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Chapitre 12

Les nouvelles arrivées d’Amérique avaient produit une impression profonde en France. Les succès remportés par le général La Fayette étaient un aliment nouveau pour l’orgueil national.
En outre, l’annonce de l’envoi par Washington des étendards pris aux Anglais était accueillie à la cour avec joie. Sa Majesté**ayant décidé qu’on donnerait un certain éclat à la cérémonie de réception de l’envoyé de Washington, pendant plusieurs jours on ne s’occupa à Versailles que de la fête qui devait avoir lieu à Trianon.

Quant à Louis XVI, il avait apprécié l’idée heureuse qu’avait eue Washington de choisir un Français pour la mission qu’il eût pu confier à un des officiers de son état-major.

Et quand le lieutenant de police, appelé, se présenta à Versailles :

— Monsieur le comte, lui dit le roi, je tenais à être le premier à vous annoncer une heureuse nouvelle. Apprenez donc, fit Louis XVI en élevant la voix, que votre neveu s’est, paraît-il, couvert de gloire…

M. de Linières, très ému, fléchissait le genou. Le roi le releva d’un geste amical. Et, reprenant la parole :

— M. le chevalier de Vaudrey vous racontera du reste, bientôt, lui-même, ses exploits, car je suis avisé de son prochain retour. Je ne vous cacherai pas, monsieur, que je verrai arriver le chevalier avec plaisir et que j’ai donné des ordres pour que l’envoyé du général Washington soit reçu avec les mêmes honneurs que les ambassadeurs des grandes puissances amies de la France. Le chevalier de Vaudrey a mérité cet honneur ; vous pouvez en juger vous-même en lisant cette lettre que m’adresse le général Washington.

M. de Linières prit, d’une main tremblante, le pli que lui tendait Louis XVI.

À peine avait-il parcouru les premières lignes que son visage s’anima.

Une vive rougeur envahit ses joues quand Louis XVI, reprenant la parole, dit :

— Vous voyez, monsieur, que le chevalier de Vaudrey pourrait selon une expression demeurée célèbre, se passer d’aïeux.

— Votre Majesté me comble… balbutia le comte.

— Aux actions d’éclat, il faut une récompense éclatante et digne de nous !

— Le chevalier, hasarda M. de Linières, ne saurait obtenir une plus belle récompense que d’avoir l’honneur d’être admis en présence de Votre Majesté et de lui présenter les étendards enlevés à l’ennemi.

— J’ai décidé que la réception officielle aurait lieu dans huit jours. Et, quand le lieutenant général de police aura pris toutes les dispositions qui dépendent de son ministère, le comte de Linières viendra occuper, dans les rangs des personnages attachés à notre personne, la place que notre faveur lui accorde. La jeune fille que M. de Vaudrey a choisie pour fiancée me sera amenée par vous…

— Votre Majesté sait…

— Je sais que vous accompagnerez cette jeune personne à Versailles. Je veux la voir à Trianon, le jour même où je recevrai le chevalier de Vaudrey, et j’espère leur faire entendre raison à l’un et à l’autre.

Et, d’un geste, Louis XVI fit comprendre au lieutenant de police que l’entretien avait pris fin.

Pendant que le comte de Linières reprenait, tout troublé, le chemin de Paris, il y avait grande agitation à l’hôtel du lieutenant de police.

Picard s’était, en effet, rendu au Ministère de la marine, ainsi qu’il avait l’habitude de le faire plusieurs fois par semaine, son excellent ami l’huissier lui avait appris le retour prochain du chevalier de Vaudrey.

Et, comme ledit huissier était très renseigné sur la correspondance du ministre, il avait pu mettre son bon ami Picard au courant de toutes les aventures par lesquelles le chevalier avait passé depuis son départ.

Alors, le vieux serviteur se fit conduire à l’hôtel de Linières. Et, après avoir discrètement frappé à la porte du boudoir, il entra, et se précipitant à deux genoux aux pieds de la comtesse de Linières :

— Nous revenons, Madame la Comtesse, prononça-t-il d’une voix saccadée ; nous avons remporté des victoires éclatantes.

Pressé de questions, il cherchait à rappeler ses esprits quand le comte de Linières parut sur le seuil.

Le visage sérieux et presque sombre du lieutenant de police contrastait si fort avec la figure rayonnante du vieux serviteur que Diane comprit tout de suite que le comte rapportait des nouvelles graves de Versailles.

