III
UN GUIDE POUR SORTIR DU PARC...
Ce ne fut pas Ozilie qui vint au rendez-vous de Lonlay, ce dimanche 21 octobre. Mais Trophime qui apparut.
Lonlay qui déjeunait avec Floriot n’en conçut aucune surprise. «Ozilie, bien que française autant que Mlle Isabelle Chenoncay peut l’être, a fini, sans doute, par acquérir des habitudes orientales». Cette remarque, il la conservait pour lui. Toutefois, lorsqu’il distingua le visage troublé de Trophime, il se leva plus vite qu’il ne l’aurait voulu, devant les regards méfiants des garçons.
--Qu’est-il arrivé?
--J’ai pu sortir parce que je suis libre encore; répondit doucement Trophime. Mademoiselle ne peut plus. On a tout renversé dans sa chambre. Elle est au secret. On la croit complice. Je crains beaucoup, car elle leur tiendra tête...
--Que risque-t-elle?
--La prison, longtemps. Quand on est dans leurs prisons, on n’en sort jamais.
--Charmant pays! On la soupçonne d’avoir favorisé la fuite de Wisel, n’est-ce pas?
--Oui. Et encore d’être la complice de celui qui a interrogé le Prince... Écoutez-moi. Je suis venue. Il faut nous aider. Il faut la sauver.
--Il n’y a qu’une solution, résuma Lonlay. Il faut la faire évader. Mais comment?
Lonlay réfléchissait. «Par quels moyens réussir cette évasion dont je télégraphierai un peu plus tard les détails à Paris, sans donner le nom d’Ozilie, bien entendu?»
--Venez déjeuner avec nous?
--Je n’ai pas faim, vous savez, assura Trophime.
--Faites semblant. On nous regarde. Vous connaissez Floriot?
Trophime fit un signe de tête pour saluer Floriot qui s’était levé; il avait compris que quelque chose de grave se produisait.
--Dites-moi, reprit Lonlay... Y a-t-il beaucoup de jeunes femmes à la Grande Marche?
--Pas beaucoup. Il y a la femme du Premier... du premier ministre, celle du premier écuyer, celle du gouverneur militaire, celle...
--Quel âge ont-elles ces jeunes femmes?
--De trente-huit à cinquante ans.
--Très bien. Et des jeunes filles, combien en comptez-vous?
--La fille du premier écuyer qui a dix ans et Mlle Gina qui a vingt-six ans.
--Vingt-six ans... C’est l’âge d’Ozilie?... Faites-moi le portrait de Gina: démarche, corpulence, taille...
--Vous ne l’avez jamais vue? s’étonna Trophime.
--Je ne m’en souviens pas. Allez... Je vous écoute.
Lonlay avait retrouvé ce ton impératif qui lui était habituel, si déplaisant pour ceux qui ne le connaissaient pas ou le connaissaient mal.
--Gina ne ressemble pas à Mademoiselle. Gina est petite. On dirait une enfant de douze ans. Elle est voûtée comme une vieille femme. Enfin, elle boite.
--De quel pied?
--De quel pied? attendez que je me rappelle.
Trophime se leva, pencha la tête sur son épaule droite et rentrant ses épaules, se mit à traîner la jambe, imitant le balancement d’un canard.
--Je croyais que c’était du pied droit, dit-elle en s’asseyant de nouveau. Mais elle boite des deux pieds.
--Comment s’habille-t-elle?
--En noir, presque toujours.
--Et la nuit, en cette saison?
--Elle porte un grand manteau noir, une cape...
--Ozilie a-t-elle une cape semblable?
--Je vois où vous voulez arriver! prévint Trophime, radieuse soudain et qui se mit à manger ce qu’on lui avait servi.
«Moi, j’ai une cape comme ça...»
--A quelle heure la dernière ronde? poursuivit Lonlay.
--Il y a des rondes toutes les trois heures. Mais à onze heures, on s’arrête jusqu’au matin. Les autres rondes, celle de deux heures, puis celle de cinq heures sont inscrites sur un rapport quand on se lève...
--En cas d’alerte à la Grande Marche, que fait-on?
