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Chapitre 10

Dès le lendemain, le docteur Hébert était allé rendre visite à son nouveau protégé. Pierre avait passé une nuit d’insomnie et de larmes. En apercevant le médecin, le pauvre garçon courut au-devant de lui, agité par la plus vive émotion. Il ne trouvait pas de paroles pour exprimer la reconnaissance qui débordait de son cœur.

— Bon !… bon !… dit M. Hébert. Nous avons autre chose à faire, mon ami.

Il emmena le rémouleur dans son cabinet.

— Si je suis venu, commença-t-il, avant l’heure ordinaire de mes consultations, c’est que j’ai besoin de causer avec vous. J’ai beaucoup de choses à vous dire. Asseyez-vous là, dans ce fauteuil, et répondez franchement à toutes mes questions.

Le rémouleur obéit, et pour cela il dut tendre sa jambe cassée, qu’il ne pouvait que très imparfaitement plier.

— Ah ! ah ! mon ami, fit le docteur, nous avons la jambe raide. Cependant, vous marchez beaucoup, malgré votre infirmité ? Et vous souffrez alors ?

— Quelquefois !… Mais je n’y fais pas attention ; il y a si longtemps que je suis habitué à souffrir !…

— Voyons, comment êtes-vous devenu boiteux ?

— J’étais tout petit quand… l’accident m’est arrivé !…

Pierre était devenu tout rouge. M. Hébert l’observait. Au bout d’une minute, il reprit :

— Est-ce que vous ne vous souviendriez plus de la façon dont vous êtes devenu boiteux ?…

Le rémouleur gardait le silence. Il répugnait à ce cœur généreux d’accuser son frère mort, et, comme il avait l’air embarrassé.

M. Hébert continua :

— Êtes-vous tombé accidentellement ?

— Non, monsieur le médecin !

— Alors, vous avez commis quelque imprudence ?

Pierre hésita pendant quelques secondes. Puis, d’une voix tremblante :

— J’aime mieux vous avouer la vérité tout de suite, monsieur le médecin !… J’aurais honte de vous mentir, à vous qui avez eu tant de bontés pour moi !

Et, en quelques mots, le pauvre garçon raconta au docteur dans quelles circonstances son frère, Jacques Frochard, lui avait cassé la jambe, parce qu’il refusait de voler un manteau à l’étalage d’un fripier.

M. Hébert écouta le récit. Et, quand Pierre eut cessé de parler :

— Et personne ne vous a soigné ? s’informa-t-il.

— Si fait, monsieur ; ma mère m’a serré la jambe, et elle a fait venir un rebouteur qu’elle connaissait.

— Il faut me montrer ta jambe, mon ami ! Monte là-dessus ! ajouta-t-il en indiquant la table longue, en chêne, sur laquelle il faisait placer les blessés pour procéder à l’examen des parties atteintes.

Puis il procéda à un examen consciencieux, tâtant les muscles, s’assurant de la façon dont la réduction avait été pratiquée.

Quand M. Hébert eut achevé de palper les os et la peau, il dit à Pierre :

— Je suis fixé sur ce qu’il y aurait à faire pour que ta jambe pût être ramenée à la longueur de l’autre…

En entendant ces paroles, Pierre s’écria :

— Comment !… Je pourrais donc marcher comme tout le monde ?

— Absolument… Comme moi, comme… la petite aveugle, par exemple, ajouta-t-il en le regardant en face.

— Mam’zelle Louise ?…

Le nom s’était à peine échappé des lèvres du rémouleur qu’il devenait rouge jusqu’aux oreilles et baissait les yeux, comme s’il eût dit une énormité.

M. Hébert eut un regard plein de malice à l’adresse de ce pauvre diable, qui laissait ainsi deviner le secret qu’il croyait pouvoir cacher à tous.

— Oh ! oh ! dit-il, je vois avec plaisir, mon ami, que tu n’a pas oublié la pauvre jeune fille que tu avais prise en amitié…

— Elle était si malheureuse ! monsieur le médecin !

