‹ Les deux orphelinesChapitre 56 sur 65 · Chapitre 5

Chapitre 5

Le chevalier de Vaudrey avait précédé le lieutenant de police dans le cabinet où le magistrat lui avait dit de se rendre.
— Chevalier, dit le comte en entrant, si j’ai tenu à avoir avec vous cet entretien, c’est pour vous dire nettement ce que j’ai décidé. Vous devez trouver surprenant qu’après la volonté expresse que je vous avais signifiée, j’en sois arrivé aujourd’hui à consentir à une union qui me fait votre complice, lorsque vous résistez aux désirs de Sa Majesté.

Roger courba le front.

— Soit, continua le comte, je fais passer avant tout, avant même mon obéissance au roi, le repos de l’esprit, le calme de l’âme de celle qui est devenue ma compagne, et que j’aime, entendez-vous, Roger, de l’affection la plus pure et la plus sainte !

En entendant ces paroles empreintes d’une si grande sincérité, le chevalier de Vaudrey s’écria :

— Oui !… vous avez fait taire vos justes ressentiments, vous avez atteint à une hauteur d’abnégation qui commande le respect, parce que, dans votre conscience, vous avez reconnu que la malheureuse était une victime !…

Le comte attira Roger sur son cœur. Et, pendant quelques secondes, ces deux hommes, naguère encore irrités l’un contre l’autre, se tinrent embrassés, silencieusement, en proie à une de ces émotions où la joie et la douleur se confondent.

Puis, M. de Linières s’arracha à cette étreinte.

— Allons, mon ami, dit-il ; j’ai désormais la certitude que vous ne ferez pas d’objection à ce que je vais réclamer de vous…

Le chevalier de Vaudrey, les yeux humides, fit un signe d’assentiment.

— Bien, Roger, prononça le comte d’un ton paternel ; qu’il ne soit plus question, entre nous, de conditions ; ce mot sonne mal à nos oreilles. C’est comme un père que je m’adresse à vous et que je vous prie de me répondre.

— Vous me voyez à vos ordres, monsieur.

— Chevalier, lorsqu’un gentilhomme rompt brusquement avec toutes les traditions de sa race, il doit pouvoir braver l’opinion publique, commander le respect par lui-même et faire respecter celle qu’il a jugée digne de porter son nom… Je consens, je l’ai dit, à ce que vous soyez uni à celle que vous avez choisie pour fiancée, je veux bien en cela faire taire toutes les objections qui m’assaillent l’esprit et faire plier mon juste orgueil devant votre bonheur… Mais j’exige, pour tant de sacrifices, que vous puissiez passer la tête haute devant tous ; que vous ayez ajouté à votre nom une réputation telle de vaillance et fait briller votre épée d’un si grand éclat que vous ayez acquis par là le droit de passer outre à toutes les convenances sociales… Lorsque vous aurez atteint ce but, mais seulement alors, je trouverai que vous avez acquis le droit de vous unir au gré de votre cœur, sans vous soucier de l’opinion.

Le chevalier avait écouté cette sortie sans interrompre. Lorsque M. de Linières se fut arrêté de parler :

— Que prétendez-vous que je fasse ? demanda-t-il.

— Vous savez que le général marquis de La Fayette est sur le point de quitter la France pour aller aider les Américains à conquérir leur indépendance…

» Je vous ferai obtenir un grade dans la petite armée que La Fayette emmène au-delà de l’Atlantique. J’ose espérer que vous n’hésiterez pas, Roger, à vous conformer au conseil que je vous donne !… »

— Vous avez raison, monsieur le comte, de ne pas douter de moi en cette circonstance. Et je partirai à la conquête de cette réputation que vous jugez indispensable… Mais, du moins, permettez-moi, avant de me séparer d’elle pour longtemps, peut-être pour toujours, d’aller faire mes adieux à celle que j’aime et lui dire que cette séparation est la preuve la plus éclatante de mon amour…

— Vous reverrez votre fiancée, chevalier, et je vous promets que, pendant votre absence, elle sera l’objet de toute la sollicitude dont vous l’avez jugée digne…

— Que de remerciements ne vous devra-t-elle pas ? murmura Roger au comble de l’émotion. Je me souviendrai toute ma vie, monsieur le comte, que vous me rendez à moi-même, et qu’en même temps vous me permettez de me livrer à un bonheur qui ne sera plus troublé par des remords !

