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Chapitre 7

Pendant que le malheur s’abattait sur la famille Gérard et que les deux enfants que Thérèse laissait orphelines se trouvaient abandonnées à tous les hasards de la vie, une autre personne subissait, et depuis de longues années, un profond désespoir. Et cependant, à la voir choyée, fêtée, enviée même, on eût été loin de soupçonner ce qui se passait dans son cœur.

Dans un boudoir meublé avec le luxe raffiné de l’époque, une dame, très légèrement vêtue, venait d’entrer, suivie par une jeune fille qui l’aidait à se débarrasser de sa mantille et de son chapeau, dont le voile cachait une figure fort belle encore, mais qui portait l’empreinte de souffrances morales que le temps n’avait pu effacer.

— Madame paraît fatiguée. Elle sera restée trop longtemps à l’église.

— C’est possible, répondit la comtesse de Linières. Ouvrez la fenêtre, on étouffe ici… C’est bien ! allez maintenant ; s’il vient quelque visite, vous direz que je ne puis recevoir. Monsieur le comte est-il chez lui ?

— Madame venait de sortir quand M. le comte a reçu une dépêche : il a fait atteler et il est parti. M. le comte a laissé une lettre qu’il m’avait recommandé de mettre sur le guéridon de Madame. La voilà.

La comtesse prit la lettre.

— Je vous sonnerai si j’ai besoin de vous.

— Madame n’est pas dans ses bons jours, disait la camériste en sortant.

Après avoir jeté un coup d’œil distrait à la lettre, la comtesse se décida à l’ouvrir ; elle ne contenait que ces quelques mots, écrits à la hâte :

« Le roi me fait demander. Je rentrerai fort tard sans doute ; ne vous inquiétez pas. »

Elle laissa retomber la lettre sur le guéridon, puis elle se dirigea lentement vers la fenêtre qui donnait sur des jardins et laissait le soleil pénétrer dans la chambre.

Elle demeura longtemps immobile, absorbée dans une contemplation muette.

Tout à coup, l’horloge de Saint-Sulpice se mit à sonner.

— Deux heures ! s’écria la comtesse en portant la main à son cœur pour en comprimer les battements. Deux heures !… et il y a dix-sept ans, à pareille heure, à pareil jour, le ciel était pur et bleu comme en ce moment, et j’étais mère !…

Sur ce dernier mot, elle repoussa la fenêtre et, haletante, brisée, elle se jeta sur un fauteuil, couvrant de ses mains glacées son beau visage inondé de larmes.

Elle resta ainsi de longues heures, sans prononcer une parole, plongée dans les souvenirs, qui, depuis tant d’années, avaient torturé son âme.

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Au sortir de la chapelle, les nouveaux mariés étaient partis en chaise de poste, et leur voyage de noces devait durer une huitaine de jours. D’ici là, Marion aurait le temps d’aller aux informations, de voir les braves gens qui avaient recueilli l’enfant et, sans nommer personne, de leur faire bien comprendre que les soins donnés à la fillette seraient largement récompensés.

Marion retourna donc à la maison de Michel Gérard. Elle frappa une seconde fois, puis une troisième. Même silence.

— Ils sont peut-être sortis !

Mais, en disant cela, elle s’aperçut que la clé était dans la serrure, et, cédant à un mouvement subit d’inquiétude, elle ouvrit la porte et entra dans la chambre.

Personne et rien que les quatre murs !

Elle eut beau interroger les voisins et les petits marchands du quartier, partout on lui fit la même réponse :

« Les Gérard ?… Ils ont disparu depuis trois jours et l’on n’en a plus entendu parler. »

— Que faire ? murmura-t-elle. Quand elle saura la vérité ! Ça sera le coup de la mort !

La douleur ne tue pas toujours. Et pour survivre à la sienne, Diane sentit s’éveiller dans son cœur cet instinct merveilleux que les mères seules peuvent comprendre et qui se résume en un seul mot : l’enfant !

Diane ne pouvait pas croire que le sien lui fût enlevé pour jamais, ni qu’elle fût condamnée, elle, à se voir entourée de luxe, pendant que sa fille serait peut-être plongée dans une affreuse misère.

