‹ Les dieux de la tribuChapitre 21 sur 31 · IV

IV

LONLAY A GENÈVE

A Genève, une bourrasque se prépare. Déjà la pluie glisse régulière, maîtresse des rues désertes.

Je fais arrêter ma voiture non devant l’hôtel où j’ai retenu ma chambre, mais quelques mètres plus loin, près d’un café. Personne sous la toile de la terrasse assombrie, si ce n’est, dans un coin, un homme en pardessus noir à qui un chapeau de paille enfoncé sur les yeux inflige un air de comique en détresse.

Et j’ai la surprise de reconnaître M. Floriant de Floriot.

--D’où venez-vous? m’interroge-t-il comme s’il s’éveillait.

--D’une petite expédition.

--Vous n’avez rien découvert en dehors de l’orage?

--Et vous, vous avez tout ce que vous désirez?

--Tout, c’est beaucoup dire. Mais suffisamment.

Je me mets à l’abri sous la véranda. Toutefois, je ne m’assieds pas. Pourquoi diable M. Floriant est-il venu à Genève.

--J’ai d’abord demandé à voir le Prince. On m’a montré plusieurs huissiers, mais pas de Prince.

Je demande:

--Que vous ont raconté les huissiers?

--Que la monnaie française n’est pas aussi dépréciée qu’on veut bien le colporter, à la condition d’en donner beaucoup à la fois comme pourboire.

--Vous n’avez pas d’autres précisions?

--Si, répond M. Floriant. Des gens très courtois nous renseignent. Nous savons ainsi tout ce qui se passe à la Cour, et aussi là-bas, dans le petit pays en révolution.

--Comment ça?

J’insiste, l’air indifférent si possible, troublé quand même par l’ironique tranquillité de M. Floriant.

--Nous avons en ville un bureau officiel et politique qui nous remet des notes, des télégrammes et tous les commentaires désirables.

--Vous me rassurez! Et vous télégraphiez ces communiqués qui affirment que le Prince combat à la tête de ses partisans et se fera tuer plutôt que de céder le territoire conquis.

--Le représentant du chancelier est très aimable, réplique M. Floriant, abandonnant le ton de la plaisanterie. Nous avons appris...

--Qui ça, vous?

--Nous sommes trois en me comptant, le gros Georges et le vieux Paul...

--Que font-ils?

--Ils jouent aux cartes. Nous avons donc appris en temps utile le départ clandestin du Prince, son arrivée dans son royaume, l’enthousiasme, etc... Quant à la cour qui était près de Genève, nous savons qu’elle a suivi Son Altesse. Vous le saviez aussi?

--Oui, on me l’a dit également.

--Vous ne l’avez pas cru, continue M. Floriant. Alors, vous avez voulu vous rendre compte vous-même. Vous revenez maintenant... A quoi bon courir les chemins quand on trouve tout à sa portée? Que savez-vous de plus que moi?

--Peu de choses, en vérité. Si ce n’est que j’ai obtenu une entrevue avec le Prince.

--Avant son départ? s’étonne M. Floriant.

--Non, ce matin.

--Vous plaisantez! Le Prince n’est plus en Suisse depuis huit jours au moins.

--Demain soir, peut-être, le Prince aura quitté la Suisse. Mais aujourd’hui, il n’a pas bougé.

--Enfin! conclut M. Floriant résigné et peu soucieux de contredire un camarade, si vous en êtes persuadé! Rien ne ressemble plus à un Prince en exil qu’un dignitaire proscrit. D’autre part, je ne peux pas me démentir, même si votre nouvelle est vraie. Nous sommes plusieurs ici, envoyés de Paris et nous donnons tous les mêmes nouvelles puisées aux mêmes sources. Nous faisons donc la vérité.»

