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Chapitre 11

Dès le matin et bien avant l’heure de ses visites à sa riche et aristocratique clientèle, le docteur Hébert se rendit à l’hôpital Saint-Louis et, s’informant du nouveau pensionnaire, il demanda :

— Alors, notre gaillard a passé une bonne nuit ?

— Excellente, monsieur le docteur. À mon avis, il a dû dormir à poings fermés au moins dix bonnes heures, et cela comme un gaillard qui ne redoute rien !

Sans en entendre davantage, le docteur se dirigea vers son cabinet. Deux infirmiers se présentèrent alors pour recevoir ses ordres.

— Allez chercher le jeune homme et conduisez-le ici !

L’aide de service obéit. Au bout de quelques instants, il revenait, précédant Pierre, qui, aussitôt qu’il eut aperçu le docteur, comprit ce qu’on lui voulait.

Il réprima un tressaillement d’effroi.

M. Hébert s’approcha de Pierre en disant :

— Mon ami, je t’ai fait appeler parce que le moment est venu de pratiquer l’opération dont nous avons causé. Je suis content de ce que je vois ; tu as suivi mes conseils ; tu as surmonté les impressions fâcheuses et te voilà calme et résolu.

— Oui, monsieur le médecin, je suis prêt ! répondit Pierre d’une voix ferme.

— Alors, mon ami, suis-moi dans la salle d’opération.

Sur un signe du docteur, deux infirmiers vinrent se placer de chaque côté de la table et saisirent chacun un des bras du patient, tandis qu’un troisième se chargeait de maintenir le haut du corps et que l’aide empoignait la jambe saine pour maîtriser les efforts que pourrait faire le patient au moment où commencerait l’opération.

Pierre se laissa maintenir ainsi, non sans dire cependant au docteur :

— Il n’était pas besoin de tout ce monde, monsieur le médecin, puisque je vous avais promis que je ne bougerais pas !

· · ·

· · ·

Pendant quelques instants, Pierre venait de subir un véritable supplice ; ses traits étaient convulsés et son visage d’une pâleur extrême.

— Tout va bien, s’écria M. Hébert en souriant à Pierre, qui le regardait avec anxiété. Il ne vous reste plus, maintenant, mon ami, qu’à observer strictement mes recommandations. Pour cela, je vous confie à la surveillance de nos infirmiers.

Sur un signe, l’aide et les infirmiers sortirent pour reparaître quelques instants plus tard, portant un brancard, sur lequel Pierre fut placé doucement.

M. Hébert accompagna son « sujet » et veilla à ce que la mise au lit fût exécutée comme il convenait.

— Vous voilà cloué là, mon ami, pour pas mal de temps, dit-il à Pierre ; mais j’ai trouvé le moyen de vous procurer une distraction, laquelle, j’en suis convaincu d’avance, sera tout à fait de votre goût. Pour l’instant, je désire que vous preniez du repos.

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· · ·

L’état de Pierre, dès les premiers jours qui suivirent l’opération, fut reconnu excellent. Rien ne laissait prévoir d’accident : le docteur Hébert estima qu’il pouvait procéder à l’exécution de la seconde partie du programme qu’il avait arrêté.

L’excellent homme avait décidé de faire de son protégé un sujet digne de tenir une place convenable dans la société. Pour cela, une chose s’imposait tout d’abord : faire donner de l’instruction à celui qui, la veille, n’était qu’un pauvre rémouleur.

Un matin, donc, le docteur Hébert prit Pierre à partie et lui dit sur le ton bourru qu’il affectait quand il était de bonne humeur :

— Ah ! ça ! nous voici maintenant tout gaillard : nous mangeons, buvons et dormons comme un millionnaire ; à ce jeu-là, on engraisse et l’on prend des forces… Cela serait suffisant si, en quittant ce lit, nous devions reprendre la boutique et recommencer notre métier de rémouleur. Mais ce n’est plus à ce rude métier que nous allons désormais consacrer notre temps. Il s’agit, mon garçon, de t’enseigner ce que tu ignores, c’est-à-dire tout ! D’abord, sais-tu lire ?

