Chapitre 9
Depuis la mort du « chérubin » la Frochard ne vivait plus que du produit du travail du rémouleur. Elle ne quittait plus le taudis pour aller mendier, abîmée dans son désespoir, qui ne lui laissait de répit que quand l’ivresse s’emparait d’elle.
Or, il y avait plusieurs jours que le rémouleur accomplissait devant l’hôtel de Linières ce qu’il considérait comme un pèlerinage en l’honneur de la jeune aveugle devenue son idole, quand, en rentrant, un soir, le malheureux garçon reconnut, dès le seuil, que la mégère subissait une crise de delirium tremens,la plus violente assurément dont elle eût encore donné à son fils l’effrayant spectacle.
Tout à coup, comme Pierre apparaissait devant elle, dans l’entrebâillement de la porte, la misérable voulut s’élancer contre lui.
Mais elle chancela, pirouettant sur elle-même, à la façon des convulsionnaires.
La Frochard, lancée comme une toupie, allait se heurter à tous les angles du taudis, sans discontinuer de pousser des hurlements arrachés par la colère et la douleur.
Terrifié par ce spectacle, Pierre avait essayé de se porter au secours de la misérable. Il eût voulu pouvoir apporter un soulagement à ces souffrances innommées. Mais que faire ?
Il s’élança pour saisir la mégère. Mais elle, se cramponnant au passage, à ce bras qui se tendait vers elle, entraîna le rémouleur, avec cette force surhumaine que donne, momentanément, le feu de l’alcool.
Pierre essayait en vain de se retenir, il tournoyait irrésistiblement.
Enfin le malheureux parvint à se dégager. Et, n’écoutant que l’inspiration qui arrivait à l’improviste, il sortit de la masure, courant implorer le secours du docteur Hébert.
À qui pouvait-il mieux s’adresser ? Le charitable savant l’avait d’ailleurs autorisé à recourir à lui, si l’occasion s’en présentait.
C’est l’âme bouleversée que le rémouleur vint frapper à la porte de l’hôtel du médecin.
Il insista pour qu’on allât prévenir le docteur que c’était lui, Pierre, le rémouleur de la rue de Lourcine, qui demandait à lui parler, pour quelqu’un qui allait mourir.
M. Hébert donna l’ordre de l’introduire. En quelques mots prononcés d’une voix saccadée et haletante, le rémouleur le mit au courant.
Le docteur fit avancer un carrosse de louage. Il y prit place, obligeant Pierre à s’asseoir à côté de lui. Et le véhicule partit dans la direction de la rue de Lourcine.
Quand Pierre eut refermé la porte du taudis, pour courir, affolé, chez le docteur Hébert, la Frochard était tombée, la tête portant sur l’escabeau ; un cri de douleur s’était échappé de sa gorge.
Puis elle essaya de se lever. L’effort fut vain et la patiente retomba lourdement sur le carreau.
Bientôt, la violence de l’effort inutile provoqua un nouvel anéantissement. La misérable demeura inerte, les bras étendus. On eût pu la croire morte.
C’était la période d’anéantissement après laquelle devait se produire un réveil accompagné de nouvelles agitations furieuses et d’horribles violences.
La veuve du supplicié n’attendit pas longtemps ce réveil. Revenue de cette sorte de syncope, elle trouva tout à coup la force de se relever. Et l’hallucination s’empara une fois encore de son cerveau.
Elle se disait que son Jacques allait revenir et qu’il fallait préparer le souper. Alors, en titubant, elle s’approcha de la table où se trouvait ce qu’autrefois elle appelait « son lustre » – un bout de chandelle puante, fiché dans le goulot d’une bouteille.
Sa main, agitée d’un tremblement, fit le simulacre de dresser un couvert sur cette table où gisait, renversée, la bouteille qui avait contenu l’eau-de-vie.
Elle chancelait. L’ivresse revenait plus violente que jamais. La mégère trébuchait, se heurtait.
Soudain, elle poussa un cri et lâcha les objets qu’elle tenait. La chandelle glissa au bas de ses jupes effilochées. Une langue de feu lécha l’étoffe humide qui grésilla lentement, dégageant une fumée puante.
Puis le feu gagna le haut des jupes, communiquant l’incendie aux hardes.
