‹ Les dieux de la tribuChapitre 20 sur 31 · III

III

A QUOI SONGE UNE «DAME D’HONNEUR»?

--Vous voilà enfin! m’accueille Ozilie dès qu’elle m’aperçoit. Vous avez bien dormi?

--Il dormait mieux ici, Mademoiselle, intervient Trophime.

--Assez, «Votre Noblesse»...

--En vérité, reprend Ozilie, vous avez l’aspect peu engageant d’un monsieur qui s’est mal reposé et qui n’a pas pu se laver.

C’est curieux comme elle s’exprime correctement. Je le constate une fois de plus ce matin, parce que je sais à présent que Mlle Ozilie de Wicheslaw n’est autre que Mlle Isabelle Chenoncay et lorsque Mlle Ozilie commet des fautes d’accent ou de français, c’est avec l’autorisation de Mlle Isabelle.

--Mademoiselle, recommence Trophime, pour le faire venir jusqu’ici, je lui ai promis que vous lui offririez une tasse de café au lait.

Je proteste aussitôt:

--Quelle plaisanterie!

Mais Ozilie rit sans retenue.

--Allez vous laver chez Trophime, dit-elle. Et prenez le café avec elle...

--Vous voyez!... triomphe Trophime. Suivez-moi. Je prendrai de nouveau le café avec vous, pour vous tenir compagnie.

Tandis que Trophime me verse de l’eau dans une cuvette et ne paraît pas du tout disposée à s’éloigner, je pense que le meilleur moyen de l’obliger à me laisser seul, c’est de lui poser une question très indiscrète:

--Pourriez-vous me dire pourquoi Mlle Isabelle qui est française se dit d’origine autrichienne et se fait appeler Ozilie de Wicheslaw?

--C’est une devinette?... Ce n’est pas mon côté fort. J’aime mieux les rébus...

--Mais non! Je vous demande...

Je répète:

--Pourriez-vous m’expliquer pourquoi Mlle Isabelle qui est française...

--Vous feriez mieux de vous barbouiller la figure, le nez, les cheveux et l’estomac...

--Oui, tout de suite. Mais dites-moi...

--Est-ce que vous auriez peur de l’eau, par hasard?...

--Pourquoi? Mademoiselle...

--Parce que vous regardez l’eau sans vous laver.

--Vous ne voulez pas me répondre?

--Ça vous intéresse beaucoup? s’étonne Trophime.

--Un peu.

--Un peu, seulement?

--Un peu plus qu’un peu.

--Eh bien, je vous le dirai un autre jour.

--Mais quand? Moi, je retourne à Paris ce soir!

--Ne partez pas... D’ailleurs, je vous connais, vous reviendrez.

--Je ne vous trouverai plus.

--C’est bien possible. Et si moi je vous disais: je veux savoir ce que vous allez bricoler à Paris?

--Je n’ai rien de caché pour vous: je vais diriger le bureau politique du Prince.

--Seigneur! il n’y avait donc pas assez de gaffes auparavant!

Sa première surprise calmée, Trophime me rassure:

--Vous nous reverrez à Paris, vous nous reverrez...

Je suis entêté. D’ailleurs Trophime ne s’en va pas. J’insiste. Enfin, elle se décide:

--Lavez-vous. Je vais vous expliquer pendant ce temps. Mademoiselle qui a de la fortune avec un oncle qui possède en France et à Wien plusieurs domaines, des maisons à Paris, ne veut pas qu’on le sache, parce qu’elle ne rencontre autour d’elle que des épouseurs qui viennent pour son argent. Alors. Mademoiselle garde ce nom d’Ozilie et son titre qu’elle tient de la Cour, autrefois, du temps de la splendeur et elle se présente comme dame de compagnie de Mlle Isabelle ou institutrice de la famille Chenoncay, vous comprenez?... Jurez-moi le secret, maintenant...

--Pour toujours?

--Oui. Jusqu’au mariage de Mademoiselle...