— Personne ne m’a jamais appris ça, mais moi-même… dans un livre de messe que l’onavait trouvé, un matin, à la porte de l’église, je m’suis fait apprendre les lettres par un autre qui savait lire… Et, chaque fois que j’rentrais chez nous, avant le retour de l’autre,j’prenais l’livre et j’tâchais de m’rappeler les lettres. J’commençais à savoir lire… un peu…. bien peu, quand j’ai tout planté là…

— Pourquoi ?

— Ah ! m’sieur le médecin, c’était un soir !… fit Pierre d’un air triste et baissant la voix, un soir que l’onétait revenu… pas seuls… C’est-à-dire qu’onramenait une… jeune fille… que nous avions rencontrée.

— Louise ?… l’aveugle ?…

Pierre baissa les yeux et ses joues s’animèrent d’un vive rougeur.

— Alors, reprit le docteur, c’est à partir de ce moment que tu as cessé d’apprendre à lire ?… Pourquoi ?

— C’est que…. balbutia le jeune homme, tout était changé, bouleversé, dans ma vie !… J’avais d’autres occupations !… Y fallait… travailler plus fort qu’je me disais, puisque… y avait quelqu’un d’plus à nourrir… Et puis… je… je profitais du temps que j’avais d’reste… quand onnous laissait seuls… pour causer avec mad’moiselle…

— Oui !… oui !… je sais ce que tu veux dire ! interrompit M. Hébert, dont la voix devint plus grave. Oui, il te restait peu de temps à donner à la lecture !…

» C’est à partir de ce moment que tu as compris qu’il existe des sentiments ignorés jusqu’alors, qui agitent violemment notre âme et nous font battre le cœur ! »

Pierre était devenu rouge comme une pivoine. Évidemment, les paroles prononcées par le docteur déterminaient en lui une violente émotion. Il garda le silence, et le docteur comprit qu’il avait deviné juste.

— Oui, fit-il, la présence de cette infortunée dans votre taudis a éveillé des idées de… générosité, des pensées… de tendresse qui sommeillaient en toi.

» C’est bien ce que j’avais pressenti, mon ami, et les dispositions que j’ai reconnues en toi m’ont engagé à te donner un maître, un professeur qui te dégrossira d’abord en quelques leçons, puisque tu es intelligent. Plus tard, on développera tes facultés morales. Il suffira, pour que nous réussissions, que tu aies la ferme volonté de t’instruire. »

— Oh ! pour cela, vous pouvez y compter, m’sieur l’médecin…

— C’est tout ce que je voulais savoir. Le reste sera l’affaire du professeur… qui va venir.

— Ici ?… Et quand ?

— Mais ce matin même ! J’étais tellement certain que tu accepterais ma proposition que j’ai convoqué, sans t’avoir consulté, le maître que je te destine.

Une lueur de joie éclaira le visage du pauvre garçon. Il entrevoyait la transformation qu’on se chargeait d’opérer en lui… Il se voyait devenu un homme intelligent… instruit.

Eh quoi !… ce miracle pourrait s’accomplir ! Lui, le fils méprisé de la Frochard, il deviendrait… quelqu’un !… Après avoir redressé sa jambe infirme, le digne médecin se chargerait de continuer son œuvre miraculeuse en le faisant initier aux précieuses connaissances que peuvent seuls acquérir les favorisés de la fortune !

Et, transfiguré par cette espérance, Pierre joignit les mains en s’écriant :

— Ah ! m’sieur le médecin, qu’est-ce que j’ai donc fait au bon Dieu pour qu’il m’ait envoyé un bienfaiteur, un protecteur comme vous ?

— Assez d’émotion, commanda M. Hébert ; du calme, mon ami, du calme !… Nous avons tout le temps de parler de reconnaissance !

