Chapitre 8
Le même jour, presque à la même heure, une berline attelée de deux superbes chevaux de poste sortait de Rambouillet, se dirigeant au grand trot du côté de Paris. Derrière la voiture, un domestique, assis sur les bagages, fumait sa pipe tranquillement, bien entendu avec la permission de son maître, le marquis de Presles, qui, mollement étendu sur des coussins, paraissait s’ennuyer beaucoup. Il avait pourtant de quoi se distraire ; un temps magnifique ; la route, ombragée par de grands arbres, traversait une riche vallée, dont les coteaux boisés répandaient une fraîcheur délicieuse.
Mais le monsieur était si indifférent, il regardait sans voir, il bâillait sans pouvoir s’endormir.
« Quel voyage insipide ! se disait-il. Et quel métier que celui de légataire universel. Ah ! mon cher Paris ! mon beau pavillon du Bel-Air, quand j’aurai revu tes bosquets embaumés et les nymphes qui m’y attendent, le diable m’emporte si je te quitte encore ! »
Puis, cédant à un mouvement d’impatience :
— Holà ! postillon ! Est-ce que vos chevaux s’endorment ?
— Oh ! monsieur veut rire ; nous marchons un train d’enfer. C’est pas comme le coche qui est là-bas, devant nous.
— Quoi, quel coche ?
— Celui qui vient d’Évreux.
Le marquis s’était penché pour regarder.
– Ah ! quelle affreuse voiture ! Est-il possible que l’on voyage dans des guimbardes pareilles !
En ce moment, une voyageuse avait mis la tête à la portière du coupé, sans doute pour regarder l’équipage dont les grelots et les claquements de fouet faisaient si grand bruit sur la route.
— Eh ! mais, dit le marquis, dont la berline n’était plus qu’à quelques pas, quelle est cette apparition ? Une tête de femme !
Les voitures allaient se croiser.
— Et de très jolie femme, sur ma foi ! Une figure charmante, des cheveux superbes et des yeux…
La berline avait pris le devant, et notre beau voyageur s’était bien vite penché en arrière pour continuer son examen, mais la tête avait disparu.
— Vive Dieu ! ma belle, si vous avez un compagnon de route, le gaillard n’est pas à plaindre.
En disant cela, le marquis se renversait sur les coussins de soie et il se disait, en bâillant à outrance :
« Est-ce bête de voyager seul ; au moins, si je pouvais m’endormir… Essayons ! »
Quelques minutes après, un mouvement de la voiture lui fit rouvrir les yeux.
— Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi vous arrêtez-vous, postillon ?
— Dame, nous v’là au bas d’une côte fièrement rude, avec ça que la route est à moitié défoncée… faut ménager nos bêtes ; elles n’en iront que plus vite après.
— Soit ! mais laissez-moi descendre. J’ai envie de marcher un peu pour me défatiguer.
Et, passant derrière, il appela de nouveau :
— Lafleur ! Lafleur !… Eh ! faquin !… Passe-moi ma canne à ombrelle.
— La voici. Monsieur n’a pas besoin d’autre chose ?
— Non.
Et, se retournant, le marquis s’aperçut que le coche venait aussi de s’arrêter. Le conducteur, selon l’usage, ouvrit les portières en invitant les voyageurs à descendre.
— Quelle chance ! s’écria le marquis, je vais la revoir.
En effet, la jeune femme reparut et, s’appuyant sur la portière, elle s’apprêtait à sortir du coupé. Une petite voix de notre connaissance lui disait :
— Ne reste pas trop longtemps, sœur.
— Rien qu’une promenade, ma Louise.
Et comme elle baissait la jambe pour atteindre la première marche, le marquis se précipita pour lui offrir la main.
— Appuyez-vous sur moi, Mademoiselle.
Henriette, qui croyait avoir affaire à l’un des voyageurs qu’elle avait eu l’occasion de voir déjà aux relais ou dans les auberges, accepta volontiers l’aide qu’on lui offrait si à propos ; mais quelle fut sa surprise de se trouver en présence d’un jeune et beau monsieur, le même qu’elle avait aperçu tout à l’heure dans sa riche berline.
— Pardon, dit-elle, un peu confuse, pardon, monsieur, et merci de la peine que vous avez prise.
— C’est à moi de vous remercier, mademoiselle, car je suis trop heureux d’avoir pu garder un instant dans la mienne une main si charmante.
Henriette fit un salut poli et s’éloigna, laissant derrière elle le coche, qui s’était remis en marche cahin-caha.
