‹ Les dieux de la tribuChapitre 23 sur 31 · II

II

LA «PETITE DISCIPLE»

--Comment vous remercier?

Ce furent les premiers mots de Jacques Wisel.

--De quoi? demanda Ozilie.

--De ce que vous avez fait pour nous, pour moi...

--Ne me remerciez pas.

La sécheresse d’Ozilie était visible. Sécheresse ou prudence sur le qui-vive? Cette attitude reparaissait ainsi chaque fois que la jeune fille se trouvait devant un inconnu. «A qui en veut-il, celui-là?» semblait-elle dire. Et elle ne reprenait quelque assurance qu’en se montrant agressive.

--Qui sait? rectifia-t-elle. Peut-être mes craintes sont-elles mal bâties.

--Enfin, elles m’ont valu cette chance inespérée: vous revoir.

--Mais rien de plus naturel, répliqua Ozilie. N’êtes-vous pas, vous aussi, délégué de Son Altesse? Donc idoine à revenir par ici. Et par conséquent à me rencontrer.

--C’est exact, concéda Wisel en souriant.

--Pourquoi souriez-vous? A cause de mes erreurs de français?

--Ne croyez pas...

--Alors, que dois-je croire?

--C’est parce que vous paraissez trouver toute simple une rencontre aussi inattendue que celle-ci.

--Cependant, je devais revenir à Genève et vous aussi.

--Moi, passe encore. Mais vous? demanda Wisel.

--Et les lettres du Prince, celles qu’il exigeait et que je voulais lui remettre moi-même. Oubliez-vous?

--Je n’ai pas oublié. Et à présent, ces lettres?

--L’affaire des lettres est terminée. Gina--vous vous souvenez--à qui j’écrivais aussi quelquefois est invisible. Si la fille du chancelier ne cherche pas à me voir, moi non plus. Mais je retournerai à la Grande Marche, par point d’honneur. Pour crâner, comme vous dites...

--Mais je ne dis rien!

--... dans votre langue française.

--Vous n’avez pas peur de retourner à la Grande Marche.

--Pourquoi peur? Puisque c’est une question d’honneur. Mais je n’y resterai pas... Où j’irai? Vous avez donc bien envie de le savoir? J’irai sans doute, à Wien, en Autriche, puis en Italie.

--Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris?

--D’abord parce que mes passeports ne sont pas prêts pour France. Deuxième raison. Parce que, et vous n’y songez plus je constate, je suis une institutrice modiste... non, modeste et que je dois gagner mon pain quotidien où l’on m’envoie. Seigneur! et ce M. Lonlay qui ne revient pas avec sa grosse voiture!

--Lonlay est allé quérir une voiture?

--Oui. Pour vous emmener...

--Pour m’emmener?... Vous êtes pressée de me voir partir?

Ozilie répliqua sans avoir l’air d’y entendre malice:

--Très pressée. Votre existence est en danger.

--Que peuvent-ils contre moi?

--Beaucoup de choses et vous rien du tout contre eux. Vous, ils vous connaissent. Vous, vous n’en connaissez aucun? Pourriez-vous seulement dessiner la tête du garçon de l’étage qui vous surveillait?

Wisel ne fit pas d’objection. Il s’inclina même:

--Penser que je vous retrouve aujourd’hui et c’est pour vous perdre tout de suite. Je n’ai jamais oublié le jour où nous nous sommes rencontrés.

Trophime, sans se soucier de cette conversation, avait commandé du thé et des liqueurs. Son repas était terminé. Elle jugea opportun de s’informer auprès de Wisel:

--Vous préférez du café, peut-être? Bon! Du café aussi.

--Quel jour était-ce donc? s’étonna Ozilie répondant à Wisel.

--C’était le 12 octobre.

--Il y a huit jours.

--Que d’événements en huit jours. Si vous saviez comme j’ai été heureux de vous apercevoir tout à l’heure.

--Parlez plus bas, vous allez déranger la méditation de Trophime.

--Vous vous moquez de moi?

--Un peu, sans doute. Pourquoi vous croyez-vous obligé, Monsieur Wisel, de me débiter des politesses françaises? Parce que nous sommes tous les deux, parce que c’est la seconde fois que nous nous rencontrons, parce que Trophime ne vous écoute pas...

--J’entends très bien, interrompit Trophime. Mais ça ne m’intéresse pas.

--Ce ne sont pas des politesses, croyez-moi... Je m’exprime si mal.