· · ·

· · ·

Lorsque M. de Linières retourna auprès de la comtesse, il trouva Diane assise et ayant à ses pieds l’aveugle, qui s’était agenouillée sur un tabouret.

En apercevant son mari, la comtesse avait fait un mouvement pour se lever et se porter au-devant du comte.

— Diane, prononça-t-il, demeurez ainsi ; c’est un charmant tableau.

— Et où il manquait un personnage, monsieur le comte. Il manquait à ce tableau du bonheur retrouvé celui à qui Dieu a envoyé cette sublime inspiration de charité !… Il y manquait l’époux que je respecte autant… autant que… je l’aime !

Et, tendant la main à son mari :

— Venez, monsieur le comte, et daignez occuper la place qui vous est réservée dans ce tableau composé par vous-même, et que Dieu vous a inspiré !…

Alors, le comte, unissant sa main à celle que la comtesse avait placée sur le front de l’aveugle, comme pour y appeler la bénédiction divine, sembla vouloir consacrer par là une nouvelle union doublement sacrée celle-là, puisqu’elle s’accomplissait en présence de cette enfant qui aurait pu devenir la cause d’une rupture éternelle.

· · ·

· · ·

Le chevalier de Vaudrey n’avait pas perdu un instant pour profiter de l’autorisation que lui avait accordée le comte de se rendre auprès d’Henriette. En route, il réfléchissait à l’obligation qu’il venait de contracter de quitter la France pour aller guerroyer dans le Nouveau-Monde. C’est sous cette impression pénible que Roger se présenta chez le docteur. M. Hébert l’attendait.

— Mon ami, dit-il, je sais le motif qui vous amène chez moi… Aussi ne vous ferais-je pas attendre plus longtemps la présence de celle que vous désirez voir.

M. Hébert ouvrit la porte du petit salon où se tenait Henriette.

— Venez, mon enfant, dit-il simplement.

La jeune fille obéit. Mais, à la vue de Roger, elle s’arrêta sur le seuil, rougissante.

— Nous vous attendions, mon ami, commença M. Hébert dont le regard eut une intention de malice à l’adresse de la jeune fille. La visite que vous espériez devait être la conséquence de tous les succès que nous avons obtenus en ce jour, qui devra marquer dans votre existence à tous deux, mes chers enfants.

— Que ne vous dois-je pas de remerciements ? fit le chevalier. Sans vous, Henriette et moi, nous serions à jamais séparés, car je vous en fais le serment, je n’aurais pu survivre à la perte de mes espérances.

— Et moi, s’exclama la jeune fille, j’aurais succombé à la douleur et à la honte !

— Dieu ne l’a pas voulu, mes enfants ! Et il vous a envoyés vers moi…

— Aussi vous dois-je le récit de ce qui s’est passé entre le comte et moi.

Et, sans autre préambule, Roger mit le docteur et Henriette au courant des conditions imposées par M. de Linières. Lorsque le chevalier eut achevé de parler, M. Hébert lui tendit la main en disant :

— Je n’en attendais pas moins de vous, mon ami ; je savais que votre affection n’était pas de celles qui subissent des défaillances…

Et, se tournant vers la jeune fille :

— Je suis également certain, mon enfant, que vous accepterez cette nouvelle séparation avec le courage et la résignation qui conviennent…

Henriette se leva et, s’adressant au chevalier, elle eut un regard de tendresse infinie pour lui et, luttant contre l’émotion qui l’envahissait :