Je connais cette antienne: pas de frais, pas de zèle superflu, pas de démarches compromettantes, pas d’enquêtes dangereuses. Il n’y a qu’à attendre la version officielle. C’est plus commode et l’on ne court ni risques, ni désagréments. Correspondant de guerre, on allonge les communiqués que l’État-Major--quel qu’il soit,--vous fournit avec de pittoresques impressions plus ou moins personnelles, envoyé auprès d’un ministre tout puissant ou d’une Altesse déchue, on reproduit sans abuser des commentaires les contre-vérités qui sont si aimablement fournies...

--Jacques Wisel est inquiet, ajoute M. Floriant.

--Il me cherche?

--Il est étonné de ne plus vous voir revenir...

--Je vais le rassurer.

M. Floriant qui s’accommode de la solitude n’essaie pas de me retenir.

Je rentre à l’hôtel. Des femmes dans des manteaux garnissent le hall. Elles regardent la pluie qui s’attarde aux vitres sans rideaux. Des hommes fument. Les plus gros parlent allemand. La plupart s’expriment en anglais. Rendez-vous cosmopolite.

Jacques Wisel est sorti. Je me retire dans ma chambre et je commence à écrire. Je compose deux longs télégrammes que je me propose d’envoyer à quelques minutes d’intervalle, le premier relatif à mon «entrevue avec le Prince», le second aux confidences de la «dame d’honneur». Je termine ces rapports écrits, lorsque Wisel se fait annoncer:

--Qu’il entre!

Et sitôt que l’historien apparaît, je lui déclare sans autre préambule:

--Voulez-vous me rendre le service de relire pour moi ces feuillets? Vous serez au courant. Je vous fournirai ensuite les renseignements que vous désirerez, c’est-à-dire tout ce que l’on ne peut pas confier au télégraphe...

--Vous n’allez pas télégraphier d’ici, de Genève? J’ai une voiture découverte. En moins d’une heure nous aurons franchi la frontière. A Bellegarde, vous n’avez à redouter ni le change ni la censure.

--C’est aussi mon avis. Vous m’accompagnez?

--Avec plaisir. J’en ai assez de distribuer du pain aux mouettes du lac et de contempler les avenues et ces hôtels pour étrangers. Mais cette «Grande Marche» où est-ce?

--Ce n’est qu’un nom que les partisans du Prince ont donné à la propriété de cet aimable exilé.

--Vous avez retrouvé Mlle Ozilie?

Je songe, pour moi seul!

«Il ne l’a pas encore oubliée».

--Sans la chercher. Elle m’a d’ailleurs demandé de vos nouvelles.

--Que lui avez-vous répondu?

--Que vous étiez à Genève.

Wisel ne dissimule point un geste de surprise et d’embarras.

--Que fait-elle?

--Elle demeure actuellement dans un pavillon du Palais réservé aux dames, avec sa camérière Trophime Trophimova.

Je me souviens à ce moment que j’ai promis à Trophime de ne pas révéler ce qui unit Ozilie à Isabelle. Je termine aussitôt pour ne plus toucher à ce sujet:

--Je vous avouerai que c’était surtout le Prince qui m’intriguait.

· · ·

Dans l’automobile, la conversation s’attarde sur les télégrammes que j’ai écrits. Jacques Wisel les commente:

--Intéressante votre rencontre, la nuit, avec cette Majesté que l’on croit, que Floriant de Floriot et quelques autres croient dans son petit royaume en révolution. Mais les confidences de la dame d’honneur, c’est Ozilie, n’est-ce pas?

«Voilà où il voulait en arriver.»

J’explique à haute voix:

--Non. C’est un arrangement des papotages de Trophime.

--Mlle Ozilie, vous n’en parlez pas?

--Pas du tout!

Mais pour moi, je me répète: «Décidément il y pense!»

--Pourquoi?

--Pourquoi? Mais afin de ne pas la compromettre. Elle a été d’ailleurs à mon égard très cordiale, très obligeante. Elle m’a permis de dîner avec Trophime.

--Trophime?...