— Non !… non ! disait-elle, cela ne peut pas être !… Nous la chercherons. Et nous la trouverons !

Et pendant des semaines, des mois, des années, dès que la comtesse pouvait s’échapper de son riche hôtel c’était pour aller explorer les quartiers les plus pauvres de Paris, attendre à la porte des fabriques la sortie des ouvriers, arrêter à leur passage les mères qui portaient des enfants sur les bras.

Elle partait le cœur plein d’espoir !… Elle revenait les yeux mouillés de larmes !…

Un jour vint, hélas ! où la pauvre femme comprit que ses recherches étaient inutiles, ses espérances anéanties. Alors, elle se réfugia dans la prière.

Elle y puisait la force dont elle avait si grand besoin pour que personne autour d’elle ne souffrît de la faute qu’elle avait commise.

Telles étaient les tristes pensées dans lesquelles Diane de Linières était plongée lorsque le bruit d’une voiture entrant dans la cour la rendit brusquement à la réalité.

— C’est lui ! s’écria-t-elle, c’est le comte ! Qu’il ne me voie pas ainsi !

Et, soulevant une draperie, elle disparut dans un petit cabinet de toilette attenant à son boudoir.

Au même instant le comte frappait à la porte.

— C’est moi, comtesse, puis-je vous voir ?

— Oui, sans doute, répondit-elle, je suis à vous dans une minute.

En entrant, le comte avait un air radieux, et, voyant sa lettre qui était restée sur le guéridon :

— Ma chère Diane, dit-il, vous avez dû être bien surprise d’apprendre que le roi me faisait appeler ?…

— Le roi… Le roi vous fait appeler ?…

— Vous n’avez donc pas lu ma lettre ?

— Je l’ai lue ; seulement, j’étais rentrée très souffrante… la migraine. Mais, maintenant, c’est fini… tout à fait fini…

Le comte, qui jetait autour de lui un regard inquiet, aperçut le mouchoir de la comtesse qu’elle avait laissé tomber. Il se hâta de le ramasser et le remit sur le fauteuil, se disant à lui-même d’une voix émue :

« Elle a encore pleuré ! »

La draperie brusquement relevée, Diane reparaissait le sourire aux lèvres.

— Eh bien ! monsieur le comte, dites-moi bien vite le mot de cette énigme : le roi m’a fait appeler.

— Madame la comtesse, vous voyez devant vous le lieutenant général de la police.

— Est-ce possible !

— C’est plus que possible, c’est un fait accompli. Le roi, qui était venu passer quelques heures à son château de la Muette, a voulu m’annoncer lui-même cette nomination, qui met le comble à la haute faveur dont Sa Majesté nous honore.

— Oui, une très haute faveur, en effet. Vous voilà lieutenant de police, bientôt sans doute ambassadeur, ministre.

— Le roi me l’a fait espérer.

— Et vous en êtes heureux ?

— On ne peut plus heureux, comtesse.

— Ainsi, vous, qui depuis dix années aviez renoncé à la diplomatie pour vous retirer dans votre château du Dauphiné ; vous, dont la vie s’écoulait paisible et douce, loin des intrigues de la cour, vous avez été repris, tout à coup, du besoin de rentrer dans la sphère dévorante des grandeurs ; vous voilà devenu ambitieux !

— Très ambitieux, je l’avoue.

— Non, monsieur le comte, non, je ne vous crois pas.

— Comment ! que voulez-vous dire ?

— Je dis que c’est pour moi que vous avez accepté ces fonctions élevées.

Et elle ajouta, en fixant sur le comte un regard plein d’émotion et de reconnaissance :

— C’est pour moi seule, avouez-le.

— Allons, répondit-il, vous avez, une fois encore, lu dans mon cœur.

