…
Henriette eut un mouvement de désespoir :
— C’est nous… c’est nous… prononçait-elle, tout près d’éclater en sanglots.
— Non !… c’est la fatalité qui s’acharne contre la plus noble, la plus digne créature que Dieu ait mise en ce monde.
Bientôt, une légère teinte rosée apparaissait sur le visage de Diane, dissipant la pâleur cadavérique qui avait envahi ses traits.
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M. de Linières précédant le chevalier de Vaudrey était entré dans son cabinet de travail sans avoir, pendant le trajet, prononcé une seule parole. Mais, lorsque la porte se fut refermée sur eux, le comte se tourna vers Roger :
— Vous avez désiré, lui dit-il, que la révélation que vous avez à me faire eût lieu ici. Parlez, monsieur, vous n’avez plus le droit de me cacher la vérité que je réclame.
Roger tira son portefeuille et y prit une feuille de papier, laquelle, malgré le soin qu’on avait pris de la plier, n’en portait pas moins la trace de froissements antérieurs. Et, présentant cette feuille tout ouverte sous les yeux du comte :
— Eh bien ! cette page arrachée par moi… lisez-la donc, monsieur le comte.
M. de Linières avait saisi le papier avec vivacité.
Il la tenait enfin, cette preuve d’un secret dont la pensée avait, depuis tant d’années, fait le tourment de sa vie. Il poussa une exclamation de triomphe qui retentit jusqu’au plus profond du cœur de Roger.
Celui-ci voulut que celle qu’il considérait comme une sainte bénéficiât des résistances qu’elle avait opposées aux volontés paternelles. Et il reprit avec véhémence :
— Lisez, mais souvenez-vous du passé ; souvenez-vous des prières de Diane et de ses larmes au jour de ses fiançailles…
Mais le comte de Linières n’écoutait plus. Il dévorait fiévreusement des yeux les lignes tracées sur la feuille de papier qui tremblait dans sa main.
Pris de vertige, M. de Linières eut un cri de rage.
— Déshonoré !… Trahi !… Trompé par elle !
— Non pas par elle, riposta Roger, ardent à la défense de celle qu’il adorait comme une mère, mais par ceux qui avaient fait de son silence une question de vie ou de mort pour son enfant !
— Son enfant ?
Le comte demeura un instant comme frappé d’insensibilité. Et les yeux hagards, le front ruisselant des sueurs de l’angoisse, il répétait :
— Son enfant !… son enfant !…
Le chevalier de Vaudrey se sentit remué jusqu’au fond de l’âme en présence de cette effondrement si rapide de tout bonheur, chez cet époux à jamais désabusé.
Son ressentiment tomba aussitôt, et c’est d’un ton rempli de respect qu’il reprit :
— Oui, son enfant, dont elle a été séparée pendant seize années et que Dieu vient de ramener auprès d’elle.
— Que voulez-vous dire ? demanda le comte que ces mots avaient subitement ramené de son égarement.
Le chevalier de Vaudrey laissa éclater la réponse qui devait compléter la révélation qui venait d’avoir lieu entre la comtesse et la pauvre aveugle.
— Quoi ? s’écria M. de Linières, cette fille !… cette mendiante ! Ah !…
Le comte alla s’affaisser dans un fauteuil. Il se prit la tête à deux mains, donnant à Roger le spectacle d’une douleur arrivée à son paroxysme.
Roger considérait à présent avec un respect ému cet homme pour lequel le soupçon douloureux était devenu subitement une épouvantable réalité.
M. de Linières, d’un mouvement impérieux, froissait dans sa main le feuillet du livre que Roger lui avait remis. Puis il déchira lentement ce papier.
Après cela, le comte releva la tête et fixa son regard clair sur le chevalier.
— Monsieur le chevalier, dit-il d’un ton qui ne laissait rien deviner de ses intentions, nous n’avons plus rien à nous dire… ici…
Et, saisissant le bras de son neveu, il entraîna celui-ci vers la porte. Roger de Vaudrey le suivit, silencieusement, n’osant l’interroger.