--On tire la cloche devant le Palais. Mais vous ne saviez pas tout cela?
--Vous m’aidez à m’en souvenir. On tire sur une corde? insista Lonlay.
--Pas du tout, voyons. On appuie sur un bouton électrique, au corps de garde.
--Vous connaissez cette sonnerie?
--Bien entendu.
--Combien d’autos au Palais? Où sont-elles?
--Une seule auto. Dans un garage, au Palais.
--Les sentinelles?
--On compte sur deux chiens: Rocamadour, près de la porte aux grilles et Taurus. Mais ils sont attachés.
--Rocamadour n’était pas attaché quand j’étais là-bas, l’autre nuit...
--Cela m’étonne... Vous vous trompez. Rocamadour n’est pas attaché, il est devant la grille, devant l’allée, mais il y reste. C’est un poste. Donc, c’est comme s’il était attaché.
--J’admets ce raisonnement. Floriot, voulez-vous verser à boire à Mademoiselle.
Trophime tendait en effet son verre.
--Pas d’hommes en sentinelle?
--On y a renoncé; ils s’endormaient, puis ils s’enrhumaient. Après, ils étaient malades.
--Voulez-vous me tracer le plan de la propriété, avec la maison, les jardins, le parc...?
Trophime que cet interrogatoire amusait dessina aussitôt un plan schématique; mais les commentaires qu’elle ajouta valaient mieux que son croquis. La propriété de la Grande Marche était sise entre deux routes, l’une parallèle au lac, l’autre qui desservait des villas et des maisons particulières. Le «Palais» se trouvait, par rapport à la route du lac, celle que Lonlay avait prise, le soir où il s’était arrêté devant la porte grillée, sur une petite éminence parmi des arbres. Lonlay comprit pourquoi il n’avait pu, du chemin, apercevoir la maison de plain-pied, de l’autre côté, avec l’allée qui conduit à la porte massive, celle où avait été érigé le poste de garde.
Devant le «Palais», une pièce d’eau, «la mer intérieure». A droite et à gauche du «Palais», des arbres, des broussailles. Autour de la «mer intérieure», des allées qui étaient devenues: «Perspective du Prince Cyrille», «boulevard du Sobranié», «Avenue du Prince Evgueny»...
Après la «mer», plus loin, le verger qui était clos, puis des jardins, puis le parc. Comme clôture, des murs jusqu’au commencement du parc. Ensuite, de hautes futaies qui dissimulaient une palissade ou des piquets reliés par des fils de fer.
En face de la pièce d’eau, mais assez éloigné, un baraquement, où l’on avait logé Ozilie et Trophime.
--C’est très bien, affirma Lonlay lorsque Trophime eut terminé ses explications.
«Écoutez-moi, reprit-il. Vous allez retourner à la Grande Marche. C’est périlleux, mais je ne vois pas le moyen d’agir autrement. Sans éveiller l’attention, vous irez au corps de garde et vous mettrez hors de service la sonnerie qui commande la cloche d’alarme. Vous saurez?
--Ça me connaît, affirma Trophime. Plus d’une fois, pour vivre en paix avec Mademoiselle, j’ai rendu inutilisables les sonneries électriques.
--Il faut tout connaître dans la vie, approuva Lonlay. Puis vous prendrez un revolver. C’est au cas où les chiens vous poursuivraient. Vous expliquerez à Mlle Ozilie votre plan, qui est le suivant: A neuf heures, Mlle Ozilie, vous annoncera qu’elle est malade. Elle se couchera. Cependant, elle restera sous ses couvertures, habillée de noir, chaussée, prête à partir. Vous placerez dans un coin votre cape noire qu’elle revêtira. Vous soignerez Mademoiselle, vous ferez semblant. Vous aussi, vous serez prête au départ.
«Vous irez chez la concierge, chez Mlle Gina, je ne sais où encore, demander du thé, de la menthe, du tilleul, ce que vous voudrez, pour Mademoiselle qui est couchée. Ce sera une occasion de répandre la maladie de Mlle Ozilie.