Le gardien annonça l’arrivée du professeur. M. Hébert le fit introduire aussitôt. Et, l’amenant devant le rémouleur :

— Voici le sujet ! dit-il avec un sourire, un excellent sujet. Vous pourrez le pousser à votre guise. Souvenez-vous, monsieur, que je tiens à ce que vous en fassiez un homme le plus tôt possible.

Et le médecin se retira après avoir échangé un sourire avec son protégé.

Les leçons se succédèrent, chaque jour amenant son progrès. Pierre n’avait plus le temps de s’ennuyer, et les heures de loisirs que lui laissaient son professeur et son médecin étaient employées par lui à penser à cette chère aveugle qui avait fait battre son cœur et qu’il aimait de toutes les forces de son âme.

Et, maintenant que son esprit s’ouvrait chaque jour un peu plus, il pouvait se rendre compte de ses impressions et comprendre le genre de sentiment que lui inspirait Louise.

M. Hébert ne s’était pas trompé en disant que l’intelligence de son protégé n’avait besoin que de culture pour se développer largement. Pierre ne tarda pas à lui en donner d’incontestables preuves.

Jusque-là, Pierre n’avait pu trouver le moyen d’obtenir des nouvelles de Louise. Il semblait que le docteur, devinant ce qui se passait dans l’esprit de son protégé, voulût le voir venir.

« Il faudra bien qu’il se décide à m’interroger !… »

Le docteur ne se trompait pas. Un matin, Pierre, enchanté, ravi de l’heureux résultat de l’opération qu’avait subie sa jambe, témoignait de son admiration pour la science du docteur ; puis, adroitement, il ajoutait :

— Et ce n’est pas, sans doute, le plus beau miracle que vous ayez accompli, monsieur le docteur ?

— J’ai, en effet, rencontré des cas bien autrement graves, répondit celui-ci, et il se présente souvent des opérations plus difficiles à pratiquer.

— Oui, dit Pierre avec hésitation… sur les organes délicats… sur… sur les yeux.

— Précisément ; c’est avec la plus grande prudence qu’il importe de procéder… pour la cataracte, par exemple.

— La… cataracte !… Serait-ce le cas de Mlle Louise ?

La phrase lui avait échappé… Pierre avait enfin prononcé le nom qu’il répétait chaque jour tout bas.

M. Hébert le regarda. Puis il répondit :

— Oui, mon ami, Mlle Louise est atteinte de cataracte… mais il y a autre chose encore, et son cas est un des plus graves qu’il m’ait été donné d’observer.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Pierre, dont les yeux prirent une expression d’effarement. Cette pauvre demoiselle serait-elle incurable ?

— Pas précisément !… Mais je ne suis pas, je l’avoue, sans inquiétude. Je ferai le possible pour réussir l’opération de la cataracte… Mais je serais désarmé en face de la paralysie.

— La paralysie ! s’écria Pierre, incapable de dissimuler son émotion.

Son cœur battait avec force. Un frissonnement agitait ses membres d’une façon si apparente que le docteur le remarqua.

— Je comprends, mon ami, que vous éprouviez des appréhensions au sujet de la chère enfant que vous avez connue…

Il ne quittait pas des yeux son interlocuteur. Et c’est avec la certitude qu’il allait provoquer de sa part une confidence qu’il poursuivit en ces termes :

— Je regretterais de vous avoir si vivement ému en vous faisant connaître mes appréhensions s’il devait en résulter quelque aggravation dans votre propre situation…

— Ah ! ne regrettez rien, monsieur le docteur ; tout ce que vous venez de me dire, j’en avais le pressentiment, hélas ! Et je vous supplie de me tenir au courant de ce qui pourra survenir dans l’état de celle à qui nous nous intéressons tous deux.

— Pas au même titre, toutefois…

Les regards de Pierre s’arrêtèrent sur le visage du docteur, ébauchant un geste pour protester doucement.

Le docteur l’interrompit.