Ce fut le docteur Hébert qui prit la parole.

— Vous m’interrogez, lui répondit M. de Linières ; je n’ai qu’une réponse à faire : Sa Majesté attend l’arrivée du chevalier de Vaudrey, chargé de présenter au roi de France les drapeaux pris aux troupes du roi Georges d’Angleterre !

— Quel bonheur ! s’écrièrent en même temps la comtesse et Henriette.

— Seulement, reprit M. de Linières, dont le front se plissa, le roi veut(il souligna le mot) voir Mlle Gérard, et il m’a ordonné de la lui amener à Versailles…

Le docteur et Diane comprirent à la façon dont la phrase avait été prononcée, quel sens il fallait lui donner.

— Ah ! si Sa Majesté veut que tu ailles à Versailles, ce ne peut être, ma sœur bien-aimée, que pour te donner la récompense, la seule que désire ton cœur… et que tu as si bien méritée par tes vertus !

Les huit jours qui suivirent furent pour tous les hôtes de l’hôtel de Linières huit jours d’anxiété, avec des alternatives d’espérance et de découragement.

À Versailles, la cérémonie de la réception de l’envoyé de Washington s’annonçait comme devant avoir un caractère grandiose.

Marie-Antoinette avait suggéré au roi la pensée de faire arriver M. de Vaudrey directement à Versailles dans le costume qu’il portait sur le champ de bataille.

Donc, le courrier envoyé au-devant du chevalier était chargé de lui communiquer les ordres formels de Sa Majesté. La seule permission qu’il obtint fut d’annoncer par un express son arrivée au comte et à la comtesse de Linières.

Au surplus, le lieutenant de police s’était tenu au courant de tout ce qui se passait à Versailles et, au jour dit, il quitta son hôtel en compagnie d’Henriette.

Quand le comte de Linières se présenta, le roi se trouvait seul, arpentant le délicieux jardin où il aimait, d’habitude, à aller s’isoler pendant quelques heures.

Au nom de M. de Linières que prononçait le chambellan de service, Louis XVI s’arrêta dans sa promenade.

— Je vous attendais, monsieur, dit-il au comte.

Henriette, toute tremblante, demeurait inclinée.

— Voici Mlle Henriette Gérard ! prononça le lieutenant de police d’une voix émue.

Le roi posa les yeux sur la jeune fille. Et, faisant aux deux personnes présentes signe de le suivre, il les précéda dans un des boudoirs où, au Petit-Trianon, la reine recevait familièrement ses invités.

— Veuillez tenir compagnie à mademoiselle, dit-il à la dame d’honneur qui attendait dans le boudoir.

Puis le roi, toujours aussi mystérieux, emmena le lieutenant de police au Grand-Trianon.

Par les ordres du roi, une escorte d’honneur était allée attendre M. de Vaudrey à la porte de Versailles.

La population s’était portée en grande foule au-devant de l’officier arrivant du Nouveau-Monde.

Roger mit pied à terre et se dirigea, en compagnie de l’introducteur des ambassadeurs, vers le Grand-Trianon.

Aussitôt la porte du vestibule s’ouvrit et le chevalier de Vaudrey, portant les étendards anglais, traversa une double haie d’officiers et de gentilshommes pour arriver à l’entrée de la salle d’honneur.

Sur le seuil, il s’arrêta, tandis que l’introducteur des ambassadeurs, allant s’incliner devant le roi, prononçait, au milieu d’un silence solennel, ces mots :

— J’ai l’honneur de présenter à Leurs Majestés M. le chevalier de Vaudrey, envoyé du général Washington.

Roger, s’avançant alors sur un signe du roi, vint à son tour jusqu’au pied de l’estrade. Et, fléchissant le genou, il attendit que le souverain l’engageât à parler.

— Je reçois avec plaisir l’envoyé du général Washington, fit Louis XVI avec un sourire.

— Sire, répondit le chevalier d’une voix que l’émotion assourdissait légèrement, le général Washington m’a fait l’insigne honneur de me choisir pour venir présenter de sa part, à Votre Majesté, ces étendards pris par le corps auxiliaire français. En offrant à Votre Majesté ces trophées d’une éclatante victoire, le général Washington a désiré témoigner de sa reconnaissance pour la généreuse intervention de Votre Majesté dans la cause de l’indépendance américaine.

Après avoir prononcé ces mots, le chevalier de Vaudrey inclina par trois fois les étendards anglais jusqu’aux pieds du roi de France.