«Maintenant, la sentinelle. Il est probable qu’on en désignera une pour votre porte du pavillon. Vous connaissez la sentinelle?
--On change chaque soir. Hier, nous en avions une que je n’ai pas vue. Ce n’était pas la même que celle d’avant.
--Il y a donc des sentinelles?
--Pour nous, oui. Mais, je vous l’ai dit, elles dorment.
--Il faut prévoir le cas où elles ne dormiraient pas. Vous tâcherez d’entrer en conversation avec ce gardien. Vous ne lui cacherez pas que votre maîtresse... Mademoiselle, est malade, vous lui ferez même des confidences comme celle-ci: «Cela m’ennuie un peu, mais cette nuit, elle ne me dérangera pas; je pourrai dormir tranquille, etc...» Et vous boirez devant lui des liqueurs fortes. Vous ferez le simulacre, tout au moins. Et vous trinquerez souvent, le plus souvent possible, avec la sentinelle...
--J’ai compris. Ça me va, interrompit Trophime. Si c’est le jardinier en second, il sera ivre avant une heure...
--N’allez pas trop vite en besogne. Vous préparerez avec des draps, des oreillers, des coussins deux mannequins qui devront représenter l’un Mlle Ozilie, le second vous-même. Ne cherchez pas la ressemblance. Ces mannequins, vous les cacherez jusqu’à onze heures. A onze heures dix, heure de votre montre, vous les étendrez dans vos lits respectifs. J’ai en ce moment une heure dix. Règlez-vous de même. A onze heures quinze, vous vous habillez, Mlle Ozilie se déguise en Gina, vous, en une des personnes du Palais, celle que vous préférerez.
--Comme la femme du chancelier qui porte un bonnet de fourrure et des bottes...
--C’est ça. Vous avez eu soin de souhaiter bonne nuit à votre gardien s’il ne dort pas déjà. Vous avez aussi fermé solidement toutes vos portes et fenêtres, sauf une fenêtre, celle qui s’ouvre sur le petit sentier, le long du mur de clôture, pour aller aux communs. A onze heures vingt, vous êtes prêtes toutes les deux à sauter par la fenêtre. Vous sautez. Vous refermez la fenêtre, quand vous êtes dehors, au moyen de ficelles que vous avez accrochées à l’intérieur et que vous tirez lorsque vous vous trouvez dans le sentier. Puis vous partez. Vous comprenez?
--C’est lumineux, déclara Floriot.
--Ça me plaît beaucoup, assura Trophime.
--Vous marchez la première. Mlle Ozilie imite la boiterie de Gina. Vous vous dirigez sur ce point que j’indique par un x minuscule sur votre plan et qui est situé à dix mètres de la fin du parc, du côté de la route parallèle au lac. Vous vous éloignez donc, en quittant votre logis, de la pièce d’eau, passez derrière les jardins, vous arrivez dans les bois et le parc, en d’autres termes, vous traversez en angle presque droit la propriété. Quand vous serez parvenues au point x, il sera onze heures trente-cinq. J’y serai. C’est entendu?
--Dites que nous y serons, rectifia Floriot.
--Vous voulez venir? s’étonna Lonlay. Cela peut être dangereux.
--On verra bien.
--A votre aise, répondit Lonlay sans enthousiasme.
--Une seule remarque, observa Trophime. Il y a des fils de fer barbelés comme haies, au fond du parc. Nous ne pourrons pas passer.
--Je serai là, répéta Lonlay. Ayez confiance. Si l’on vous rencontre dans le parc, laissez-vous aborder. Racontez ce qui vous plaira pour permettre à Mademoiselle de fuir... soit jusqu’au point x, soit de retourner sans bruit à son pavillon.
«J’oubliais, vous annoncerez à Mademoiselle que Wisel est en sûreté. J’ai reçu un télégramme de lui ce matin.
--Il doit être content!... remarqua Floriot.
--Eh! je ne sais pas...
--Il dit quelque chose pour Mademoiselle? demanda Trophime.
--Sans doute. Ce qu’il a écrit est plein de significations. Lisez plutôt: «Colis pommes arrivé parfait état. Merci».