La Frochard se trouva bientôt entourée de flammes.
Elle poussait des cris et se démenait comme une possédée, appelant au secours.
Ses mains cherchaient à arracher les hardes en feu et rencontraient la flamme qui les dévorait.
Les cheveux, s’enflammant, entourèrent cette hideuse tête d’un bandeau lumineux.
La Frochard s’élança vers la porte, qu’elle ouvrit.
La voici dans la rue. Elle pousse des cris terribles et court, spectre enflammé, appelant au secours…
Dans les masures, on a entendu. Quelques portes se sont ouvertes.
Mais, en voyant l’horrible tableau de cette femme tout en feu, personne ne veut s’approcher. On la fuit comme un danger…
La Frochard retourne sur ses pas. La voici de nouveau dans son taudis. La douleur l’a terrassée. Elle roule sur le sol, en proie à d’épouvantables convulsions.
Et les flammes, qui n’ont plus de haillons à dévorer, s’attaquent maintenant aux chairs.
Ce n’est plus, bientôt, qu’une masse informe, hideuse, qui se roule avec d’effroyables contorsions…
Ce corps en feu est arrivé à proximité du grabat, auquel il communique l’incendie. Par la porte demeurée ouverte, le vent s’engouffre, attisant le foyer incandescent.
Les flammes montent.
Au bout de quelques minutes, toute la masure est en feu.
Le corps de la Frochard achève de brûler au milieu de l’immense fournaise…
Et, dans cette rue de Lourcine, les habitants demeurent indifférents à cet incendie qui fait rage sur une masure isolée. Il semble qu’on soit satisfait, dans ce quartier, d’être, du même coup, débarrassé de l’antre et des fauves, car on ne doute pas que la Frochard et Pierre aient trouvé la mort dans l’incendie qui a détruit leur masure.
Quand les agents et les soldats du guet arrivèrent sur le lieu des décombres fumants, le foyer de l’incendie était absolument circonscrit. Il n’y avait rien d’autre à faire qu’à laisser le feu s’éteindre faute d’aliment.
Après cette alerte, les habitants du quartier refermèrent leurs portes, sans accorder un regret à la Frochard. Quant au pauvre Pierre, à peine eût-on pour lui un mouvement de pitié.
Pour tous, comme on le voit, il n’était pas douteux que la mère et le fils eussent péri dans l’incendie.
Le docteur et Pierre arrivèrent quand, déjà, le quartier était retombé dans un morne silence.
La rue de Lourcine était déserte.
Le carrosse s’étant arrêté à l’entrée de la rue, le médecin et son compagnon s’engagèrent à pied dans cette sombre voie.
Les deux hommes arrivèrent ainsi à quelques pas de l’endroit où devait se trouver la masure. Mais là, ils s’arrêtèrent. Les émanations provenant des décombres brûlés les saisirent à la gorge.
— Il y a eu un incendie près d’ici ! dit M. Hébert.
Mais déjà, Pierre avait tout compris.
Et, étendant le bras dans la direction où s’élevait la demeure de la Frochard :
— Mon Dieu !… s’écria-t-il, c’est chez nous !… Regardez, monsieur, la fumée sort de la maison…
Ce qu’il appelait la maison n’était plus représenté que par un pan de mur aux trois quarts écroulé et que couronnait une épaisse fumée noire et nauséabonde.
— C’est fini !… c’est fini !… Elle a mis le feu !… et elle est morte là… Ah ! mon Dieu !… pourquoi suis-je parti ?…
Il n’osait plus avancer, de peur de découvrir le cadavre de sa mère.
— Restez là ! commanda le docteur.
Et Pierre, obéissant, s’affaissa sur le sol, le visage dans ses mains. M. Hébert regarda ce fils qui pleurait une mère infâme.
— Attendez-moi là, dit-il d’une voix émue, je vais m’informer.
Le docteur ne s’arrêta pas devant les décombres ; à cinquante pas de là, il vit une bicoque dont les fenêtres laissaient filtrer de la lumière. Il alla frapper à la porte.
— Qui va là ? grommela une voix.
— Ouvrez ! répondit M. Hébert. J’ai un renseignement à vous demander.
La porte s’entrebâilla. Une tête d’homme apparut.
Le docteur s’informa aussitôt :
— Il y a eu un incendie, ici près ?