— Ne cherchez pas, mon ami, à me donner le change sur les sentiments qu’avait fait naître en vous la présence de l’aveugle dans le taudis de la rue de Lourcine. Je les ai devinés depuis longtemps, avant même que vous vous fussiez rendu compte de ce que vous éprouviez réellement. Aujourd’hui, vous savez à quoi vous en tenir sans doute sur l’état de votre cœur, et je vous dis ceci : ne désespérez pas et attendez.

· · ·

· · ·

Le docteur Hébert ne négligeait pas Louise.

Celle-ci espérait toujours que la voix de son ancien compagnon d’infortune se ferait entendre d’un moment à l’autre.

Elle s’était forgé, pour se rassurer, mille suppositions admissibles, dont la plus persistante était que le rémouleur, indisposé, malade peut-être, s’était trouvé tout à coup dans l’impossibilité de continuer ses courses à travers les rues de Paris. Mais elle se disait aussi que, dans ce cas, le pauvre garçon avait dû être transporté dans un hôpital, et qu’aussitôt guéri il ne manquerait pas de venir devant l’hôtel de Linières.

S’arrêtant à cette supposition qu’elle ne tarderait pas à avoir des nouvelles du rémouleur, Louise avait de nouveau chassé la tristesse qui l’avait envahie.

Elle n’éprouvait plus qu’une vive impatience, quand soudain la sinistre nouvelle de l’incendie de la rue de Lourcine lui était arrivée, apportée par Picard.

La malheureuse enfant en ressentit tout d’abord une commotion d’autant plus violente qu’elle était surprise en plein espoir de retrouver un jour le rémouleur.

Mais elle s’efforça de dissimuler la douleur qu’elle éprouvait et dont elle ne voulait pas avouer la cause.

Elle se contraignait pendant le jour, en présence de ceux qui l’entouraient ; mais le soir, lorsqu’elle se trouvait seule dans sa chambre, elle s’abandonnait à sa douleur.

Elle passait de longues heures de la nuit à pleurer.

Après la période violente du chagrin, était arrivé le recueillement ému. Louise se renfermait chaque jour un peu plus dans sa douleur.

Le docteur Hébert avait deviné l’état d’esprit de l’aveugle.

Il continua d’observer Louise, jusqu’au moment où il jugea prudent, nécessaire même, d’intervenir.

Il profita d’un matin où la consultation devait avoir lieu chez lui, ainsi que cela se produisait au moins une fois par semaine. Il fit en sorte qu’Henriette demeurât dans sa chambre pendant la consultation. Et, une fois seul avec Louise, il lui dit :

— Je ne suis pas content de vous, mon enfant, vous ne suivez pas mes conseils.

Louise ne put réprimer un léger tressaillement.

— Je vous ai déjà déclaré, mon enfant, que je n’entreprendrai l’opération que lorsque je me verrai assuré de toutes les conditions de succès. La première de ces conditions est de vous voir progressivement amenée à un état de calme absolu ; y suis-je parvenu ?… Non !… assurément non !… Un instant, j’ai cru que la joie d’avoir retrouvé votre amie Henriette, jointe à l’affectueuse hospitalité que vous receviez à l’hôtel de Linières, avait réalisé pour vous un bonheur complet. Il n’en est rien !… Vous n’avez tenu aucun compte de mes conseils ! Vous avez pleuré la nuit passée encore ; c’est en vain que vous essayeriez de nier ; je le vois clairement.

— Eh bien ! oui, monsieur le docteur, je souffre, je me désespère depuis le jour…

— Où vous avez appris l’incendie de la rue de Lourcine ?

— Et la mort de cette femme…

— De la Frochard, qui vous avait martyrisée ?

— Ce n’est pas seulement sur son sort que je m’apitoyais… je pensais aussi à… à lui… à ce pauvre être que l’on faisait souffrir autant que moi-même, parce qu’il me témoignait de la sympathie, de la pitié… Il est mort… hélas ! et de quelle mort horrible !…

— Et… si Pierre n’avait pas cessé de vivre ?…

— Que dites-vous ?… grand Dieu !…

— Je dis que ce brave et digne garçon est vivant, bien vivant, et, si votre douleur n’a pas d’autre cause, séchez vos larmes, chère enfant, car celui que vous pleurez est plein de vie, de santé.