Les deux hommes arrivèrent ainsi jusqu’au seuil du salon où ils avaient laissé la comtesse évanouie, le docteur et les deux orphelines.
C’était à la minute même où Diane devait revenir à la sensibilité. Le docteur Hébert était radieux. Ce résultat, qu’il n’avait pas osé espérer, lui donnait confiance pour l’avenir. Mais sa satisfaction s’assombrit tout à coup d’un nuage.
En entendant ouvrir la porte, il s’était retourné avec vivacité et avait, le premier, aperçu le comte.
Mais déjà la comtesse avait vu ce qui se passait. Et, désignant les deux jeunes filles, elle dit à M. de Linières d’une voix tremblante :
— Ah ! monsieur le comte, vous avez donc permis qu’elles ne partent pas tout de suite ?
M. de Linières eut un geste pour protester. Au son de cette voix, à l’accent maternel qu’avait trouvé Diane, il sentait son courroux gronder en lui, réveillé à l’improviste, malgré tous ses efforts pour le contenir et le dissimuler.
Alors le chevalier de Vaudrey intervint :
— C’est son arrêt que vous allez prononcer ! dit-il.
M. de Linières s’inclina. Et répondant à la question que lui adressait Diane :
— Oui, dit-il, je l’ai permis, madame.
La malade, éperdue, porta vivement la main à son cœur. Mais, avant qu’elle eût pu formuler l’expression de sa reconnaissance, le comte reprit :
— J’ai compris qu’une éternelle séparation amènerait ici… une éternelle douleur. Je sais, Diane, votre tendresse pour ce fils de votre sœur… Et, vous voyant si désespérée de son malheur, j’ai imposé au juste orgueil de ma maison… un bien grand sacrifice. Ces jeunes filles ne partiront pas !
Aucune description ne saurait donner une idée de la stupéfaction qui accueillit les dernières paroles qu’avait prononcées le comte. Diane s’était avancée, chancelante, vers son mari et s’écriait avec joie :
— Elles ne partiront pas !
De son côté, Henriette murmurait :
— Ah ! monseigneur ! que ne vous dois-je pas ?…
Puis, fléchissant les genoux, elle tomba aux pieds de M. de Linières, saisit les mains qu’il lui tendait et y posa respectueusement ses lèvres.
Le comte la releva. Et toujours sur ce ton paternel qu’il semblait maintenant avoir adopté, il lui dit :
— Je consens, mademoiselle, à ce que vous demeuriez à Paris… Vous avez reçu l’hospitalité d’un protecteur, d’un homme de bien auquel j’ai, depuis longtemps, donné mon amitié et qui veut bien m’honorer de la sienne… Oui, docteur, poursuivit le comte, c’est à vous que je confie la garde de l’orpheline, en attendant…
Puis, s’adressant à son neveu :
— Roger, fit-il, je vous reverrai tout à l’heure chez moi, afin de vous faire part de la décision que j’ai prise de réaliser vos vœux les plus chers… et aussi la condition que je mets à votre union…
Roger, incliné vers Diane, murmura quelques mots d’espérance. M. Hébert, voulant éviter une nouvelle émotion à sa malade, lui dit tout bas :
— Partez, mon ami, maintenant que nous avons réussi en grande partie dans nos projets.
Lorsque la porte se fut refermée, le docteur éprouva une sensation de soulagement.
— Mon cher docteur, dit le comte, vous êtes décidément à la fois le médecin du corps et de l’âme. Grâce à vos doubles soins, la comtesse de Linières éprouve une amélioration incontestable.
Diane avait levé les yeux sur son mari, et ses joues, naguère encore d’une pâleur livide, se coloraient maintenant d’une légère nuance rosée.
— Il ne tient qu’à vous, interrompit le docteur, que cette amélioration ne devienne rapidement une belle et bonne convalescence.
