‹ Les dieux de la tribuChapitre 19 sur 31 · II

II

UN SUCCÈS DE FLORIOT

Pendant ce temps, un autre événement que je n’avais point prévu--c’est ma faute--se produisait au Palais de la Grande Marche. Je ne l’ai connu que plus tard, le lendemain; toutefois, je dois le rapporter ici.

En quittant Paris, j’avais, bien entendu, averti mon journal que je me rendais à Genève. Mais j’avais oublié de recommander le silence sur ce départ. Aussi, Floriant de Floriot, sans nouvelles de moi, apprit-il facilement en quel pays je voyageais. Il fit son possible pour partir aussitôt...

Comment a-t-il su que j’étais allé à la recherche du prince Evgueny? Jacques Wisel qui m’a suivi--par distraction assure-t-il; en vérité, à cause de l’intérêt qu’il porte à Mlle Ozilie--et qui s’est installé au même hôtel que moi, a renseigné Floriot. Wisel est excusable d’avoir commis cette indiscrétion; j’aurais dû le prévenir, lui aussi, de garder secrète mon entreprise.

Floriant de Floriot seul, à Genève, a pris le temps de réfléchir: «Lonlay désire certainement obtenir une audience du Prince. Or, il y a un petit bureau politique du Prince, à Genève même. Allons-y solliciter l’entrevue indispensable.»

Là, on a déclaré à Floriant, selon la consigne ordonnée, que Son Altesse n’était plus en Suisse. Cependant, après cette démarche de Floriot, le premier ministre a été immédiatement avisé à la Grande Marche, que des «envoyés spéciaux (on exagère toujours) venus de Paris, voulaient enquêter sur le cas du Prince».

La «Grande Marche» fut alertée. Le premier ministre a pensé: «On demande une audience, on la refuse. Fort bien. Mais d’autres essaieront d’arriver jusqu’à Evgueny. Et que racontera celui-ci en présence des journalistes?» Toutefois, il fallait prévenir le Prince. On s’y décida.

C’est pourquoi lorsque Son Altesse toujours méfiante, costumée en «officier de service», me demandait mon identité chez Ozilie et qu’il consultait son agenda où l’on avait inscrit les noms des «envoyés spéciaux», ce n’était pas, comme je l’ai cru sur le moment, pour composer un peu mieux son personnage, mais pour savoir s’il se trouvait bien en présence d’un de ses dangereux reporters.

Conclusion: c’est en toute connaissance de cause qu’Evgueny m’a parlé du Prince, des ministres, de sa cour en miniature et de son royaume et qu’il m’a conté exactement ce qu’il voulait que je sache. La raison? Faire ainsi échec aux projets et aux combinaisons de son premier ministre et empêcher le retour du prince Evgueny dans sa principauté.

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Je me réveille assez tard. Il est bien huit heures. Dehors, froid. Tout de suite, je pense que j’ai manqué la sortie des dignitaires qui déposent leurs costumes au vestiaire, s’habillent selon leur profession avant de prendre les tramways qui les transporteront en ville. Mais aurais-je eu, sans attirer l’attention, la chance d’assister à cette opération? C’est douteux.

Où se trouve la sortie? Le bâtiment des femmes n’est pas loin de moi. Nous avons peu marché cette nuit, le Prince et moi, si nous avons beaucoup parlé. La demeure d’Ozilie, c’est une baraque de planches goudronnées, un véritable campement de réfugiées.

--Monsieur! J’ai de la veine! Mademoiselle m’avait ordonné de vous suivre hier, mais vous n’en finissiez pas avec le... avec l’«officier de service».

C’est Trophime qui me cherchait.

--Venez avec moi. On veut vous voir encore. Et vous aurez droit à un café au lait.

--Dites-moi: où se tient la sortie?

--Je vous y conduirai tout à l’heure.

--C’est que je suis pressé.

--Mademoiselle aussi est pressée. Elle ne vous gardera pas longtemps. Vous allez en ville? Dites donc, quand vous reviendrez, voulez-vous me rapporter des cartes postales?

--Lesquelles?

--Une douzaine de chaque vue qui vous plaira. J’en envoie un jour douze, toutes les mêmes, à douze personnes différentes, le lendemain, douze autres, toutes pareilles. Comme ça, je ne risque pas d’expédier deux fois la même image à la même destinataire.

--C’est très ingénieux.

--Oui. Et puis, ça dispense de tenir un livre de comptes. Quand vous avez regardé douze fois une fontaine ou un château--je mets le timbre sur la gravure--vous commencez à l’avoir dans la mémoire. Mais vous êtes pressé, je le comprends...

J’écoute un peu distraitement le bavardage de Trophime. J’ai hâte d’arriver à Genève pour mettre au point mon article que je construis en ce moment. Je le vois très bien. D’abord en titre: «Un prince qui ne veut pas régner.» Au-dessous: «Les mystères d’une Cour en exil.» Puis, des alinéas: «Comment on garde le Prince», «Les policiers dans le jardin», «Le Prince s’habitue au commandement», «Ce qu’il confie en se disant un «officier de service», etc...

Ces sous-titres-là ou d’autres, que j’imaginerai à mesure.

Ce travail accompli, je monterai dans une automobile, je franchirai la frontière et je m’arrêterai pour télégraphier à Paris dans le premier bureau de poste français que je découvrirai...

Toutefois, Ozilie me demande. N’est-ce pas Son Altesse qui éprouve quelques remords de ses confidences et qui a changé d’avis. C’est bien regrettable, Monseigneur, mais votre confession est, autant dire, en route...

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