Puis, la faisant asseoir sur une causeuse, il prit place à côté d’elle ; ils demeurèrent ainsi quelques instants. Diane, les yeux baissés, le comte pressant sa main dans les siennes. Ce fut la comtesse qui, la première, rompit le silence en répétant d’une voix tremblante :

— Pour moi !… C’était pour moi !…

— Et je ne fais en cela que mon devoir, répondit vivement le comte. N’êtes-vous pas ce que j’ai de plus cher au monde ? Souvenez-vous de la terrible maladie qui mit si longtemps vos jours en danger. Fallait-il, pour continuer ma carrière de diplomate, qui m’appelait sans cesse à l’étranger, fallait-il me séparer de vous ? Et quand les princes de la science déclarèrent qu’un changement de climat et d’existence, qu’un air vif et pur pourraient seuls rétablir une santé si précieuse, devais-je hésiter à quitter Paris pour la montagne, pour ce vieux castel où vous attendait ma famille, heureuse de vous ouvrir ses bras et son cœur ?

— Oh ! je le sais !… Je n’ai rien oublié…

— Mais comme il n’y a pas de si bon remède qui, à la longue, ne devienne insupportable à ceux mêmes qu’il a sauvés, j’ai fini par comprendre que la vue perpétuelle de nos vallées silencieuses commençait à vous fatiguer et qu’il était temps de vous rendre à vos habitudes, à votre monde d’amis et de parents, à votre neveu, ce jeune et beau chevalier que vous aviez comblé de soins, de gâteries, alors qu’il n’était qu’un enfant, et qui vous adore aujourd’hui comme il adorait sa mère.

— Ah ! chère sœur, s’écria la comtesse en levant les yeux au ciel, je te devais bien de reporter sur ton enfant toute la tendresse que j’avais pour toi !

Et, prenant la main de son époux :

— Merci, monsieur le comte, lui dit-elle ; merci de cette affection si dévouée, si délicate qui, depuis tant d’années, ne s’est jamais démentie et dont vous venez encore de me donner une preuve.

— Eh bien ! ma chère Diane, puisque vous avez deviné ma pensée, il faut que vous la connaissiez tout entière. Oui, lorsque je vous ai ramenée à Paris, il y aura bientôt deux ans, j’espérais que la vie active, dans laquelle je comptais rentrer, serait pour vous une source d’heureuses distractions ; que les soirées officielles, les fêtes, les bals triompheraient enfin de cette sombre tristesse qui m’afflige, me désespère, que j’ai si longtemps combattue et que rien n’avait pu vaincre… C’est une passion grande et noble que l’ambition ! Et c’est vous qui me l’aurez inspirée. C’est un précieux privilège que la puissance, quand on sait la bien employer. Consoler ceux qui pleurent, relever ceux qui souffrent, secourir la misère. Diane, est-ce que cela ne dit rien à votre âme ?

— C’est vrai, je n’avais pas songé à cela, répondit la comtesse d’une voix tremblante d’émotion. Oui ! oui… c’est un pouvoir devant lequel s’ouvriraient toutes les demeures, qui pourrait chercher et fouiller partout, jusque dans les bas-fonds où se cachent la misère et le crime… un pouvoir qui accomplirait peut-être ce qui serait impossible à tout autre et qui saurait trouver enfin…

— Trouver ? répéta le comte, achevez, madame, trouver… qui donc ?

— Mais vous l’avez dit, monsieur, ceux qui souffrent et qui pleurent.

Entraînée par l’émotion, par les pensées qui venaient de surgir dans son âme et de réveiller tout à coup des espérances qu’elle croyait à jamais perdues, la comtesse avait été bien près de se trahir. Heureusement, les dernières paroles du comte lui rendirent tout son sang-froid. Elle restait maîtresse du secret qu’elle avait juré de garder jusqu’à sa mort.

Mais, de son côté, lui aussi avait juré qu’il arriverait à le connaître, ce secret qui avait pesé sur toute sa vie, et il espérait que, grâce à sa nouvelle position, il ne tarderait pas à s’en rendre maître.

La porte du boudoir venait de s’ouvrir et un laquais en grande livrée annonçait :

— M. le chevalier de Vaudrey.

Un éclair de joie passa dans les yeux de la comtesse en voyant entrer son neveu Roger.

C’était un grand et beau garçon qui paraissait avoir vingt-cinq ans au plus. Le front découvert, l’œil ardent, l’air franc et décidé, l’attitude fière, tout révélait en lui une nature noble, un cœur excellent et ferme.

— Cher enfant, sois le bienvenu ! dit la comtesse en lui tendant ses deux mains.