--Alors, ne parlez plus. Sinon, dans vingt-cinq secondes, vous allez me jurer que vous m’aimez, que vous n’aimez que moi. Ne protestez pas. Si vous saviez ce que j’entends par amour. Je suis très intolérante, vous savez. Je retiens tout. Pas d’accommodages. Les hommes se contentent du relatif. Ils sont plus sages, dit-on. Eh bien, je ne suis pas sage, voilà. En vérité, c’est parce qu’ils y trouvent avantage.

«Et j’en ai tant vu qui s’amusaient autour de moi, avec ce sentiment-là. Je vous en prie, Monsieur Wisel, demeurez comme je vous ai imaginé. Ne vous croyez pas condamné à des galanteries parisiennes.»

--Vous vous trompez, Mademoiselle. Mais je constate que vous avez sur les Français des idées toutes faites...

--Non. Pas uniquement sur les Français, Monsieur Wisel. Ah! voici Monsieur Lonlay!... Non, ce n’est pas lui...

Cette froideur calculée et irascible que cachait-elle? Wisel s’en serait aperçu si lui-même n’avait été interdit par les vives ripostes d’Ozilie. Cependant, la jeune fille récupéra cette maîtrise de soi qui lui était chère et, pour atténuer l’accent de ses paroles, elle avoua:

--Oui, je vous taquine. Mais je conçois que vous êtes content parce que je suis venue à Genève, ainsi, pour l’avertissage.

--... ment... rectifia Wisel, presque malgré lui.

--Vous dites?... ment?... Ah! oui, c’est vrai: l’avertissagement.

--Non: l’avertissement.

--Ah! je suis heureuse! s’écria Ozilie. Vous vous souvenez que nous devions nous promener ensemble pour des leçons à donner et à recevoir. Vous m’auriez rectifié. J’en ai un pressant besoin. J’aurais été votre petite disciple. Expliquez-moi encore. Doit-on prononcer: révolte ou «révoltage»? «Émotionner», est-ce que cela est convenable? Ce matin, Trophime m’assurait qu’il n’y avait pas de raison pour qu’on ne dise pas: «émotionnement», puis «émotionnementer quelqu’un». De même «réceptionnement», puis «réceptionnementer». Ainsi de suite parce que la langue française suit le progrès de l’évolution.

«Mais il y a un langage international. Vous ne le nierez pas. Aussi, cela m’irrite en France, quand vous écrivez: Guillaume. Qui ça, Guillaume? Il n’y a que Guillaume Apollinaire. C’est pour faire entendre le Kaiser allemand, quand c’est Wilhelm pour tout le monde. Vous dites cependant: Wilhelmine. Pourquoi pas «Guillaumette»? Et encore Londres quand il y a London; Gênes pour Genova, Florence quand il faut Firenze...

--Doit-on prononcer Paris ou Parisse? demanda ingénument Wisel. Car il n’y a que les Français--si peu de chose en somme--qui disent: Paris.

Elle sourit, mais ne répondit pas. Elle regardait Jacques Wisel qui semblait ne voir que la porte d’entrée du restaurant. Trophime n’était plus à leur table. Où pouvait-elle bien se tenir? Il la cherchait des yeux dans la salle presque vide, maintenant. Enfin, il l’aperçut assise à la terrasse. «Le modèle des dames de compagnie cette Trophime», pensa-t-il.

Mais d’où venait-elle? Russe? Polonaise? Roumaine? Et Ozilie? Il ne savait d’elle rien de précis si ce n’est l’histoire qu’elle lui avait confiée huit jours plus tôt. Toutefois, il ne cessait de songer à cette jeune fille. Jeune fille ou jeune femme? Cela aussi, il l’ignorait.

Jacques Wisel parvenait à cet âge où un homme se retourne sur les ombres qu’il a laissées et se demande: «Comment ai-je vécu? A quoi bon tout cela?»

Comme il ne se sentait pas d’ambition précise, peut-être par faiblesse de moyens, il se trouvait du même coup sans désirs avec une lassitude souvent plus vieille que son corps. Une mauvaise expérience féminine montait la garde à l’origine de ses déceptions et de sa méfiance. Sentinelle qui ne prend jamais de repos et avec laquelle il faut toujours ruser. Sur ce point, Ozilie lui ressemblait. Toutefois, comme l’avait observé Lonlay, elle se montrait hostile parce qu’elle ne lisait qu’intérêt et basses passions sur les visages qui l’approchaient, tandis que Jacques Wisel opposait par tactique, et d’une façon générale, à toute avance indiscrète ou trop vive une politesse anachronique ou la plus volontaire indifférence...