— Oui, peu de chose !… un chenil qui a flambé.
— Et les personnes qui habitaient là ?
— Grillées comme le reste !
— Vous dites ?
— Que la Frochard ne doit plus être, pour le quart d’heure, qu’un monceau de charbon… Et son fils aussi ! car nous ne l’avons pas vu sortir de la bicoque.
— Quoi !… On n’a pas porté secours à ces malheureux ?
— Lui, je ne dis pas, c’était le meilleur de cette famille… mais elle !… une guenille de moins sur la terre !…
Le médecin se retira, vivement préoccupé.
De tout ce qu’il venait d’entendre, il n’avait retenu qu’une chose : c’est que, dans le quartier, on était persuadé que le rémouleur avait péri, en même temps que sa mère, dans l’incendie de la masure.
— C’est la destinée qui le veut ! murmura-t-il, comme répondant à sa pensée.
Et, tout en s’en retournant pour retrouver Pierre, l’excellent homme ruminait toujours l’idée qu’il venait de concevoir et qui, maintenant, lui paraissait de plus en plus réalisable.
Quand il retrouva Pierre, celui-ci était plongé dans le plus profond désespoir.
— Mon ami, dit le docteur, partons. Nous n’avons plus rien à faire ici !
Et comme le jeune homme s’était levé, tout tremblant et bouleversé, M. Hébert ajouta, en baissant les yeux :
— Il ne reste plus rien !… Tout est brûlé !
— Tout ? balbutia le rémouleur… Et… et ma mère !…
Sans répondre, le docteur Hébert entraîna son interlocuteur vers la voiture.
— Non, répondit Pierre ; je veux savoir au moins ce qu’elle est devenue…
Le docteur le poussa sur la banquette et donna au cocher l’ordre de partir. Et quand le carrosse eut roulé quelque temps, il dit au rémouleur :
— Pierre, vous ne retournerez jamais rue de Lourcine… Tout est fini !… Je vous trouverai une autre demeure où, pendant quelque temps, vous pourrez vous remettre des émotions douloureuses que vous avez subies… mais j’exige que vous reconnaissiez, par une obéissance absolue, ce que je vais faire pour vous !…
Pierre joignit les mains :
— Monsieur, dit-il, je serais bien misérable si je ne me montrais pas reconnaissant de votre bonté !… Dites ce que vous ordonnez, je suis prêt à vous obéir…
— C’est bien, dit M. Hébert.
Et, d’un ton grave, il ajouta :
— Désormais, il n’existe plus aucun Frochard !…
Le rémouleur avait levé les yeux et regardait son interlocuteur avec étonnement.
— Et moi ?… moi ?… balbutia le pauvre garçon, ne suis-je pas le fils du supplicié ?
— Il faut que vous cessiez de l’être, ou du moins, d’être connu comme tel.
— Hélas ! monsieur !… qui pourrait l’empêcher ? J’ai longtemps essayé de me faire pardonner de n’être qu’un malheureux dont le père avait péri sur l’échafaud ; j’ai travaillé tout enfant, dans l’espoir de faire oublier de qui j’étais né !… Efforts inutiles… j’étais méprisé !… comme si j’eusse été le coupable !…
— Vous vous trompez, dit le docteur, tout le monde ne vous méprisait pas ; je connais une personne qui vous tenait pour un bon et brave cœur, et qui n’a cessé de se rappeler que vous l’avez prise en pitié, quand elle souffrait. Pour celle dont je vous parle, mon ami, vous étiez autre chose que le fils du supplicié Frochard !…
— Oh ! c’est qu’elle ne savait pas ! interrompit le jeune homme.
— Eh bien ! il faut qu’elle ignore toujours l’affreuse vérité !… Et je m’en charge !…
— Vous, monsieur ?… Mais…
— Une vie nouvelle va commencer pour vous !… Si j’ai voulu vous venir en aide aujourd’hui, c’est que… j’étais décidé à m’occuper sérieusement de votre avenir.
Pierre ne savait plus que penser de cette sollicitude pour sa misérable personne.
