‹ Les dieux de la tribuChapitre 10 sur 31 · III

III

DEUXIÈME ENTREVUE

A l’hôtel de la rue de Tournon, cet après-midi du 12 octobre, en entrant dans sa chambre, Ozilie qui était sortie après son déjeuner, pour le plaisir de marcher un peu, découvrit Trophime Trophimova à cheval sur la plus grande des valises.

Armée d’une étoffe de flanelle, d’une paire de ciseaux et d’un bâton de rouge, Trophime polissait ses ongles.

--Nous ne partons pas encore, lui annonça Ozilie. Tu peux replacer nos bagages.

--Pour quoi faire? Ils sont bien comme ça, répliqua Trophime sans se déranger.

Ozilie n’insista point. Elle songeait encore à cet étrange envoyé d’Evgueny qui lui avait réclamé les lettres du Prince et demandé les causes de son départ. Que se passait-il donc à la cour de Neu-Thorenberg? Que faisait Gina qui n’écrivait pas? Pourquoi le délégué s’était-il montré d’abord hésitant, puis décidé, puis impertinent? Son insolence même avait obligé Ozilie à se retirer, car elle s’était refusée à continuer une conversation ainsi engagée. «Cependant il faut attendre, se disait-elle. Il faut savoir ce que tout cela signifie».

Et elle demanda à Trophime de vouloir bien se rendre encore une fois jusqu’à la poste de la rue Danton.

--Est-ce pressé? s’enquit la femme de chambre.

--Tout ce que je fais est pressé, Trophime...

--Ah!... Mais ce que vous dites de faire?

--Je dis: Tout ce que j’entreprends est pressé. Va et reviens vite.

--J’en reviens, assura Trophime. Oui, je savais que vous m’enverriez rue Danton...

--Tu n’as rien rapporté?

--Si. Une lettre, une seule.

--Et tu ne me la remettais pas? s’étonna Ozilie, qui, cependant, avait dépassé avec Trophime la période des étonnements.

--J’attendais que vous me disiez d’y aller, répondit-elle. Vous ne m’aviez pas encore averti que c’était pressé...

Ozilie jugea inutile de continuer. Elle prit la lettre que la femme de chambre lui tendait. C’était un billet à peu près semblable au précédent:

Un délégué vous attend toujours devant la grille des Tuileries, place de la Concorde, de quatre heures à...

--Je n’irai pas! décréta tout de suite Ozilie. Non, je n’irai pas.

Mais en pareille circonstance, une décision muette a plus de prix que deux dénégations prononcées à voix haute, sur le ton de la colère. A quatre heures, Ozilie ne bougea point. Mais à quatre heures et demie elle commença de s’apprêter et à cinq heures elle sortait. «Il faut en finir», dit-elle comme pour s’excuser d’avoir changé d’avis...

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Le crépuscule avec le vent chassait les rares ombres que le froid n’avait pas dispersées. Le cri d’une sirène de remorqueur dispersait des mouettes sur le fond de l’horizon.

La jeune fille attendait. Elle s’était promis de rester jusqu’à l’heure fixée par le billet anonyme: six heures. Mais une inquiétude ne la quittait pas et cette impression de se sentir surveillée par des yeux inconnus.

Notamment ce garçon habillé de noir? Ozilie n’admettait pas que son instinct se permît de l’égarer. Toutefois, elle hésitait... Mais pour se punir de cette hésitation qu’elle attribuait à de la timidité et pour se prouver son sang-froid elle partit résolument à la rencontre du gentleman.

Tout de suite il s’inclina et sans détours:

--Vous connaissez, Mademoiselle... la mission qui m’est confiée. Je pense que vous avez réfléchi à la réponse que vous voulez me remettre. Aussi, je ne vous en parlerai plus et j’attendrai tout de votre bonne volonté.

Il s’était exprimé très vite et maintenant il regardait du côté des Champs-Elysées. Ozilie l’examina. C’était un homme sérieux, un peu trop sérieux même. Ozilie cherchait à définir l’impression qu’elle recevait de ce personnage de taille moyenne qui devait avoir une dizaine d’années de plus qu’elle. Il lui parut sympathique. C’est pourquoi, par esprit de contradiction ou peut-être pour ne pas céder à son premier mouvement, elle répliqua:

--Je vais vous rassurer sur-le-champ, Monsieur. Je n’ai pas de lettres à remettre au Prince. Si je suis partie, c’était pour changer d’air. Telle est ma réponse. Vous pouvez vous retirer, Monsieur, si votre temps a quelque valeur.

--C’est ce que je fais, Mademoiselle.

Déjà il allait s’éloigner, l’air ravi, semblait-il lorsqu’Ozilie lui demanda avec une indifférence polie:

--Comment va Son Altesse?

--Fort bien, répondit Jacques Wisel.

--Il habite toujours?...

Elle ne termina point sa question.

--Toujours.

--A la «Grande Marche», alors? précisa cette fois la jeune fille.

--Toujours la même adresse.

--Pour lui écrire...?

