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Chapitre 6

Le docteur Hébert avait laissé sa protégée donner un libre cours à la douleur qu’elle avait eu tant de peine à dissimuler en présence du chevalier.
Quand il reparut devant Henriette, celle-ci ne chercha pas à cacher ses larmes. Elle leva ses yeux humides avec un regard de remerciement pour son bienfaiteur.

— Que ne vous dois-je pas, monsieur ? fit-elle en joignant les mains. Je bénirai la Providence tant que je vivrai d’avoir permis que vous ayez eu pitié de moi… de nous.

— Priez, mon enfant, pour qu’elle permette aussi que je réussisse.

— À guérir Louise, n’est-ce pas ? Oh !… vous la guérirez… Ne l’avez-vous pas promis ?

— Oui, mon enfant, j’ai promis, en effet, parce qu’il s’agissait de rassurer Mme la comtesse de Linières qui s’intéresse à notre chère aveugle, comme si… c’était sa propre fille.

Henriette gardait le silence. M. Hébert continua :

— Elle a bien souffert, la pauvre créature, et ce n’est pas seulement sa cécité qui me préoccupe aujourd’hui, c’est autre chose que j’ai observé en elle.

» Voyons, depuis qu’elle nous a été rendue, Louise ne vous a-t-elle plus parlé de son séjour chez les Frochard ?… »

— Ah ! monsieur, répondit Henriette avec un redoublement d’émotion, quand nous nous sommes retrouvées toutes les deux, lorsque, ensuite, grâce à votre généreuse bonté, nous nous sommes senties à l’abri de dangers nouveaux, que pouvions-nous nous raconter ?

M. Hébert reprit, toujours d’une voix paternelle :

— Ne croyez-vous pas comme moi que, tout en éloignant ces épouvantables souvenirs, Louise ait cependant conservé une vive impression du secours qu’elle avait trouvé chez une infortunée victime comme elle-même ?

— Pierre !

— Elle vous a parlé de lui ! Je savais bien qu’elle ne l’avait pas oublié.

— Elle m’en a parlé souvent avec une profonde reconnaissance pour ce malheureux qui subissait pour elle des injures et des sévices.

— Ne supposez-vous pas que Louise aurait voulu donner à cet infortuné Pierre une preuve de sa reconnaissance ?

— Oh ! bien certainement !… Mais comment ?… Que pouvait-elle, la pauvre enfant ?… L’unique espérance qu’elle aurait pu concevoir, monsieur, eût été de vous intéresser à ce malheureux garçon.

Le docteur dissimula sous un sourire l’impression qu’il éprouvait.

— Oui, fit-il, avec une insistance dont l’intention échappa à sa jeune interlocutrice, oui, je crois que, si notre chère petite aveugle recouvre la vue et qu’elle pût se guider elle-même, un de ses premiers soins serait de retourner dans ce quartier perdu de la Bièvre, afin de s’informer du pauvre rémouleur… et se rencontrer, ne fût-ce que pendant quelques instants, avec son ancien compagnon de misère… J’en suis intimement convaincu, parce que notre amie se sentirait entraînée par une irrésistible impulsion…

— Que supposez-vous donc, monsieur le docteur ?

— Louise ne tardera pas à vous donner l’explication de ma pensée…

— Elle m’a tout raconté, monsieur : ses conversations avec ce pauvre garçon, quand par hasard celui-ci, profitant de l’absence de la mégère, pouvait revenir dans le taudis où l’on enfermait ma bien-aimée Louise. Pierre lui parlait avec une nette compassion, et elle s’apercevait bien qu’en parlant ainsi il retenait ses larmes : tout en souhaitant qu’elle pût être attachée par moi aux brutalités de la Frochard, ce brave cœur lui avouait que leur séparation serait une grande douleur pour lui, et qu’il deviendrait bien malheureux quand il cesserait de la voir.

— Elle vous a raconté tout cela ?

Le docteur Hébert garda le silence, puis il reprit :

— Eh bien ! mon enfant, si, comme je l’espère, je puis rendre la vue à votre sœur, c’est moi qui la conduirai chez la Frochard. En attendant, mon enfant, que tous mes projets puissent se réaliser, priez Dieu que je réussisse dans l’opération délicate que vais tenter sur votre sœur…

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