— Vous me l’affirmez, monsieur le docteur ?

— Sur mon honneur. Et j’affirme aussi que vous le reverrez… ou, pour mieux dire, vous le verrez !…

— Est-ce possible ? Mais où… comment ?…

— Laissez-moi le soin de décider cela…

Puis, après un court silence :

— Mais, pour que vous puissiez le voir, dit en souriant le docteur, il faut d’abord que je puisse, moi, vous rendre la vue et… il est indispensable…

— Oui, oui, je sais, je vous comprends, monsieur le docteur, il est indispensable que je n’aie plus ni tristesse, ni angoisses, ni larmes. Soyez sans crainte, je me sens, à présent, pleine de force, de courage.

— À merveille, dit le docteur, c’est une bonne journée que celle-ci, et qui nous fera rattraper bien du temps perdu !…

Le docteur Hébert put constater, en effet, au bout de quelques jours, une amélioration très sensible dans l’état général de Louise.

Il lui annonça donc, ainsi qu’à la comtesse, qu’il ne tarderait plus à pratiquer l’opération.

— Je suis prête, monsieur le docteur, dit Louise : vous pouvez choisir le jour qui vous conviendra, vous me trouverez forte et calme.

» Et quand comptez-vous entreprendre cette opération ? demanda-t-elle en s’efforçant d’affermir sa voix. »

— Bientôt !… Demain !…

— Demain !… s’exclama Diane.

Le docteur Hébert fit un signe affirmatif, tandis que, de son côté, Louise répondait à l’exclamation de la comtesse par ces mots :

— À demain donc, puisque vous l’avez décidé, docteur…

Tout était donc convenu pour le lendemain. Il ne restait plus qu’à prévenir M. de Linières de l’événement qui se préparait. Le docteur se chargea de ce soin.

La soirée qui suivit fut une soirée d’anxiété générale. Henriette avait été, en raison de cette grave circonstance, invitée à rester, cette nuit-là, à l’hôtel de Linières.

Pour la première fois, depuis qu’elles avaient été brusquement séparées sur le Pont-Neuf, à leur arrivée à Paris, les deux orphelines allaient coucher, comme autrefois chez Mme Gérard, dans le même lit.

Elles se trouvaient heureuses de cette circonstance qui leur permettrait de causer longuement avant de s’endormir, ainsi qu’elles avaient l’habitude de faire quand elles étaient petites filles.

Quand les deux orphelines se trouvèrent dans leur chambre, Henriette attira son amie dans ses bras, en s’écriant :

— Oh ! ma Louise bien-aimée, nous voilà réunies comme nous l’étions jadis dans notre petite chambre d’Évreux…

— Je suis heureuse, Henriette, bien heureuse, je t’assure !… Il me semble que nous n’avons jamais été séparées. Quand je te sens près de moi, je me figure encore être au temps où nous étions deux pauvres orphelines, dit Louise.

— Orphelines ! répondit Henriette. Est-ce que nous avons cessé de l’être ?

— Je ne le sais plus, dit Louise, depuis le jour où s’est tendue vers moi la main secourable de Mme de Linières, depuis que je me sens entourée de cette tendre affection à laquelle je serais bien ingrate de ne pas répondre par une tendresse filiale.

— C’est vrai, tu as réellement une mère !

— Et toi-même, ma sœur, ne sais-tu pas que la comtesse considère le chevalier comme son véritable fils et, lorsque vous serez unis l’un à l’autre, n’auras-tu pas, ainsi que moi, une mère bien-aimée ?

— Oh ! oui, dit Henriette attendrie…

Et les deux jeunes filles, doucement bercées par des rêves de bonheur, gardèrent le silence. Elles ne dormaient pas cependant ; chacune d’elles murmurait tout bas un nom : le nom de Pierre et celui de Roger.