--Que se passe-t-il donc? Ce M. Lonlay ne revient pas...

--Voulez-vous que nous allions aux nouvelles? proposa Wisel.

--Non. Je vous compromettrais. Je vais plutôt envoyer Trophime? Elle trouvera bien le moyen d’atterrir jusqu’à ce Monsieur.

--Vous en êtes sûre? interrogea Wisel.

--Tout à fait, affirma Ozilie. Elle ne s’intéresse pas à notre existence quotidienne. Elle en vit une autre. Elle aime ses aises, sa tranquillité, les repas abondants, les lits bas et encombrés de coussins, les voyages, (mais non les départs), tout ce qui la change, l’amuse ou la bouscule. Je la connais depuis si longtemps. Sa mère était déjà au service de ma mère...

Toutefois, Ozilie songeait: «Pourquoi suis-je aimantée, malgré moi, vers ce Français correct que je ne connais pas? Analyse-t-on jamais ces choses-là? Si j’avais su que Lonlay était responsable de l’article parisien et non Wisel que l’on a dénoncé par erreur, serais-je venue jusqu’ici prévenir ces Messieurs? Peut-être... Pour faire échec au chancelier. Mais je le pense parce que c’est fait, parce que je me suis déplacée et que le plus grave est accompli.

«Un indiscutable avertissement intérieur me permet de croire que le vrai danger, pour moi, c’est maintenant, et non lorsque, pensionnaire romanesque, je m’évadais de la Cour pour ne plus subir la présence d’Evgueny. C’est aujourd’hui que je devrais fuir pour demeurer libre. Mais je veux et je n’ose plus vouloir... Le prince Evgueny doit être ainsi quand il est contraint de prendre une décision. Pourtant, je n’ai rien du caractère d’Evgueny...»

Et pour disperser ses secrètes réflexions, Ozilie continua, mais tout haut:

--Je vais être obligée de m’éloigner. Quelques visites encore. Promettez-moi donc que vous partirez cette nuit.

Cette prière rendit perplexe Jacques Wisel. Il ne comprit pas tout de suite que la jeune fille et lui-même avaient séparément, accompli un même travail de réflexions intérieures.

--Vous me le demandez, je le ferai, dit-il. Je vous remercie.

--Encore? interrompit Ozilie.

Il hésita. Les solitaires, comme Wisel, éprouvent toujours quelque peine pour mettre en route eux-mêmes une conversation ou la faire repartir.

--J’y tiens, reprit-il. Vous vous êtes dérangée pour m’avertir?

Aussitôt, Ozilie sur la défensive, se montra irritable:

--Pas du tout! Je ne connaissais que M. Lonlay. Je n’ai pas réfléchi davantage. J’ai pensé--l’ai-je même pensé?... Enfin, j’ai fait ce rapprochement: Lonlay? Wisel?... C’est peut-être la même personne... Wisel est-ce une signature, un pseudonyme?...

Jacques Wisel ne répondit pas. Justement quand il s’était décidé à parler une nouvelle fois de sa gratitude il songeait: «Puisque cette jeune fille a si rapidement quitté la Grande Marche pour me conseiller de rentrer en France, c’est bien la preuve que j’occupe quelque place de choix dans sa pensée.»

Ozilie devinait-elle la courbe particulière des remarques secrètes de Wisel? Elle poursuivit avec un visible souci de se montrer désagréable:

--Vous avez bénéficié d’une confusion de noms qui s’est produite en mon esprit. D’ailleurs, Trophime et moi, nous voulions sortir, nous voulions montrer à ces messieurs de la Grande Marche que nous n’avions pas peur, bien que suspectes. Nous restions indépendantes. Nous avions envie de trotter un peu dans Genève.

--Vous êtes sûre que personne ne vous a suivies.

--Je ne crois pas. Tant pis! Trophime surveillait.

Un moment, une gêne à cause du silence. Enfin, Wisel demanda:

--Vous dites tantôt Trophime, tantôt Trophimova.

--Je dis toujours «Trophime». Je dis rarement «Trophime fille de Trophime». Mais je ne dis jamais: «Trophimova» tout court.

«Enfin, cette fois, voici Lonlay!

--Mon vieux, dit le journaliste en entrant, préparez-vous, n’hésitez plus.

--Mes bagages?

--Je les prendrai quand je m’en irai, dans quelques jours. D’ici une demi-heure, vous serez en sûreté. Vous me télégraphierez aussitôt.