— Je sais quel moyen il convient d’employer pour obtenir ce résultat, répliqua le comte.
Et, conduisant par la main l’aveugle auprès de Diane stupéfaite :
— Comtesse, fit-il avec douceur, voici de nouveau cette pauvre créature sans appui !… Lorsque mademoiselle (et il indiquait Henriette) devra se consacrer tout entière à une autre affection, l’orpheline sera bien délaissée et bien triste. Si vous le voulez, madame, eh… bien ! nous l’adopterons !
Un cri de joie s’échappa des lèvres de la comtesse.
Diane s’était levée et regardait fixement son mari, redoutant que celui-ci n’eût voulu la mettre à une épreuve nouvelle.
Mais, sur le visage du comte, elle ne lut qu’une expression de douceur et de compassion sincère.
Solennellement, le comte ajouta en baissant la voix :
— Elle sera notre fille !
La comtesse était tombée aux genoux de M. de Linières. et baisait avec transport les mains de celui qui venait de s’élever à ses yeux au plus haut degré de grandeur d’âme et de générosité qui se pût imaginer.
Et, tandis que ses lèvres frémissaient sur ses mains agitées par l’émotion, Diane murmurait :
— Ah !… monsieur !… vous savez tout !…
— Et je veux tout oublier ! répondit le comte.
Puis, montrant l’aveugle qui, elle aussi, s’était agenouillée :
— Embrassez-la donc, madame ! ajouta-t-il.
Cette fois, la mère ne put contenir l’élan de son cœur.
Elle saisit à deux mains la tête chérie et l’embrassa avec effusion, tandis que, remué jusqu’au fond de l’âme, M. de Linières balbutiait :
— Appelez-la… votre fille !…
C’en était trop pour la nature si impressionnable de la comtesse. Et c’est au milieu des sanglots, alternant avec ses baisers maternels, qu’elle s’écria :
— Ah !… ma fille !… ma fille !…
Ce fut alors le tour du docteur d’intervenir. S’avançant avec émotion vers la comtesse :
— Ah ! les voilà enfin, ces bonnes larmes tant désirées !… Maintenant, je puis répondre de la guérison rapide et complète.
Puis, se tournant vers M. de Linières :
— Monsieur le comte, ajouta-t-il, vous étiez le seul médecin consultant que je voulusse appeler auprès de notre chère malade. Et vous voyez qu’à nous deux nous avons eu raison de cette mystérieuse affection si longtemps rebelle à ma science.
Puis il ajouta, montrant Henriette :
— Je vais emmener avec moi celle que vous voulez bien laisser sous la garde de mon affection paternelle… C’est chez moi que vous pourrez la retrouver, le jour où vous aurez une bonne nouvelle à lui apprendre…
Louise avait entendu. Et s’adressant au docteur :
— Vous voulez donc me séparer d’Henriette ? demanda-t-elle avec inquiétude.
— Vous la verrez ! s’écria le docteur, j’en fais mon affaire…
Après cette déclaration si formelle et si émue à la fois, Henriette s’était levée et, courant prendre Louise dans ses bras, elle la tint serrée sur son cœur.
Diane prit alors la parole :
— Vous ne serez plus séparées, chères créatures, comme vous l’avez été pendant ces longs mois qui viennent de s’écouler. Celui qui a voulu que vos tourments prennent fin en ce jour béni que je n’oublierai de ma vie, celui-là permettra que vous vous revoyiez… Oui, lorsque notre bon docteur viendra rendre visite à la chère enfant, qu’avec l’aide de Dieu il va guérir de sa cécité, vous l’accompagnerez.
M. de Linières se dirigea vers la porte.
Puis, au moment de sortir :
— Docteur, prononça-t-il, je vous laisse prendre avec la comtesse les arrangements qui conviendront le mieux pour que ces deux jeunes filles puissent se rencontrer souvent, soit ici, soit ailleurs !…
Et, succombant à l’émotion qui l’étouffait, le comte de Linières ouvrit vivement la porte et disparut.
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