— Vous ne pouviez arriver plus à propos, ajouta le comte, car nous avons une surprise à vous faire.

— Je la connais, monsieur le comte, et j’avais hâte d’apporter mes compliments à M. le lieutenant général.

— Et comment avez-vous pu savoir ?

— J’étais au café Procope, en train de faire une partie d’échecs, quand un officier des gardes, qui arrivait de la Muette, est venu nous apprendre la nouvelle.

— Oui, chevalier, me voilà parmi les hauts fonctionnaires de l’État et la tâche qui m’incombe ne sera pas, je le crains, des plus faciles à remplir. Le roi m’a donné, à ce sujet, les ordres les plus sévères. Il ne veut pas que les scandales du règne précédent se renouvellent, et, si je dois surveiller les tripots, les cabarets du peuple, je dois aussi avoir l’œil sur vos cafés et vos petites maisons, messieurs de la jeunesse dorée. Ce n’est pas pour vous que je dis cela, chevalier.

— Oh ! la vérité n’offense que les sots.

— Je sais, ajouta le comte, qu’il faut faire la part de l’âge, de l’entraînement et qu’il est bon de fermer les yeux sur certains petits écarts ; mais, enfin, puisque nous sommes sur ce chapitre, je suis d’avis, mon cher Roger, que, parmi vos nombreux compagnons de plaisir, il en est quelques-uns avec lesquels vous devriez rompre, le marquis de Presles, par exemple.

— Un si charmant garçon, il est jeune, il s’amuse…

— Il compromet un des plus beaux noms de France, il se ruine.

— Il est en train de s’enrichir.

— Et comment, je vous prie ?

— Il est confiné, depuis un mois, au fond de la Beauce, chez une vieille parente archimillionnaire, qui lui a légué toute sa fortune.

— Alors, qu’il tranche dans le vif et, pour mettre fin à cette vie de désordre, qu’il se marie ! Ne riez pas, car c’est aussi ce que je rêve pour vous.

— Pour moi ?…

— Et je vous le dis devant votre tante, parce que je suis certain que c’est aussi sa pensée et parce qu’elle vous aime comme elle aurait aimé notre enfant, si le ciel nous eût donné cette joie. N’est-il pas vrai, comtesse ?

— Oh ! oui !… oui !… répondit-elle les yeux fixés sur Roger, qui se tordait de rire.

— Me marier !… moi !… et avec qui, bon Dieu !

— Je n’en sais rien encore, mais certainement avec quelque noble et riche héritière que nous nous chargerons de découvrir.

— Et dont je ferai la connaissance et la conquête en signant notre acte de mariage.

— Cela se voit tous les jours, mon cher.

— C’est possible, mais, à ce compte-là, mon cher oncle, votre neveu finira vieux garçon.

— Nous en reparlerons en temps et lieu.

Le laquais venait d’entrer, tenant un plateau d’argent qu’il présentait au comte.

— Eh quoi ! déjà des cartes !

— Le salon d’attente est rempli de messieurs et de dames qui demandent si M. le lieutenant général veut bien les recevoir.

— Eh bien ! comtesse, vous le voyez, voilà les visites et les réceptions officielles qui commencent. Allez, Germain, faites monter dans le salon d’honneur. Vous, chevalier, qui êtes de la famille, offrez votre bras à la comtesse et hâtons-nous.

Roger s’était empressé d’obéir et, tout en suivant le comte, il disait à sa tante, mais à voix basse :

— Vous êtes bien pâle aujourd’hui, chère tante.

— Qu’importe ? Dis-moi la vérité, Roger : tu es amoureux, n’est-ce pas ?

— Amoureux ?… pas le moins du monde.

— Alors, c’est le mariage qui te fait peur ?

— Encore moins, chère tante ; seulement, je vous le jure, je n’épouserai jamais ni un nom ni une dot. J’épouserai, qu’elle soit riche ou pauvre, la femme que j’aimerai, et dont je serai sûr d’être aimé.

— Ah ! je le savais bien, répondit la comtesse, Roger, tu es un noble cœur.

Et ils entrèrent dans le grand salon, où la comtesse de Linières prit place à côté de M. le lieutenant général de police.

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