--Au revoir, Mademoiselle, commença Wisel.

--Pas d’adieux, interrompit Lonlay. Votre départ doit passer inaperçu. Vous trouverez une combinaison dans l’auto. Vous la prendrez. Voici mon passeport. Il est au point. Donnez-moi le vôtre.

--Quand vous reverrai-je maintenant?

Wisel s’adressait aussi bien à Lonlay qu’à Mlle Ozilie.

--Écrivez-moi. Si vous avez quelque chose pour Mademoiselle, envoyez-le-moi, je ferai suivre.

--C’est cela, intervint Ozilie. Sans adieux donc, Monsieur, puisque c’est l’ordre. Je garde une belle image de vous.

--J’avais tant de choses! tant de choses à vous dire! murmura Wisel.

--Eh bien, vous me les écrirez! répliqua-t-elle d’un air enjoué.

Ozilie serra vivement la main de Wisel. Elle le regardait franchement. Elle avait perdu sa figure irritée. Elle souriait, les yeux brillants, trop brillants, peut-être par ce que des larmes y montaient.

A ce moment, Floriot arrivait, l’air important:

--Ils sont furieux, au bureau politique. Ils jurent dans un jargon épouvantable. Ils nous ont affirmé que tout ce que disait ce journal de Paris était faux.

--Alors, pourquoi sont-ils furieux? observa Lonlay.

--Vous êtes encore là! s’étonna Floriot en apercevant Wisel.

--Je pars.

--Un cigare? demanda Lonlay.

--Non, merci, répondit Wisel qui accepta quand même le cigare qu’on lui offrait.

Les deux hommes se servirent de la même allumette. Wisel fumait distraitement. Lonlay qui conservait toujours sa présence d’esprit, décida:

--Vous avez entendu ce que vient de raconter Floriot?... Quand vous serez à Bellegarde, voulez-vous, mon cher Wisel, télégraphier pour moi, en quelques mots, à mon journal, ce que vous en aurez retenu. Merci d’avance. Je vais vous remettre ma carte télégraphique. Vous la laisserez à mon nom, sous enveloppe à la poste restante de ce pays.

Tous, ils étaient maintenant devant la porte du restaurant. Une automobile découverte tourna en ronflant. Lonlay s’approcha.

--Montez, dit-il à Wisel. Et pas un mot d’adieu.

--Vous avez raison, approuva Ozilie.

La voiture partit aussitôt. Wisel, debout, salua. Il se trouvait sans équilibre... Avoir revu Ozilie et la perdre aussitôt. Quelque chose lui barrait la gorge; une sorte de mal de mer le gagnait: une bouffée mal aspirée de ce cigare sans doute...

--Enfin! conclut Lonlay.

Il se retourna et aperçut Ozilie qui, en dépit des consignes, secouait son mouchoir pour une silhouette de Wisel de plus en plus fragile. Lonlay ne se permit aucune remarque. «Les femmes sont partout les mêmes, se dit-il, mobiles et contradictoires. Trois secondes plus tôt elle me félicitait quand j’interdisais toute manifestation de la dernière heure.» Il attendit même patiemment. Il regardait Ozilie avec une curiosité amusée: «Wisel et elle sont beaucoup plus intimes que je ne l’imaginais.»

--Vous rentrez à la Grande Marche? demanda-t-il à Ozilie.

--Un tour dans Genève. Puis Trophime et moi, nous retournons à la Cour.

--Vous viendrez déjeuner avec nous, demain? reprit Lonlay.

--Non, vous êtes trop compromettants, répliqua Ozilie.

--Nous serons dans une salle réservée.

--Ça ne fait rien.

--Puisque le «coupable-responsable» est déjà loin! Et moi, je ne suis qu’un «délégué». Vous avez bien le droit de m’avoir vu et de me reconnaître.

--Je ferai mon possible, déclara Ozilie.

--Il vaudrait mieux ne rien promettre, observa Trophime.

--Viens avec moi, conclut Ozilie; nous laissons ces Messieurs.

Lorsqu’Ozilie et Trophime furent parties, Lonlay constata pour Floriot:

--C’est une brave petite fille...

Toutefois, il songeait:

«Curieux, et je l’ai déjà remarqué: il y a des moments où Ozilie use d’un français sans accent et d’autres où elle emploie un mot pour un autre. Suis-je stupide! s’écria Lonlay. Elle s’exprime correctement quand elle oublie qu’elle est Ozilie de Wicheslaw, parce qu’elle parle comme Isabelle Chenoncay.»

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