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CINQUIÈME PARTIE - I - L’AUTEUR RESPONSABLE

LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE

Quelle magnifique diversité il y a parmi les hommes! Et savez-vous une besogne plus attachante que d’étudier les conditions où se créent leurs variétés?

Maurice Barrès.

Il y a des lieux tout à fait malsains.

Jacques Wisel et Lonlay-Labbaye, rentrés la veille au soir de Bellegarde, achevaient de déjeuner en compagnie de Floriant dans un restaurant cosmopolite de Genève où ne s’aventurent jamais les vrais Genevois, lorsqu’une femme dont le visage disparaissait sous un chapeau blanc s’approcha de leur table.

Lonlay le premier l’aperçut, mais ne témoigna pas de surprise.

--Que désirez-vous, Mademoiselle? dit-il.

Trophime Trophimova, reconnaissant le «délégué», commença d’une voix rapide, mais sans éclat:

--Enfin, je vous découvre. Tout à l’heure, Mademoiselle va venir. Ici même, oui. Préparez-lui une place parmi vous comme à une amie que vous attendez. Car vous l’attendez, comprenez-vous. Il se passe de graves choses à la maison des fous costumés.

--Qu’y a-t-il donc? interrogea Lonlay qui s’efforçait d’être calme et tenait à faire preuve de son sang-froid surtout en présence de Wisel et de Floriant.

--Le Prince et le premier ministre sont furieux. Le Prince surtout.

--Evgueny n’est pas content. Pourquoi?

--Mais alors, le Prince est en Suisse! s’étonna Floriant de Floriot.

--Il se réveille celui-là et c’est pour crier. Racontez-moi, Trophime.

--Non Monsieur, tous les indigènes du traktir nous regardent.

--C’est parce que vous êtes debout et votre chapeau blanc les rend malades d’admiration. Asseyez-vous!

--Non. Il faut que j’aille chercher Mademoiselle. Elle attend dans une voiture, tout près.

--Devant notre hôtel? demanda Wisel.

--Non, Monsieur. A votre hôtel, il y a un garçon d’étage qui est dignitaire à la cour quand il a fini son travail en ville. Il vous connaît et nous aussi.

--Ceci m’explique bien des choses. Mais enfin, reprit Lonlay, pourquoi ces messieurs sont-ils mécontents?

--On sait tout au Palais, répliqua Trophime. On sait ce que les journaux de Paris racontent sur le Prince qui ne veut pas régner et qui se cache en Suisse. On sait ce qu’il a dit à un envoyé spécial et ce qu’il pense des gens de son entourage. Mademoiselle vous racontera mieux.

Trophime s’en alla. Les trois hommes se regardèrent. Lonlay ne disait rien. Le retentissement que provoquait son article dépassait ses prévisions, ou plutôt l’engageait sur une piste qu’il n’avait relevée sur aucune carte des possibilités.

Jacques Wisel se mit à boire deux fois de suite. Ainsi trahissait-il son agitation. Toutefois, il se surveillait avec force. Dans quelques minutes, Mlle Ozilie allait apparaître. Et il s’étonnait, une fois de plus, de penser avec tant de violence à cette jeune fille. Mais la nouvelle qu’il apprenait, si elle déterminait chez lui un brusque bouleversement, ne lui enlevait rien de son apparence réfléchie: Mlle Ozilie ne discernerait que ce qu’il voudrait lui permettre de lire.

Quant à Floriant de Floriot, il ne dissimulait pas son inquiétude. Il répétait de diverses manières des remarques de ce genre:

--Le Prince était donc en Suisse et non dans son pays! Il y a deux jours que je télégraphie le contraire. Qu’est-ce qu’on nous fait raconter!

--Voilà bien les dépêches officielles...

--Je ne savais pas!...

--Vous ne m’avez pas cru, répliqua Lonlay. Et le premier jour, vous m’avez répondu: «A quoi bon courir les chemins quand on a tout à sa portée.» Souvenez-vous!

--Je ne suis pas le seul, conclut Floriant de Floriot qui cherchait à se rassurer. Alors, ça finit par imposer une vérité.

· · ·

Une femme entra, puis une autre toute habillée de noir, dans un ample manteau de voyage. Elle paraissait grande et mince. Lonlay ni Wisel ne reconnurent Mlle Ozilie; mais ils aperçurent Trophime. Les trois hommes sans hésiter, se levèrent...

