‹ Les dieux de la tribuChapitre 11 sur 31 · IV

IV

LETTRES DE FIANÇAILLES

Ozilie revint chez elle, à pied dans la nuit. Elle suivit un moment les quais de la Seine. Au-dessus du fleuve, les nuages fuyaient, un orage s’annonçait.

Cette promenade favorisait les réflexions de la jeune fille. Une allégresse subite la poussait... Quel chemin parcouru depuis le soir où, sur la route de Chamarges, un brusque écart du vent lui avait enlevé les deux feuillets d’une lettre qu’elle relisait! Lettre inutile à présent. A quoi bon désormais écrire à Gina de fausses confidences sur les fiancés qui se pressaient chez son oncle en quête d’une riche héritière? Pourquoi même chercher des raisons à son évasion de la «Grande Marche», loin du Prince Evgueny?

Pauvre Prince détrôné pour qui elle avait gardé une trouble pitié. Un temps, elle avait cru l’aimer. Mais elle sentait bien, aujourd’hui, que l’amour c’était autre chose.

«Dans cette lettre égarée, songeait Ozilie, je parlais de l’«Irréparable» à placer entre le Prince et moi. Qu’est-ce que j’entendais alors par l’«Irréparable», si ce n’était le fiancé de mon choix? L’aurais-je entrevu, par hasard, puisque j’ose, pleine d’assurance et de confiance en moi, considérer sans crainte l’idée de mon retour en Suisse, à la Cour d’Evgueny, tout au moins pour quelques semaines».

Ozilie ne cherchait pas pourquoi elle se découvrait ainsi joyeuse et pleine d’espérance. Ce Jacques Wisel qui existait maintenant pour elle, qui était-ce? Aurait-elle occasion de le revoir? Sans doute. Elle ne se demandait ni où, ni comment; elle imaginait des possibilités de toutes sortes et ramenait d’un coup volontaire ses pensées aux préparatifs de départ pour la «Grande Marche».

«Finissons-en avec cette histoire. Je demanderai une explication au Prince... Partons vite...»

Quand reviendrait-elle? Le plus tôt possible. Mais d’abord liquider les affaires de la Grande Marche.

«Je prendrai le train demain matin...»

C’est ce qu’elle annonça tout de suite à Trophime qui, pour se distraire, avait entrepris de peindre en bleu foncé les volets de la chambre d’hôtel.

--Quelle odeur désagréable? Qu’est-ce donc?

--De l’huile, expliqua Trophime.

--Eh bien, demain, nous ne respirerons plus cette infection-là.

--Dommage. Je commençais à m’intéresser à cet appartement. Je le décorais. Alors, nous allons à Chamarges?

--Non, en Suisse.

Trophime regarda la jeune fille.

--Et l’on dira de moi que je n’ai pas de suite dans les idées.

--Ne t’inquiète pas du qu’en-dira-t-on. Écris plutôt à la machine deux ou trois lettres que je vais te dicter.

--Elle est emballée dans une valise, la machine.

--Eh bien, il faut la déballer.

--Je ne sais plus dans quelle valise... Mais, dites-moi, en Suisse, vous ne redoutez pas le Prince Evgueny?

--Pourquoi aurais-je peur du Prince? J’ai prévu tout un plan. Dépêche-toi de retrouver ta machine.

Ozilie tout en se promenant commença de dicter:

--«Chère amie»,

«Non, efface. Ah! tu prends des notes?... Comme tu voudras. Alors! «Chère fiancée chérie». Tu es prête?

--Il y a longtemps que c’est écrit.

--Je continue: «Je suis un peu triste...» Non: «très triste» parce que depuis quinze jours...» Non. Pas quinze jours. «Six jours seulement, je suis sans nouvelles de vous. Que devenez-vous? Il faut m’écrire, sinon, je serai désespéré... désespéré... Rappelez-vous cette nuit du mois dernier où tu vins me surprendre. Rappelle-toi nos baisers...»

--C’est fou! c’est insensé! interrompit Trophime, tenant au-dessus de son papier un crayon scandalisé. Où allez-vous chercher des imaginations pareilles? Si votre oncle lisait cela?

--D’abord, ce n’est pas écrit pour mon oncle! trancha Ozilie. Je ne sais plus où j’en étais! Relis-moi ce que tu as écrit!

Trophime, mécontente, commença la lecture d’une voix uniforme.

--«Cher ami, chez fiancé chéri. Je suis un peu triste, très triste parce que depuis quinze jours, six jours seulement, je suis sans nouvelles de vous...

--Tu as raison! C’est insensé ce que tu as écrit là. C’est «Chère petite fiancée chérie» au féminin qu’il faut et non «fiancé chéri». Enfin, continue, je corrigerai.

--Mademoiselle en a encore beaucoup comme cela?

--Trois, répondit Ozilie, trois lettres. Ce sera vite fait. Je sais ce qu’il faut dire. La deuxième a pour sujet: «Quand seras-tu mon épouse devant tous; à quand notre mariage en grande cérémonie?»

--C’est original, fit la femme de chambre, ironique. Et la troisième?

--La troisième est relative à notre nuit de noces.

--Votre nuit... Je pense que Mademoiselle a lu tout cela dans des livres et qu’elle s’en souvient, remarqua Trophime d’un air pincé.

--Quand tu auras fini ces lettres, tu mettras en bas du feuillet le nom et l’adresse de l’expéditeur. Voyons, le nom? Claude Bauvoise. Ou bien Robert... Je sais! Tu mettras une signature illisible.

--Et l’adresse des enveloppes?

--La mienne, poste restante, rue Danton.

--Alors, vous vous écrivez des lettres d’amour à vous-même maintenant?

Trophime protestait beaucoup, mais elle finissait par céder. Un grave indice chez elle lorsqu’on lui demandait quelque chose: sa correction parfaite. Si elle répondait: «Oui», tout de suite, sans observation, on pouvait être assuré qu’elle ne ferait rien. Au contraire, quand elle discutait les ordres, c’était la preuve qu’elle se sentait d’humeur remuante. On avait alors l’impression que Trophime voulait comprendre toutes les consignes pour les mieux exécuter.

Les trois lettres qu’Ozilie attribuait ainsi à un correspondant anonyme, Trophime Trophimova les transcrivit. La jeune fille les prit pour les porter à la poste.

--Demain, avant de partir pour la Suisse, tu iras les retirer rue Danton.

--Et vous pourrez être fière de montrer la correspondance de votre fiancé, répondit Trophime. Cependant, il vous était facile, même pour laisser traîner ces lettres devant le Prince (ou devant Mlle Gina qui rapporte tout au Prince) et prouver ainsi que votre «Irréparable» était accompli, il vous était facile d’écrire des lettres sans y ajouter tant d’horreurs. D’abord, ce ne sont pas des lettres de fiancés, ça!

--Je me demande ce que tu peux bien en savoir? dit Ozilie, déjà prête à sortir.

--Dame! J’en ai assez souvent reçu.

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