— Partez, Roger, dit-elle en s’efforçant d’assurer sa voix. Partez, sans regrets comme sans crainte. Celle qui attendra votre retour n’oubliera pas que c’est pour elle que vous vous imposez le sacrifice de votre liberté. Je n’oublierai jamais qu’après tant d’épreuves subies vous aurez encore bravé, pour assurer notre union, les dangers, la mort même !…

Le docteur Hébert intervint :

— Je ne doute pas que, si je ne les interrompais, vous prolongeriez longtemps encore des adieux qui doivent prendre fin. M. de Vaudrey a sans doute bien des dispositions à prendre avant son départ : au surplus, le comte de Linières doit attendre son retour pour le mettre au courant des démarches qu’il n’a pas, bien certainement, négligé de faire auprès du marquis de La Fayette.

— Je sais, en effet, que mon oncle espère obtenir pour moi un commandement.

— Il l’obtiendra.

— Oh ! oui, qu’il l’obtiendra, fit une voix arrivant de la porte, qui s’était entrebâillée sans bruit.

Et Picard s’avança vers les deux jeunes gens en s’écriant :

— Nous avons obtenu un régiment : on l’a promis à mon maître… Nous l’avons, ce beau régiment. Et ce ne sera pas un spectacle ordinaire de voir des gentilshommes de vieille souche tirer l’épée pour l’indépendance et la liberté d’un peuple !… Et nous partirons dès demain, M. le marquis de La Fayette est prêt.

— Demain, murmura Henriette en levant les yeux au ciel.

Son regard disait le courage qu’elle mettait à dissimuler sa tristesse.

— Vous partirez demain, Roger ? demanda-t-elle.

— Oui, mon enfant ! interrompit le docteur ; mais c’est aujourd’hui que le chevalier doit prendre congé de vous. Et, lorsqu’il aura franchi cette porte, il ne se représentera plus ici que pour devenir votre époux.

L’excellent homme voulait donner à comprendre aux jeunes gens que le moment de la séparation était arrivé. Henriette s’inclina devant ce désir.

Mais elle avait trop compté sur son courage. Au moment de se retirer, elle se sentit saisie au cœur par une impression douloureuse. Et, comme elle s’éloignait en chancelant, le docteur la retint par ces mots qui témoignaient d’une sollicitude paternelle :

— Du courage, mon enfant… Vous savez que nous avons tous deux, nous aussi, une mission à remplir.

— Chère Louise ! murmura la jeune fille, rappelée à la triste réalité, après tant de rêves de bonheur.

— Oui, reprit M. Hébert, chère Louise, chère aveugle, à qui j’espère pouvoir rendre la lumière !… Ce sera pour nous, mon enfant, une campagne semée de difficultés que celle que nous allons entreprendre.

— Que pourrais-je, moi ? soupira Henriette.

— Vous êtes l’auxiliaire sur qui je compte pour soigner notre pauvre aveugle ; pour lui rendre les bons soins, les consolations qu’elle trouvait, autrefois, auprès de la compagne de son enfance.

Puis, se tournant vers Roger :

— Vous pouvez donc partir, mon ami, avec l’âme moins troublée, sachant que les deux orphelines auront ici un protecteur en votre absence.

Et unissant les mains des deux jeunes gens :

— J’aime à vous reconnaître tous les bons sentiments qui vous animent. Je suis fier d’être intervenu dans une affaire où je rencontre chez vous deux, d’une part, l’affection et le respect, de l’autre, la sympathie et la pudeur. Vous vous aimez, mes chers enfants. Eh bien ! cette faveur qu’un père autoriserait, je vous permets de la lui accorder, Henriette… Monsieur le chevalier de Vaudrey, ajouta-t-il, je vous donne la permission d’embrasser votre fiancée.

Roger saisit alors la main que lui tendait la jeune fille, et, s’inclinant, il effleura de ses lèvres frémissantes le front d’Henriette.

Le docteur ouvrit la porte pour livrer passage au chevalier, qui adressa un dernier regard à Henriette. Picard fermait la marche.

q

Page 1