Louis XVI, se levant alors, reçut de la main du chevalier de Vaudrey les trois étendards, qu’il passa à son premier chambellan et s’adressa à Roger en ces termes :

— Je remercie le général Washington du présent qu’il me fait ; je l’accepte au nom de ceux de mes sujets qui ont combattu vaillamment à côté des troupes américaines. Je suis heureux, monsieur, ajouta le roi, que le général ait choisi pour son envoyé extraordinaire un gentilhomme que j’ai remarqué et que je veux attacher désormais à ma personne.

Et, s’adressant aux personnages groupés autour de l’estrade, le souverain prononça :

— Ce que le chevalier de Vaudrey ne peut dire, messieurs, c’est la part éclatante qu’il a prise aux grandes actions militaires qui viennent de s’accomplir au-delà de l’Atlantique. J’adresse ici, en votre présence, messieurs, mes félicitations au chevalier de Vaudrey.

Roger demeurait incliné.

— Relevez-vous, monsieur, lui dit le roi en descendant de l’estrade.

Et, appuyant sa main sur l’épaule du chevalier, il ajouta d’un ton bienveillant :

— Je vous dois une récompense, monsieur, pour le lustre nouveau que vous ajoutez à notre gloire militaire. Je sais que vous avez résisté à notre désir de vous voir devenir époux d’une personne de très haute naissance, que nous avions choisie. J’espère, monsieur, que cette fois je ne vous trouverai plus aussi révolté contre mes désirs !… Je vais donc vous présenter à celle qui doit porter votre nom.

Témoin de cette scène, le comte de Linières avait passé par de violentes angoisses. Mais quand il vit le chevalier suivre le souverain et disparaître avec lui pour passer dans une pièce contiguë, M. de Linières eut un moment de vertige. Il vit sa fortune politique s’effondrant tout à coup par le fait de la désobéissance du chevalier aux désirs du roi.

Mais le roi, allant lui-même soulever la portière dissimulant la porte d’un boudoir, fit un signe. Aussitôt Henriette Gérard s’avança, le front incliné et en proie à une émotion violente.

Alors le roi, s’adressant à Roger :

— Voici l’épouse que je vous destine, monsieur ! prononça-t-il d’un ton qu’il voulait rendre sévère. J’espère que vous ne vous opposerez pas, cette fois, à l’accomplissement de mes désirs.

Roger se précipita aux genoux de Louis XVI, et, saisissant la main que le roi tendait pour le relever, il la porta vivement à ses lèvres.

Pendant ce temps, Henriette, revenue à elle-même, était allée s’agenouiller à côté de son fiancé ; si bien que le souverain semblait donner lui-même la bénédiction nuptiale aux deux êtres qu’il unissait pour toute une existence de bonheur et d’amour.

Entrebâillant la porte qui ouvrait sur la salle d’honneur, il se trouva tout à coup en présence du comte de Linières.

— Venez donc, monsieur, assister à un scène de famille.

Et Sa Majesté poussa doucement M. de Linières devant les deux jeunes gens qui étaient demeurés à genoux côte à côte, la main dans la main et le front incliné.

Le roi autorisa le chevalier à accompagner son oncle, qui allait ramener Henriette Gérard à Paris.

Tout le monde était sur pied à l’hôtel de Linières.

Picard était, depuis des heures, occupé à faire les cent pas devant l’hôtel. Aussi fut-il le premier à se précipiter pour ouvrir la portière du carrosse. Et, lisant le bonheur dans les yeux des deux jeunes gens, il faillit s’évanouir.

Le comte eut pitié de lui.

— Oui, Picard, dit-il. Le roi consent.

Alors Picard, sans perdre une seconde, s’élança dans le vestibule, en criant aux serviteurs accourus pour voir Roger :

— Nous avons l’agrément de Sa Majesté !… Le roi nous comble de ses faveurs ! Et nous nous marions !

La comtesse de Linières et Louise attendaient, anxieuses.

Quand Roger parut sur le seuil, donnant le bras à Henriette, Diane voulut se précipiter au-devant d’eux : mais elle chancela et, s’appuyant sur le bras de Louise :

— Ah ! mes chers enfants, s’écria-t-elle, je vois… je comprends… je devine…

— Oui, Diane, fit le comte en courant prendre la comtesse dans ses bras, vos vœux sont accomplis !…

Déjà Roger et Henriette étaient aux genoux de Diane.

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