« Ah ! si tout était bien réel ! S’il était vrai que le docteur eût formé le projet de se charger de son avenir ! »
Tout à coup, le rémouleur fut tiré de ses réflexions. Le docteur avait ouvert la portière pour parler au cocher. Puis, revenant à côté de Pierre, il dit :
— Après mûre réflexion, mon ami, j’ai décidé que ce ne sera pas dans mon hôtel que je vous donnerai l’hospitalité. Il est inutile, dans l’intérêt de votre avenir, que mes gens soient initiés à votre passé. J’ai donné l’ordre au cocher de nous conduire à l’hôpital Saint-Louis. Vous passerez quelques jours là, en attendant que j’aie pris une décision.
Lorsque le véhicule s’arrêta devant la porte, le docteur descendit en disant :
— Attendez-moi.
Il y avait à peine dix minutes que Pierre attendait quand le portier de l’hôpital se présenta à lui :
— Veuillez me suivre, mon garçon, dit-il.
Et il conduisit Pierre devant le cabinet de consultation où se trouvait M. Hébert.
En voyant arriver son protégé, que l’émotion faisait boiter encore plus que d’habitude, le docteur lui dit avec un bon sourire :
— Cette jambe-là te gêne terriblement, mon ami. Nous tâcherons de la redresser.
— La… redresser ! dit Pierre au comble de l’étonnement.
— Oui, oui, et j’ai, à ton sujet, de bien autres projets : mais, pour l’instant, il faut te contenter, mon ami, de souper un peu, de dormir beaucoup et d’espérer des jours meilleurs.
Puis, s’adressant au portier :
— Vous garderez votre pensionnaire pendant quelque temps. Je le reverrai bientôt. Je désire que vous lui donniez une chambre dans votre logement même, que vous le nourrissiez convenablement et que vous lui procuriez quelques vêtements.
— Vous serez obéi, monsieur le docteur, répondit le concierge.
— À bientôt… Louis Raymond, dit alors le docteur en frappant familièrement sur l’épaule de Pierre.
— Louis… Louis Raymond… balbutia celui-ci au comble de l’étonnement.
— Eh ! oui, dit le docteur, n’est-ce pas ton nom ?…
Et, tout bas, il ajouta :
— C’est celui qui remplacera, désormais, le nom du fils du supplicié.
Et Pierre, de plus en plus stupéfait, regardait le docteur et demeurait muet. Sur un signe de M. Hébert, le concierge l’emmena chez lui.
Le docteur sortit à son tour et remonta dans le carrosse.
C’est à partir de ce jour que Louise n’avait plus entendu sous ses fenêtres la voix du rémouleur.
À partir de ce jour aussi, la pauvre enfant devint rêveuse plus qu’il ne convenait à celle qui, après avoir retrouvé son amie, devait n’avoir plus rien à désirer.
La comtesse de Linières ne tarda pas à s’émouvoir de la tristesse qui, chaque jour, se manifestait plus sombre chez sa fille bien-aimée.
Elle se promit d’attirer l’attention du docteur Hébert sur ce cas particulier.
— Cher docteur, fit-elle un jour après avoir mis celui-ci au courant de la tristesse de Louise, je vais vous laisser seul avec elle : interrogez-la, peut-être vous dira-t-elle ce qu’elle éprouve !…
Diane avait appelé Louise.
— Viens, mon enfant, dit-elle en prenant la main de la jeune fille, le docteur Hébert veut regarder attentivement tes yeux, avant de commencer le traitement.
— Voyons ces grands yeux-là ! fit le docteur en conduisant Louise à un fauteuil. Laissez-moi bien regarder. Oh ! oh ! fit-il tout à coup, d’un ton grondeur.
— Qu’y a-t-il ? s’informa Diane avec anxiété.
— Il y a, madame la comtesse, il y a que ces deux grands yeux-là ont pleuré !
— Pleuré ! s’exclama Mme de Linières.
L’aveugle eut un léger frisson. Mais elle réprima aussitôt son émotion.
— Ces larmes-là, dit le docteur, ne se renouvelleront plus, je l’espère… Quel sujet de tristesse aurait cette chère enfant ?
La jeune fille avait pâli. Elle voulut prononcer quelques mots, mais elle ne parvint qu’à balbutier.
Et, comme Diane l’accompagnait jusqu’au seuil, le docteur lui dit tout bas :
— J’ai lu dans les yeux de cette enfant, je lirai bientôt dans son cœur.
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