Mais à présent qu’elle a commencé, Trophime ne s’arrête plus.

--Elle est très bonne, Mademoiselle, très douce, et très... réservée, c’est ça, réservée... Mais pleine de volonté. J’ai tort, moi, de la contrarier. Je sais qu’elle ne cède jamais. Mais quand même, je résiste...

J’écoute. J’ai pris le parti de faire ma toilette sans m’occuper de Trophime, pas du tout gênée, d’ailleurs. Elle coupe toutefois ses éloges sur Mademoiselle par quelques remarques de choix qui me concernent:

--Vous laissez du savon derrière les oreilles... Voulez-vous que je passe l’éponge sur votre rein? Ici, nous n’avons pas de baignoire. C’est dommage, vous seriez plus vite nettoyé...

--Vous avez une grande force d’inertie...

--Qu’est-ce que c’est que ça? s’inquiète «Trophimova».

--C’est une sorte de force modératrice que l’on emploie dans certains pays pour arrêter de trop brusques élans. Ainsi, certaines compagnies de chemins de fer orientales diminuent-elles le nombre des accidents.

--Je ne sais pas. J’ai quelques qualités. Celle-là aussi, peut-être, approuve Trophime avec bonne grâce.

«Mais vous êtes habillé... Voici Mademoiselle qui va vous parler... N’oubliez pas: vous m’avez juré le secret jusqu’à son mariage...

Ozilie de Wicheslaw apparaît, sans avoir frappé, à la porte de communication. Elle a quelques précisions à me demander. C’est elle qui paraît embarrassée et non pas moi. Elle m’aborde avec une brusquerie volontaire:

--Vous connaissez beaucoup de monde à Paris... Ne protestez pas... vous devez avoir ouï parler d’un délégué de Son Altesse, M. Jacques Wisel... Vous avez déjà entendu prononcer ce nom?... Par hasard?...

--Comment est-il?

--Des cheveux gris... plus fort que vous, oui. Pas aussi grand. La ressemblance s’arrête-là. Il a l’air très bienveillant, intelligent, spirituel, aimable...

--Je vois, dis-je... Des yeux très doux... C’est bien celui que je connais, l’historien...

Et comme je n’ajoute rien, Ozilie se tait.

L’intérêt qu’elle témoigne à Wisel, qu’est-ce que cela signifie? Suis-je le premier à m’apercevoir d’un événement dont Ozilie elle-même se rend actuellement mal compte. Je la remercie de son hospitalité, mais elle ne m’entend pas. Soudain:

--Vous allez à Genève? Je suis indiscrète, mais pourquoi? Oh! quelqu’un vous attend à l’hôtel. C’est ça, une jeune personne.

--Pas du tout, Mademoiselle, un de mes amis.

--Je ne veux rien savoir. Et vous resterez longtemps? Selon les désirs de cette personne? C’est gentil de se conformer ainsi à ses volontés...

Je parviens à interrompre ce discours:

--Certes, c’est un ami d’importance, intelligent, dévoué, bienveillant, plein d’indulgence, moins grand que moi, plus fort...

--Que voulez-vous dire? interroge Ozilie.

--Rien, si ce n’est que je vais, maintenant, rejoindre à l’hôtel où il m’attend, mon ami Jacques...

--Son nom ne m’intéresse pas... intervient encore Ozilie.

--Wisel.

--Comment! Il est à Genève! Et pour quoi faire?

--Je l’ignore, Votre Noblesse.

Je salue sans plus attendre, pas du tout mécontent de ma petite mise en scène. Je suis déjà loin quand je me retrouve dans le parc, à la recherche de la sortie. Un officier que je rencontre m’indique la bonne voie:

--Suivez l’avenue du roi Conrad... Puis à gauche.

Oui, mais qui m’expliquera l’intérêt persistant de Mlle Ozilie pour Jacques Wisel? Je ne le sais pas, je crois le deviner...

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