Sitôt assise, Mlle Ozilie parla:

--Trophime vous a déjà conté l’essentiel. Je suis venue tout de même. Bonjour, Monsieur, dit-elle en tendant la main à Wisel.

Elle reprit:

--Quel grand sujet d’étonnement pour moi de vous rencontrer ici. Mais c’est surtout à Monsieur--elle désignait Lonlay--que je dois tout d’abord parler.

--Je ne vous présente pas votre voisin, M. Floriant de Floriot, intervint discrètement Lonlay. Vous êtes censée le connaître comme vous nous connaissez tous.

--Ne présentez pas, merci. Je connais désormais M. Floriant de Floriot.

Et elle examina d’un coup d’œil Floriant. Elle le jugeait fonctionnaire paisible, mal construit au surplus pour supporter sans défaillance les gaz asphyxiants des villes. Puis:

--Voici que tout à l’heure, donc, le Prince Evgueny--que Dieu conserve, n’est-ce pas?--vient me voir, tout écumant et enragé, et me demande:

«--Vous êtes l’amie et la complice de ce garçon qui a écrit sur moi à Paris, des stupidités?

«D’abord, je ne comprenais pas. Il y a tant de garçons capables d’écrire à Paris des stupidités. Je dis:

«--Quel garçon?

«Je vous fais la grâce de ne pas sténographier ici toute notre conversation. Je devine à la fin que ce garçon c’était vous, Monsieur Lonlay, que le Prince voulait désigner.

«--Mais non, dis-je au Prince, ce garçon est un de vos délégués à Paris. Je le sais. Et c’est comme ça que je l’ai rencontré.

«--Un délégué? Pas à moi! interrompt le Prince. Enfin, voilà, ajoute-t-il. On a imprimé sur moi des choses folles. Pas du tout ce que je voulais.»

«Le Prince m’a montré votre article...»

--Comment? Mon article? s’étonna Lonlay, surpris sincèrement que son télégramme expédié la veille, paru le matin à Paris, fût déjà connu en Suisse.

--Oui, un article où l’on racontait que le Prince ne voulait pas régner, qu’il préférait vivre paisiblement en Suisse que de se faire tuer au milieu de ses partisans... Enfin, des commentaires très aimables, comme ça...»

Puissance de la voix humaine, sortilège intraduisible. Jacques Wisel écoutait et regardait. La sympathie affectueuse que l’on éprouve pour certaines cantatrices et comédiennes à la voix prenante... Et pour ces femmes qui chantent aux carrefours plébéiens..., Wisel la concevait tout d’un coup. Il n’entendait qu’assez mal ce que contait Ozilie, mais il était conquis par le charme de cet accent étranger et pittoresque.

--Il faut que vous sachiez, reprit Ozilie. Un typographe d’une imprimerie de Genève qui est dignitaire de la Cour.

--Lui aussi! remarqua Lonlay.

--... a pu obtenir des épreuves d’un télégramme envoyé de France. Ce télégramme est le texte complet de l’article d’un journal parisien. Le typographe a remis au chancelier ces épreuves que demain tous les «canards» de la ville vont reproduire.

«J’ai compris, à partir de ce moment-là, que nous étions un peu suspectes à la Cour...

--Qui? Vous?

--Moi. Et encore Trophime qui m’a dit: «Je vais prévenir M. Lonlay. Ça l’intéressera.» Le Prince, de son côté, m’a déclaré:

«--Si ce n’est pas le garçon à qui vous avez donné un asile de nuit, c’est un autre. Et il m’a cité d’abord votre nom, votre adresse ici.

--Comment sait-il?

--Par le garçon d’étage de votre hôtel.

--Qui est dignitaire à la Cour?

--Précisément. Il m’a cité encore le nom de M. Wisel. Alors, j’ai voulu accompagner Trophime à Genève. Voilà comment nous sommes arrivées... Non, ne remerciez pas. Réfléchissez et agissez vite.

Elle les regardait et ne mangeait pas. Elle paraissait vraiment anxieuse. «Une femme, songeait Lonlay, ne peut être ainsi bouleversée que pour trois causes: on lui a pris son collier, son chien ou son amant.»

--Maintenant, continua Mlle Ozilie, je crois que c’est M. Wisel que l’on poursuit et que l’on veut arrêter.