« Eh bien ! voilà tout ? se disait le marquis, désappointé. Comment ? Je n’aurais retrouvé cette jeune fille que pour échanger quatre paroles et en rester là ! C’est qu’elle est jolie à croquer… Un bas de jambe d’une finesse… Et des yeux… Allons, allons, l’occasion est trop belle. Je trouverai bien un prétexte. Eh ! voilà justement mon affaire. »
Il avait, en effet, aperçu un mouchoir accroché au marchepied de la diligence. Il se hâta de le prendre et de rejoindre Henriette.
— Mademoiselle ! vous avez laissé tomber votre mouchoir.
— Mon mouchoir ? dit-elle en fouillant dans sa poche.
— Et je m’empresse de vous le rapporter.
— Encore une fois, merci, monsieur.
— Ces vieilles voitures sont si peu commodes, continua-t-il, c’est toute une affaire pour en sortir, et, quand on est dedans, on doit s’y trouver bien mal à l’aise.
— Mais non, je vous assure, nous y sommes très bien, ma sœur et moi.
— Ah ! à la rigueur, quand on n’est que deux dans un coupé… mais un troisième serait bien gênant.
— Nous n’en avons pas heureusement.
« Bravo ! » se dit le marquis. Et, reprenant l’entretien :
— C’est égal, le voyage doit paraître long de Dreux à Paris. Je dis Paris… vous n’y allez peut-être pas ?
— Si, monsieur, c’est à Paris que nous allons.
— Vous y avez, sans doute, des parents, des amis.
— Des amis de notre famille, une vieille dame et son mari, chez qui nous allons habiter.
— À la bonne heure, car deux jeunes personnes seules, dans cette ville immense… Mais je m’aperçois que nous marchons en plein soleil… Voulez-vous me permettre de vous offrir mon ombrelle ?
— Oh ! je ne crains pas le soleil, monsieur !
— Vous devriez au moins profiter de l’ombre de ces vieux arbres.
— C’est vrai, répondit-elle, je n’y songeais pas.
Et elle gagna le bord de la route, espérant mettre fin à cette causerie qui l’embarrassait beaucoup. Mais notre voyageur n’entendait pas s’en tenir là.
— Convenez, mademoiselle, dit-il en se rapprochant, que nous traversons un pays magnifique. Ces coteaux verdoyants, ces bouquets de bois et ces prairies émaillées de fleurs… aimez-vous les fleurs ?
— Beaucoup.
— Ici, on n’aurait qu’à choisir ; mais ce n’est pas toujours dans les champs que l’on rencontre les plus jolies, les plus séduisantes, et j’en connais une…
Henriette ne lui laissa pas le temps d’achever son madrigal. Toute simple et naïve qu’elle fût encore, elle avait compris, mais elle ne voulait pas en avoir l’air et, sans rien répondre, elle se baissa pour cueillir des primevères et des marguerites.
Immobile, l’œil en feu, le marquis la regardait faire sa cueillette.
« Elle est adorable, se disait-il, et je crois, parole d’honneur, que j’en suis amoureux ! Avec ça, rusée comme une vraie Normande ! Car j’ai bien vu, à la rougeur de ses joues, qu’elle devinait où je voulais en arriver. Eh bien ! morbleu ! J’y arriverai !… Mais comment ? Une fois à Paris, elle va m’échapper !… Oh ! une inspiration !… »
Henriette venait de se redresser et de se remettre en marche, tenant à la main un grosse botte de fleurs, dont elle faisait un bouquet, sans paraître s’apercevoir que le marquis marchait à côté d’elle.
— Mademoiselle, s’écria-t-il tout à coup, il me vient une idée ! On ne rencontre pas des personnes aussi distinguées que vous et mademoiselle votre sœur, sans s’y intéresser un peu… Je pensais donc à votre arrivée à Paris et je me demandais si vous n’alliez pas vous trouver fort embarrassées au milieu de tout ce bruit, de toute cette foule, n’ayant personne pour vous venir en aide.
Henriette, silencieuse, avançait toujours, les yeux fixés sur ses fleurs ; mais le marquis, sans se décourager :
— C’est alors, dit-il, que l’idée m’est venue de vous offrir… non mes propres services… je n’oserais pas, mais de vous envoyer une personne de confiance, mon valet de chambre, par exemple, qui vous épargnerait les ennuis des bagages, d’une voiture à trouver et qui pourrait vous accompagner jusque chez vos amis.
Henriette comprenait qu’il était impossible de ne pas répondre ; et puis c’était un moyen d’en finir.
— Je suis très reconnaissante, monsieur, de vos bonnes intentions, mais nous n’aurons pas, ma sœur et moi, aucun des ennuis que vous redoutez… Le mari de la dame qui nous donne l’hospitalité a offert lui-même de se trouver à l’arrivée de la diligence pour nous recevoir.