Lorsque le docteur Hébert se présenta, tout le monde était déjà depuis longtemps sur pied à l’hôtel de Linières.

— Venez, mon enfant, dit le docteur. Vous m’avez promis d’être calme et forte.

— Je suis prête, dit l’aveugle d’une voix assurée.

L’opération dura quelques secondes.

Puis le docteur saisit une bande de fine toile. Avec dextérité, il recouvrit les yeux de Louise d’un bandeau épais qui devait intercepter complètement la lumière.

Tout joyeux alors, il se retourna vers Diane et Henriette, en s’écriant : c’est fini.

La comtesse eut un long tressaillement, et, regardant le médecin avec des yeux pleins d’anxiété, elle lui demanda à voix basse :

— Y verra-t-elle, docteur ?

— Ah ! comtesse ; c’est Dieu qui vous répondra dans quelques jours.

· · ·

· · ·

À l’hôpital Saint-Louis, Pierre attendait avec impatience la visite du docteur Hébert. Aussi, lorsque le médecin parut, le jeune homme l’interrogea du regard.

— Eh bien ! c’est fait, mon ami, dit-il avec un sourire ; et, si mes prévisions se réalisent, Mlle Louise y verra des deux yeux, en même temps que tu pourras hardiment marcher droit sur tes jambes.

Pierre voulut parler, mais l’émotion lui ôtait la voix. Son visage prit alors une grande expression de joie, et ses joues s’enluminèrent d’un vif incarnat.

On aurait eu peine à reconnaître en ce beau garçon, au garçon au visage si doux, aux traits si réguliers, le pauvre rémouleur au teint hâlé d’autrefois, aux regards éteints et dont la physionomie reflétait la souffrance.

En quelques mois, la transformation s’était opérée complète, non seulement dans la physionomie, mais aussi dans son intelligence.

Pierre désormais en état de faire très bonne figure partout où il se présenterait.

Il put enfin balbutier quelques phrases de remerciement : puis, s’animant, il témoigna avec une réelle éloquence du cœur toute la reconnaissance qu’il ressentait pour le docteur qui venait de rendre la vue à sa chère aveugle. Il en parlait avec tant de chaleur que M. Hébert lui fit observer avec une nuance de malice que c’était presque une révélation d’amour qu’il faisait là. Il baissa la tête comme un écolier en faute.

— Causons d’abord de vous, mon ami, continua le docteur… Ce doit être, je le reconnais, une grande joie pour vous de savoir votre ancienne petite protégée sur le point de recouvrer la vue… Mais cela ne suffirait pas, je suppose, à votre bonheur.

— Si fait ! s’exclama Pierre. Est-ce que, pour la sauver, je n’étais pas résolu à faire le sacrifice de ma vie ?…

Et, d’une voix grave, il ajouta :

— Est-ce que je n’ai pas sacrifié sa vie… à lui… mon fr…

À ce souvenir donné à la mort de Jacques, le jeune homme devint d’une pâleur livide, et ses traits se contractèrent disant le remords qui lui troublait la conscience. M. Hébert l’interrompit par ces mots, prononcés d’une voix grave :

— Ce n’est pas vous, mon ami, qui l’avez frappé. J’ai examiné très attentivement la blessure de ce malheureux, et j’affirme que, dans sa fureur aveugle, il s’est jeté lui-même sur le couteau dont vous étiez armé. J’affirme que vous pouvez vivre en paix avec votre conscience. Oubliez donc ce douloureux passé, relevez la tête, mon ami, et souvenez-vous que vous avez l’estime d’un homme qui n’a jamais transigé avec l’honneur.

— Ah ! s’écria le jeune homme, ému jusqu’aux larmes, c’est le baptême pour une existence nouvelle que vous me donnez en ce jour ; et cette existence sera, je vous en fais le serment, consacrée au souvenir de vos inépuisables bontés.

— Bon !… bon !… mais je vous permettrai, interrompit le docteur en souriant, d’en consacrer une… notable partie… à une autre personne…

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