--Sa dame de compagnie. Car Ozilie, dame de compagnie a droit, à la cour, à une dame de compagnie. Ozilie m’a donné l’occasion de rencontrer le Prince. Ce matin encore, elle m’a offert du café pour mon déjeuner.

Il faut bien noter que ce n’est pas tout à fait ainsi que les événements se produisirent. Mais on n’est pas contraint de se perdre dans les détails.

--L’étrange petite personne, constate Wisel.

Nous baissons la tête pour parler et aussi parce que le vent dans cette voiture, nous attaque en plein visage.

--Qui est-ce, en réalité?

J’ai l’air de parler tout haut, pour moi-même. Je reprends:

--Je n’avais pas le loisir de m’en soucier. Mais j’y songe. Par instants, je crois que j’aurais dû la placer dans mon récit. Elle y avait sa part. Elle y aurait apporté tout un appareil romanesque. Toutefois, j’étais obligé de la montrer un peu différente. Pour qu’on ne la reconnaisse pas trop et aussi pour ne pas l’affliger. Il fallait la présenter plus jolie, d’abord. Est-elle même jolie? Vous le savez? On ne peut pas l’affirmer. Elle n’est indifférente à personne, voilà la vérité... Notre chauffeur se jette dans les tournants comme s’il voulait se suicider.

Nous sommes renvoyés l’un sur l’autre, suivant les coudes de la route? Je continue cependant:

--Si elle est sympathique à certains, à d’autres elle est tout à fait antipathique. Et c’est ce qui lui octroie ce caractère abrupt et difficile. Même quand on la connaît un peu mieux, on reste longtemps sans savoir si l’on deviendra son ami ou son ennemi. Cependant, un jour vient où il faut prendre position de gré ou de force.

--Vous n’avez pas eu le temps de l’étudier, mais vous l’analysez assez bien, remarque Wisel.

--Je l’ai vue tout de même à l’œuvre, avec moi, avec Trophime, avec le Prince.

Ce que je crois encore, mais garde pour moi seul, c’est que tout d’abord Ozilie m’a déplu. Pourquoi? Pour les mêmes raisons, sans doute, qui la rendent inoubliable à Jacques Wisel et à Pierre Caussanges. Les plus fortes passions ne sont pas inspirées aux hommes par les plus belles femmes ni par les plus triomphantes. Au contraire, il semble que les folies les mieux conduites ou les incartades les plus inattendues hors des routes tracées s’accomplissent souvent à cause de personnes que nos voisins et nos amis déclarent tout à fait sans danger. Ce qui permet au commun des spectateurs de s’embrouiller davantage dans les contremarches de ceux qu’ils observent et qu’ils jugent.

--Et les lettres du Prince? demande Jacques Wisel.

--Nullement question.

--Et les délégués?

--Histoire terminée. Voici un arrêt. La frontière. Nos papiers.

La voiture s’arrête quelques instants sur cette route où des courants d’air s’échangent près des poteaux indicateurs.

--De ces délégués, Ozilie en a parlé au Prince, dit-il, lorsque l’automobile fut repartie. Le Prince a répondu: «C’est encore une maladresse de mon premier ministre». Je ne sais rien de plus.

--Ne pourrais-je pas voir un peu cette cour et ce Palais?

--On tâchera... Voyons. Mes deux télégrammes en partant cet après-midi, 19 octobre, arriveront à Paris ce soir. Ils paraîtront, le premier demain samedi 20, et le second, dimanche... Nous rentrerons ce soir, si vous voulez, à Genève, pour attendre les événements.

--Vous tenez à revoir le Prince? demande Wisel.

--Non. Je dois acheter des cartes postales pour Trophime et j’espère bien rencontrer de nouveau Mlle Ozilie.

--Pour quoi faire?

--Simple curiosité. Du moins, jusqu’à présent. Aucune arrière-pensée. Et puis, quelque chose m’avertit que Mlle Ozilie ne sera pas mécontente de vous retrouver.

--Que voulez-vous que je lui dise?

--Rassurez-vous: elle sait parler.

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