--Écrivez lui, s’il vous plaît, répliqua Wisel. On fera suivre si c’est nécessaire.

--Vous êtes content d’être à Paris? demanda encore Ozilie.

--Très content.

Puis Jacques Wisel sourit, pour cacher son embarras: il ne savait comment mentir.

--Mon départ pour Paris était depuis plusieurs jours chose convenue. Son Altesse l’ayant appris vint jusqu’à la gare me confier un message. Je m’en acquitte ce soir.

--Vous êtes le deuxième messager ainsi expédié.

--Je l’apprends à l’instant, Mademoiselle.

Il déblayait son récit d’un trait, pressé d’en finir. Toutefois, il revint sur ce qu’il avait conté, comme un écolier qui a perdu le rythme de sa leçon.

--Vous êtes au service du Prince? poursuivit Ozilie qui ne cachait plus sa curiosité.

--Oh! si peu!

--Mais enfin, vous êtes à son service? Je veux dire: vous faites partie de la Cour?

--Vous en voyez la preuve, se contenta de répondre le délégué.

--Rien de changé au château?

--Quel château? Celui de Son Altesse?

--Oui.

--Non. Rien. Vraiment rien.

--Et Gina?

Jacques Wisel ne se pressait pas de répondre. Lorsqu’il y consentit, il le fit avec un étonnement qui était peut-être feint, mais qui surprit un peu Ozilie.

--Gina?

--La fille du premier ministre.

--Ah! Mlle Gina! Presque invisible ces derniers temps. On a parlé d’une mauvaise grippe.

--C’est pour cela qu’elle ne me répondait pas! Et moi qui l’accusais d’indifférence!

Jacques Wisel se taisait. Ozilie sans bien discerner les raisons qui la faisaient agir, aurait voulu continuer cette conversation avec le nouvel émissaire. Mais elle se sentait déroutée par cette politesse distante.

--Je ne veux pas abuser de vos instants, Monsieur... mais... Croyez-vous vraiment que je garde par devers moi une importante correspondance du Prince?

--Je ne crois rien, Mademoiselle.

--La croyez-vous compromettante, dangereuse?

--Ces questions, je n’ai même pas le droit de me les poser.

Cette réponse déplut à la jeune fille. Peut-être aussi les manières et l’accent de Jacques Wisel.

--Au revoir, Monsieur. J’ai votre adresse, n’est-ce pas? Non, je ne vous enverrai pas un mot, au cas où... je changerai d’avis. Je n’aime pas écrire.

--Comment me préviendrez-vous?

--Vous le verrez bien, dit-elle en riant.

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A quels signes imperceptibles à l’œil nu, deux êtres qui se voient pour la première fois se reconnaissent-ils comme des gens certains en eux-mêmes qu’ils devaient un jour ou l’autre se rencontrer et devenir des amants ou des amis?

Ozilie entendit-elle l’appel de cet avertissement intraduisible? Elle ne pouvait se décider à partir. Jacques Wisel non plus ne pensait pas à s’en aller.

--Avouez-moi, reprit brusquement Ozilie, avouez-moi que vous connaissez peu le Prince et encore moins la Cour?

Est-ce Ozilie qui a parlé? Elle ne s’en rend pas compte elle-même. Quelle autorité, qui la guide en ce moment, lui fait poser cette question?

Wisel n’a pas bougé. Mais une incertitude le paralyse. Serait-il deviné? «J’ai agi avec légèreté, pense-t-il, en acceptant cette ridicule délégation pour faire plaisir à Lonlay.»

--Avouez-moi que vous êtes un délégué de hasard?

--Si c’est votre opinion, Mademoiselle.

Puis comme s’il prenait une résolution:

--S’il vous est plus facile de vous exprimer en anglais, dites-le-moi.

--Non, c’est l’allemand que je préfère. Mais je parle donc si mal en français? Je continue, car cela m’intéresse. Dites-moi, vous n’êtes pas un familier de Son Altesse?

--Oui, je connais mal le Prince et pas du tout la Cour. On m’a chargé de ce message. Je n’y entends rien. Voilà la vérité. Maintenant, Mademoiselle, faites comme il vous plaira.

Cet homme allait-il se retirer à présent? Ozilie le ramena aussitôt.

--Écoutez-moi.

--Parlez, Mademoiselle. Je vous écoute.

Contradiction bien humaine. Ozilie ne tenait plus maintenant à confier à cet étranger ce qu’elle voulait lui soumettre tout à l’heure.

--Il vaut mieux que vous sachiez tout, reprit-elle enfin.

Jacques Wisel attendait. «Quel secret fardé vais-je entendre?» Toutefois, cette jeune fille lui inspirait confiance et remuait en lui il ne savait quels romanesques désirs de dévouement. «Dans quelles difficultés doit-elle se débattre»? pensa-t-il.

--D’abord, je dois vous raconter des choses qui ne sont pas de mon secret, reprit Ozilie.

--Marchons, si vous voulez...

--Oui, vers les Champs-Elysées. Je mettrai un voile à ces choses-là.