— Fort bien, mademoiselle, du moment que vous serez attendue par une personne respectable… par ce… vieil ami, me voilà rassuré. Je n’ai donc plus qu’à vous souhaiter un heureux séjour dans notre belle capitale.
On était arrivé au sommet de la côte et le conducteur criait de toutes ses forces :
— En voiture, messieurs les voyageurs, en voiture !
— Vous m’avez donné la main pour descendre, dit aussitôt le marquis, et j’espère, mademoiselle, que vous ne me la refuserez pas pour remonter.
Mais Henriette retira brusquement la main qu’il avait prise et qu’il allait porter à ses lèvres ; puis, sans ajouter une parole, elle s’élança dans le coupé, dont elle se hâta de fermer la portière et de tirer le rideau.
« Très bien, se disait le marquis, dérobez-vous à mes regards, belle sauvage ! Je connais maintenant le moyen de vous apprivoiser ! »
Sur ce, il regagna lentement sa voiture, en ordonnant à Lafleur d’y monter avec lui.
— J’ai à te parler, lui dit-il. Et vous, postillon, ne flânez pas, je vous paierai bien.
Cinq minutes après, le coche d’Évreux trottinait paisiblement, selon son habitude. Et la berline, brûlant le pavé, disparaissait bientôt dans un nuage de poussière.
Lorsque Lafleur avait entendu son maître lui dire de monter dans la berline et de prendre place à côté de lui, le valet avait eu une seconde d’hésitation. Mais, sur un regard du marquis, il s’était enfoncé dans un coin de la voiture.
M. de Presles ne perdit pas de temps à jouir de la singulière mine que faisait son domestique.
— Lafleur, commença-t-il, si je t’ai appelé auprès de moi… c’est que, pour dix minutes, je t’élève au rôle de confident.
Lafleur s’inclina.
— Tu m’as vu… tout à l’heure ?… continua M. de Presles.
— J’ai eu cet honneur, monsieur le marquis.
— Tu as également aperçu la personne avec laquelle je m’entretenais ?…
— J’ai eu cette indiscrétion, monsieur le marquis.
— Alors, au besoin, tu te rappellerais ses traits ?
— Oh ! parfaitement, monsieur le marquis.
— Tu l’as donc bien regardée, drôle ?
— Par dévouement pour monsieur le marquis…
Lafleur ébaucha sournoisement un fin sourire.
— Alors, tu me retrouverais cette jeune beauté ?
— Entre dix mille, si monsieur le marquis l’ordonnait.
— Eh bien ! Lafleur, je te l’ordonne.
Le valet fit un bond, aussitôt réprimé.
— Eh bien ! maraud, ricana M. de Presles, te voilà pris… Tu vois que tu te vantais…
Lafleur réédita son sourire sournois.
— Du moment que mon maître l’ordonne, dit-il, j’obéirai !… Seulement, monsieur le marquis me permettra de lui demander au moins le nom de…
— Mais je l’ignore.
— Pas de nom ! soupira le domestique… Mais alors, monsieur le marquis sait au moins où va cette jeune personne ?…
— À Paris !… voilà tous les renseignements que je puis te donner… Mais, ce qu’il faut que tu saches, Lafleur, c’est que j’aime à la folie cette jeune provinciale, c’est que je veux qu’elle soit…
— À monsieur le marquis ?
— D’abord, et tant qu’elle saura me plaire. Après quoi, mes amis se la disputeront s’ils le veulent ! Au fait, fit M. de Presles en s’interrompant, as-tu pensé à faire parvenir mon invitation au chevalier de Vaudrey ?
— Oui, monsieur le marquis ; je l’ai remise moi-même à Picard, le valet de chambre de M. le chevalier.
— Alors, tout est pour le mieux, car je tiens essentiellement à stupéfier ce cher ami par mon aventure originale, et dont on parlera dans les gazettes… Donc, faquin, tu te charges du gibier… Je t’ai mis sur la piste, à toi d’avoir du nez…
« Maintenant, tu peux aller reprendre ta place de laquais, ton rôle de confident est terminé. »
Lafleur ne bougea pas.
— Ah ça ! maraud, s’exclama le marquis, refuserais-tu par hasard d’obéir ?
— Je suis tout dévoué à monsieur le marquis… seulement…
— Ah oui ! la récompense, n’est-ce pas ?… Eh bien ! si tu réussis, cette bourse ira dans ta poche… Et, si tu échoues, je te casserai les reins avec mon jonc de Chine à pomme émaillée… Tu vois que je ferai bien de l’honneur à ton échine.