— Et puis, malgré sa cécité, elle était si jolie, n’est-ce pas ?

» Oui, continua M. Hébert, qui semblait prendre plaisir à observer son protégé, afin de reconnaître s’il y avait en cet être assez d’étoffe pour qu’il pût donner suite aux projets qu’il méditait. Oui, mon ami, je suis assez bon chirurgien, je crois, pour que tu puisses avoir confiance en moi… »

— J’ai toute confiance en vous, monsieur le docteur ! déclara Pierre.

— Dans ces conditions, nous pourrons reprendre, un jour, cette conversation.

— Oh ! monsieur le docteur, que vous êtes bon de vous occuper de moi !

— Maintenant, reprit le docteur, écoute-moi bien, mon ami, et réponds-moi franchement. Tu consens à subir une douloureuse opération ?

Pierre ayant fait une réponse affirmative, le docteur reprit aussitôt :

— C’est bien, et puisque ta résolution est prise, après-demain nous pratiquerons cette terrible opération. Mieux vaut tout de suite que plus tard. Je te préviens qu’il te faudra, pendant six semaines, rester étendu sans bouger, pour ne pas déranger l’appareil que je t’appliquerai à la jambe.

Pierre ouvrait de grands yeux où se lisait l’angoisse qui commençait à l’envahir.

Le docteur lui prit la main, qu’il garda dans la sienne.

— Est-ce que, par hasard, dit-il, tu hésiterais à subir l’opération ?… Me serais-je trompé, et… manquerais-tu de courage ?…

— Non !… non !… s’empressa de répondre Pierre, commandant à l’émotion qui l’étreignait à la gorge : non, monsieur le médecin, je ne manquerai pas de courage… Vous ne m’entendrez ni crier, ni me plaindre !…

Ce jour-là, le docteur Hébert put acquérir la certitude qu’il avait deviné juste, en supposant que Pierre le boiteux et Louise l’aveugle nourrissaient l’un pour l’autre une vive affection dont ils ne comprenaient probablement pas eux-mêmes toute l’étendue.

Le docteur avait compris que la cause de la mélancolie observée chez l’aveugle ne dépendait nullement du chagrin que lui inspirait sa cécité.

Chaque fois que M. Hébert retournait à l’hôtel de Linières, il ne manquait jamais de dire à Louise :

— Pour que je me décide à vous opérer, mon enfant, il faut que je trouve votre état général tout à fait satisfaisant. Or, la première condition pour cela, c’est que le moral, chez vous, ne soit pas affecté. Tenez, par exemple, je suis persuadé que votre cœur bat avec plus de précipitation qu’il ne conviendrait… Et puis, j’ai la conviction que votre esprit est inquiet !

La pauvre aveugle, toute rougissante qu’on ait pu lire aussi profondément en elle, baissait la tête comme une écolière surprise en faute.

M. Hébert reprenait alors de sa voix la plus paternelle :

— Vous ne tenez donc pas à recouvrer la vue ?…

— Oh ! si fait, monsieur le docteur, s’exclamait Louise.

— Il faut alors faire tout ce qui est nécessaire pour cela… Me le promettez-vous ?

La pauvre enfant promettait, et, le lendemain, M. Hébert était obligé de renouveler sa paternelle semonce.

De son côté, Henriette l’observait aussi ; mais la fiancée du chevalier de Vaudrey avait des préoccupations personnelles qui absorbaient son esprit.

Il y avait déjà bientôt deux mois que Roger était parti pour se rendre en Amérique.

Et Mlle Gérard comptait les jours, sachant bien qu’on serait encore longtemps sans nouvelles des troupes que commandait le marquis de La Fayette.

Elle avait accepté cette séparation avec résignation.

Mais, après la joie qui avait envahi son âme, à l’idée qu’elle serait unie à l’homme pour l’amour duquel elle avait tant souffert, elle éprouvait maintenant des inquiétudes nouvelles qu’elle dissimulait de son mieux en présence de la comtesse et de Louise.

Seul, Picard était au courant des inquiétudes de la fiancée de son maître.

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