Sous une lampe à arc ils s’arrêtèrent. La même idée: l’un et l’autre, ils voulaient lire dans leurs yeux.

Jacques Wisel parut à Ozilie un peu plus grand que tout à l’heure et plus âgé qu’elle n’avait cru, si l’on s’en rapportait aux cheveux grisonnants de ses tempes. Un visage ferme, un regard doux avec le sourire, plutôt triste au repos.

«Que pense-t-il de moi?» se demandait Ozilie. Wisel, s’il s’était interrogé, n’aurait pu répondre. Ou du moins une seule chose: la jeune fille l’attirait. Il remarquait encore: «Elle a des sourcils très fournis et des cils très longs.» Car, déjà, il avait tracé à son insu, en lui-même un portrait d’Ozilie qu’il lui fallait compléter.

--Donc, il y a un peu plus d’un an, je vivais, avant de venir à Paris, reprit la jeune fille, à la cour d’un Prince en exil, d’un Prince détrôné, si vous préfériez... Les partisans de ce Prince ne désespèrent pas encore de son retour au Trône. Moi, qu’est-ce que j’étais? La fille d’un fonctionnaire du Palais-Royal. Or, Son Altesse, un jour, me remarqua. Je lui étais indulgente à cause de ses malheurs. Le Prince découvrit dans mon dévouement plus que de l’affection. Je ne sais si je me fais bien comprendre?

--Continuez, Mademoiselle.

--Pouvais-je demeurer près de S. A. Evgueny dans ces conditions-là? Je ne le crois pas. D’abord, je ne voulais pas de situation fausse. Et une seule alternative s’offrait. Ou bien le Prince m’épousait et renonçait par le fait à la couronne. Ou bien il ne renonçait pas à la couronne et il eût été peut-être très malheureux--moi aussi--par les difficultés que je lui aurais suscitées. La situation n’avait pas d’issue. J’allai consulter le chancelier qui me conseilla le parti le plus sage, celui de m’en aller. Vous me suivez, Monsieur?...

--Je vous entends, Mademoiselle...

--Je partis. Un des oncles de Mlle Isabelle, chez qui je vis, il faut le dire ici, avait des propriétés en France, du côté du Dauphiné... Ou de la Savoie, peu importe. Evgueny le sait. Lorsqu’il apprit mon départ, il m’écrivit à mon nom, à l’adresse de cet oncle, quelques lettres dans lesquelles il me suppliait de rentrer auprès de lui, qu’il ne m’abandonnerait jamais, etc...

--Est-ce qu’il vous promettait la moitié de sa couronne au cas où les événements...? demanda Jacques Wisel.

--Le Prince est bien trop adroit pour commettre une imprudence de cette taille.

--Qu’avez-vous répondu aux lettres de Son Altesse?

--Que je ne pouvais retourner auprès de lui et que je devais me marier prochainement.

--Ah! vous allez vous marier...

--Mettons que cela pourrait être vrai, répondit Ozilie en souriant.

--Le Prince a dû être furieux, observa encore Jacques Wisel.

--Je ne lui ai pas donné à lui-même ces explications définitives, mais à une personne de son entourage dont j’étais sûre.

--Confiance mal placée...

--Non. J’étais sûre que cette personne répéterait au Prince ce que je lui avouais à elle. Aujourd’hui, on me prie de retourner les insignifiantes lettres que j’ai reçues d’Evgueny.

--Vous tenez à ces souvenirs?

--Pas du tout! s’écria Ozilie.

--Eh bien, alors!

--Cette correspondance, je veux bien la rendre au Prince. Mais.

--Il y a un empêchement?...

--Sérieux. Cette correspondance n’est pas à Paris. Elle est en lieu sûr. Voilà ce que j’avais à vous dire. Daignez Monsieur, en informer Son Altesse mal renseignée si vous en avez le loisir ou l’occasion.

--Comptez sur moi, répondit Jacques Wisel.

--Peut-être vous verrai-je à la Cour de Neu... car je pense bien y retourner dans quelques jours.

--Je le souhaite également.

Ozilie tendit la main à Jacques Wisel. Se jugeaient-ils à cette minute, l’un et l’autre, de la même famille spontanée et loyale, sincère et sensible? Se découvraient-ils alliés comme s’ils étaient unis par une amitié éprouvée? Mais que de parages obscurs, encore. «Nous sommes de même race, toi et moi», affirmaient leurs yeux souriants, tandis que se prolongeaient les souhaits et les adieux.

--Bon voyage, répéta Wisel.

--Tenez-moi au courant, dit Ozilie. Et soyez indulgent pour mes lettres: je connais si mal la langue française...

--Mais à quel nom! s’écria soudain Jacques Wisel étonné tout d’un coup de la marche rapide de leur soudaine entente.

--Ozilie de Wicheslaw... L’adresse, je l’ignore encore. Mais je vous la dirai... En attendant, bureau rue Danton, à Paris comme vous savez... Si c’est nécessaire, ajouta-t-elle en se retirant.

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