‹ Les dieux de la tribuChapitre 9 sur 31 · II

II

SUR LONLAY-LABBAYE

Lonlay-Labbaye ne s’était point pressé de fermer sa valise aussi vite du moins qu’il l’avait laissé entendre à Pierre Caussanges. D’abord, il avait voulu voir lui-même Ozilie, lui parler, la faire parler.

«Il faut avouer, disait-il, que je n’ai pas réussi. Et cette première entrevue ne m’a pas appris grand’chose».

Lonlay se rendait compte également qu’il ne pouvait pas recommencer l’expérience et se présenter de nouveau devant Mlle Ozilie de Wicheslaw. C’est alors qu’il songea à Jacques Wisel.

Boulevard Raspail, non loin de la rue de Rennes, habitait ce curieux garçon, voyageur par goût, historien par ennui, propriétaire terrien par état. Lonlay estimait en outre qu’il recueillerait auprès de Wisel d’utiles précisions sur la Kabardie actuelle et sur l’exil du prince héritier Evgueny. Car Lonlay avait l’habitude de consulter ses amis, suivant leurs spécialités, plutôt que de rechercher des documents dans des ouvrages plus ou moins introuvables.

Comme un homme pour qui les heures sont précieuses, Lonlay énuméra devant Wisel ses acquisitions.

Wisel tenait le journaliste pour un garçon audacieux, volontaire, passionné pour sa profession aimant du reste à rendre service, assez orgueilleux toutefois sous ses airs modestes. Et il ne cachait pas l’estime et l’indulgence un peu sur le qui-vive qu’il ressentait pour cet esprit actif et fertile en ressources. D’autre part, Lonlay qui aimait les déplacements, l’imprévu et qui s’intéressait à tout ce qu’il pouvait découvrir lui apportait toujours une vivante distraction.

Wisel écoutait donc avec curiosité l’exposé de Lonlay:

--Il y a en Suisse, près de Genève, un lieu dit «La Grande Marche» que l’on ne relève ni sur les cartes ni dans les guides.

--Exact, sans doute. Car je ne connais pas.

--Un Prince, nommé Evgueny, établi là, s’y entoure d’une petite cour d’exilés comme lui. Peu de renseignements sur ce Prince. Toutefois, ce monarque doit ignorer l’art de choisir ses ministres et ses émissaires. Son peuple l’a déclaré déchu et lui-même, l’Altesse, a dû abandonner sa couronne et son royaume pour se réfugier, incognito, en Suisse.

--Qu’y a-t-il autour de lui?

--Comme personnages de la cour, un premier ministre dont la fille Gina, négligente ou hostile, ne répondait pas aux lettres que lui envoyait une demoiselle Ozilie de Wicheslaw.

--Quelle est cette demoiselle? demanda encore Wisel, gagné peu à peu par cette intrigue.

--Une aventurière, sans doute. Caussanges l’a rencontrée...

Lonlay conta par le menu l’entrevue d’Ozilie et de Caussanges...

--Si je comprends bien, vous ne possédez pas grand’chose. Et sans être indiscret, reprit Jacques Wisel, puis-je savoir à quoi ces renseignements doivent vous servir?

--Comment? s’étonna Lonlay. Mais c’est bien simple. Il y a un petit prince en exil qui n’a rien voulu confier à personne, pas même l’endroit de son refuge. Il se cache, il est silencieux, il vit secrètement. Des partisans restés fidèles, lui composent un entourage discret. Or, nous tombons par hasard--le hasard, c’est Caussanges, vous le connaissez de vue et de nom--sur une pièce qui nous permet de suivre la piste de toute une intrigue amoureuse, au milieu des machinations et des jalousies d’une cour de réfugiés... Cela ne vous intéresse pas?

--Vous allez donc dévoiler la retraite de ce Prince, servir d’indicateur à ses ennemis, vouer ainsi ce jeune garçon à quelque obscure et tenace vengeance?...

--Vous vous trompez! On ne révèle jamais ces choses-là!

--En somme, vous n’avez pas réussi auprès de cette dame au nom étrange?

--Ozilie? Pas du tout.

Lonlay ne cachait pas son souci de connaître Ozilie et la démarche qu’il avait entreprise sans succès auprès de la jeune fille.