— J’en suis d’avance très reconnaissant à monsieur le marquis.
Puis, changeant de conversation :
— Monsieur le marquis a causé longtemps avec son idole nouvelle. Monsieur le marquis a peut-être interrogé cette adorable déesse de province ?
— Non, j’ai seulement quelque peu marivaudé avec la belle ; elle s’est montrée cruelle et je suis piqué au jeu ! D’ailleurs, peu m’importe qui elle est, je la veux parce qu’elle est jeune et belle ! Tu désires des renseignements, en voilà !… Ah ! au fait, reprit le marquis, je puis te dire qu’elle sera attendue à la descente du coche par un ami de sa famille, quelque vieil imbécile…
— Ça me suffit ! dit le valet… au moins comme renseignements !
— Ah !… Et qu’est-ce qui te manque donc, Lafleur ?
— Ce qu’il faut pour prendre les oiseaux… la glu !
Le marquis de Presles sourit. Et, jetant sa bourse à Lafleur :
— En voici, dit-il.
— Merci, monsieur le marquis… Avec cette glu-ci, j’apporterai sûrement le joli chardonneret dans la cage où monsieur le marquis apprivoise si bien les demoiselles de l’Opéra.
— À mon pavillon du Bel-Air !… fit joyeusement M. de Presles ; ce soir-là, je veux que Maillé, d’Estrées et les autres en meurent de jalousie.
— Monsieur le marquis, dit Lafleur, veut-il me permettre de donner, de sa part, l’ordre au postillon de pousser les bêtes ?… C’est urgent.
— Qu’il les crève, alors !
Le valet se pencha à la portière, et, aussitôt, la berline roula avec une rapidité vertigineuse.
— Pourquoi ce train d’enfer ? demanda M. de Presles.
— Parce que le coche de Normandie que nous avons laissé loin derrière nous s’arrête, à Paris, sur le quai des Augustins, presque à la descente du Pont-Neuf. Et monsieur le marquis voudra bien me permettre d’arriver le plus tôt possible au Pont-Neuf, afin que je puisse prendre toutes mes dispositions.
— Soit !…
— Maintenant, monsieur le marquis peut compter sur moi. Il faut plus de deux heures pour que le coche d’Évreux arrive à sa destination. Donc, dans trois heures, j’aurai l’honneur de rapporter à mon maître le gibier que j’aurai pris.
Lafleur ouvrit la portière et alla reprendre sa place derrière la voiture… Une fois seul, le valet si bien stylé se prit à monologuer mentalement.
« Assurément, pensait Lafleur, c’est une infamie que de chercher à introduire cette jolie petite demoiselle, qui revient si naïvement de sa province, dans ce pavillon du Bel-Air, où l’on marche littéralement sur des filles d’Opéra. Mais, comme domestique gagé et**payé régulièrement, je fais consciencieusement tout ce que m’ordonne ma canaille de maître… »
En se faisant ces réflexions bizarres, Lafleur était absolument sincère. C’était une de ces natures qui manquent tout à fait de sens moral : mélange de sensibilité native et**de perversité inconsciente, le tout additionné d’une forte dose de cupidité.
Donc, tout en accablant – mentalement – son maître d’injures, Lafleur récapitulait :
« La demoiselle sera attendue par un monsieur, « bon ami » (il souligna le mot) de sa famille ; c’est parfait. Il s’agit d’abord de reconnaître cet homme que je n’ai jamais vu ; c’est parfait. Puis je dois faire en sorte que le « bon ami » de la famille ne se trouve pas à l’arrivée du coche ; c’est parfait ! Après m’être habilement débarrassé de mon homme, je dois en son lieu etplace me présenter à la demoiselle ; c’est parfait ! Enfin, si la toute belle du marquis résiste etévente mon procédé, je dois faire taire mon bon cœur et,**au besoin, employer les moyens spéciaux ; c’est parfait !… »
En pensant à ce qu’il appelait les « moyens spéciaux », Lafleur retirait d’une de ses poches de sa livrée un petit flacon de cristal et, regardant au travers :
— Peste, murmura-t-il, c’est à peine s’il y en a pour trois caprices de cet inassouvissable marquis. Il faudra que je renouvelle ma provision !
En ce moment, le postillon commença à faire claquer son fouet. La berline allait traverser la porte de Paris.
Vingt-cinq minutes plus tard, le jeune marquis de Presles faisait déposer son valet de chambre au coin de la rue Dauphine, et la berline filait à fond de train vers le pavillon du Bel-Air.
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