--Pourquoi arrêter Wisel? demanda Lonlay.

--Parce qu’il est responsable des stupidités--excusez-moi, Monsieur--qui sont imprimées à Paris.

--C’est toujours le garçon d’étage qui a fourni ces renseignements. Mais comment arrêter Wisel? reprit Lonlay.

--Je ne sais pas. Mais ils pourront.

--Ils pourront!... répéta Lonlay en riant.

--Vous ne les connaissez pas du tout. Vous ne vous rendez pas compte de l’agitation furieuse qu’il y a au Palais. Et ce soir, quand on vendra dans les rues les journaux de Paris arrivés avec le train! Et demain, 21 octobre, quand la suite paraîtra: «les confidences»... je ne sais plus...

--«D’une dame d’honneur», compléta Lonlay.

--Comment savez-vous?

--Parce que je sais. Nous savons. Tout le monde est au courant.

--Oui. Vous venez de m’avouer: c’est vous l’auteur responsable. Eh bien, il vous faut fuir tout de suite.

--Ils ne m’arrêteront pas.

--Non. Mais il y a la vengeance, la punition comme ils disent. Un coup de pistolet dans la rue; dans votre chambre, le poison; dans l’escalier, la chute. Après, on déplore: «Comme c’est regrettable un accident!». Fuyez donc! Auparavant, quelle dame d’honneur avez-vous interrogée? Vous n’avez vu que Trophime. Mais ce n’est pas...

--Rassurez-vous: c’est une transposition adroite, mais vraie...

--Grand Dieu, qu’est-ce que cela signifie? Enfin, si vous vous comprenez. Une autre chose comique... Le Prince m’a reproché d’avoir scandaleusement fait dormir sous ma toiture mon fiancé... Vous ne connaissez pas mon fiancé, d’après le Prince?...

--Je ne vois pas, avoua Lonlay.

--Vous ne voyez pas! C’est compréhensible. Mon fiancé, eh bien, c’est vous! N’est-ce pas! C’est vaudevillesque.

Lonlay ne souriait qu’à demi. Wisel s’amusait. Floriant ouvrait de grands yeux. Mlle Ozilie n’insista pas. Elle reprit:

--M. Wisel n’est pas le responsable. Cependant, il doit partir, car ces Messieurs ne savent pas et ils pourraient faire une prodigieuse erreur irréparable. Donc, fuyez, Monsieur Wisel.

Lonlay ne laissa pas à Jacques Wisel le temps de répondre. Déjà il s’adressait à Floriot.

--Vous qui connaissez ces Messieurs du bureau politique vous devriez aller jusque chez eux. Ils vous donneraient un de leurs petits communiqués habituels. Ce sera, cette fois-ci, un démenti aux journaux de Paris.

--A un journal de Paris, rectifia Ozilie.

--Ce démenti, nous l’enverrons à nos journaux en spécifiant l’origine. Quant à vous, Wisel, vous devriez partir comme on vous le conseille.

--Mais Mademoiselle, que va-t-elle devenir? demanda celui que tout le monde renvoyait ainsi aux frontières.

--Nous ne sommes encore ni au secret, ni arrêtés, expliqua Ozilie. Mais où aller? Je suis sûre qu’il y a des barrages près des douanes. Le mieux, pour nous, est de rentrer paisiblement à la «Grande Marche». A l’heure présente, on nous croit évaporées, n’est-ce pas? Donc coupables. Nous rentrons, Trophime et moi, avec des provisions, des marchandises que nous aurons prises à Genève. Nous avons l’air bien sages. Donc, nous ne sommes pas coupables. C’est encore à la «Grande Marche» que nous serons le plus en sûreté.

--Je vais au bureau politique, annonça Floriot.

--Et moi, commander pour une nouvelle promenade notre voiture d’hier, ajouta Lonlay.

Les deux hommes se levèrent laissant Ozilie, Wisel et Trophime ensemble. Trophime ne perdait pas son temps. Elle avait cueilli dans chacun des plats qui garnissaient la table: l’omelette de Floriant, le gigot de Lonlay, les petits pois de Wisel, les hors-d’œuvre de quoi emplir son assiette. Elle mangeait avec méthode.

--Je vois que les voyages vont recommencer, conclut-elle.

Mais Ozilie ni Jacques Wisel ne l’écoutaient. Ils parlaient...

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