--Il faudrait lui expédier Floriant de Floriot, observa Jacques Wisel ironique. Il saurait peut-être l’interroger.

--Vous plaisantez. Floriot ne saurait me servir.

--Pourquoi le gardez-vous dans votre compagnie?

En parlant ainsi, Jacques Wisel faisait allusion à la petite classe de reporters qui s’égaillaient dans le sillage de Lonlay. On en remarquait deux ou trois, quatre même, de journaux différents, appelés à accomplir de compagnie les mêmes déplacements, qui prenaient parfois leur mot d’ordre chez Lonlay, ne dédaignaient pas ses renseignements et profitaient de son expérience.

Des rivalités, certes, mais pas de trahison. Une sorte de syndicat tacite était ainsi formé: les nouvelles y étaient souvent jetées en commun; chacun les présentait ensuite à son gré.

--Floriant de Floriot me divertit, répliqua Lonlay-Labbaye. Il représente pour moi le personnage qui s’est trompé de métier, qui est entré par distraction dans la carrière la plus contraire à ses goûts et à son tempérament. C’est pourquoi il m’est utile. Ce qu’il néglige d’entreprendre, c’est cela qu’il faut faire tout de suite. Ce bureaucrate ingénu est comme une gageure réussie. Mais je ne lui demande jamais rien au-dessus de ses forces.»

Dans ces derniers mots Lonlay se peignait en entier, avec son besoin d’autorité qu’il maquillait sous des conseils, une bonhomie obligeante et de l’ironie. Il n’ignorait pas, du reste, qu’on lui décernait quelques mérites et que l’on reconnaissait son ascendant sur autrui. Ce pouvoir, quelques-uns le croyaient important. Mais Lonlay délimitait sans tricherie le secret de sa force. Il parlait peu, il agissait beaucoup, payait toujours de sa personne et donnait rarement un avis superflu. C’est suffisant parfois pour s’assurer des alliés. Enfin, dans le monde disparate où il vivait, Lonlay savait reconnaître ses amis, leur rendre service et ne point les oublier dans l’adversité.

--Je crois deviner, reprit Wisel, que vous m’avez choisi pour voir cette jeune personne?

--Je ne suis pas allé jusqu’à un choix. Mais je suis sûr que votre rencontre avec une véritable dame d’honneur d’une cour étrangère vous sera une vivante leçon d’histoire.

«Et puis, cela vous divertira», ajouta Lonlay.

--Je ne vois que les désagréments de cette démarche, répondit Wisel soucieux. Mais en lui-même, il songeait à l’inconscience du journaliste et d’une façon générale, aux déformations qu’inflige tout métier à celui qui s’y livre avec force.

--Je n’en discerne pas avec un homme adroit, sympathique et courageux.

--Que voulez-vous faire des lettres du Prince? insista Wisel.

--Rien. Si Ozilie me les apportait, nous ne saurions où les cacher. Mais rassurez-vous, elle ne vous les offrira pas. Ces lettres, ce n’est donc qu’une entrée en matière. Je vous expliquerai: pour la circonstance, vous auriez le titre de second délégué du Prince... Ce qu’il nous faudrait, c’est l’adresse précise, du Prince. Le lieu dit «La Grande Marche» est un nom de convention pour les initiés.

--Et lorsque vous aurez cette adresse?

--J’irai voir le Prince. Pourquoi pas? poursuivit Lonlay. On annonçait ces jours derniers que Son Altesse Evgueny combattait parmi ses partisans, puis qu’il avait été enlevé par ses adversaires... Un petit télégramme sans commentaires. Cette nouvelle a été démentie, puis confirmée. Retrouver le Prince détrôné, le retrouver en Suisse, où personne ne songe plus à le rechercher, n’est-ce pas renverser toutes les hypothèses et accomplir un coup de maître?

--Oui, dit Wisel sans enthousiasme, je conçois maintenant l’intérêt que vous portez à Son Altesse...

--Vous voyez bien qu’il est nécessaire que vous rencontriez Sa Noblesse Ozilie. Laissez-moi faire. Je vais tout préparer. Et vous passerez une amusante après-midi.

--Décidément Floriot ne vous est d’aucun secours dans ces cas-là!

--C’est votre impression surtout que je voudrais connaître. Vous parlerez de choses vagues, pas compromettantes. Je suis impatient de confronter votre opinion avec la mienne...

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