IV
DISPARITION DES «DAMES D’HONNEUR»
L’automobile qui venait de Genève avait pris la route parallèle au lac, invisible du reste dans la nuit sans remède. Parfois les phares éclaboussaient de lumière des murs, des futaies, d’autres murs...
--Vous avez confiance dans votre conducteur?
--Oui, dit Lonlay. C’est un garagiste italien qui s’est établi en Suisse. Nous l’arrêterons à cinquante mètres de la «Grande Marche».
--Cinquante mètres avant d’arriver? demanda Floriot.
--Non, cinquante mètres après la porte du «Palais». Nous descendrons de voiture. L’Italien examinera sa machine comme si elle souffrait d’un malaise. Puis j’irai à la rencontre de nos fugitives.
--Je vous accompagnerai, reprit Floriot.
--Peut-être vaudrait-il mieux que vous restiez avec le conducteur...
L’automobile ralentit son allure devant les murs de la «Grande Marche».
--C’est ici, dit Lonlay.
Aucune lumière. Derrière la porte grillée, aucun bruit.
--Continuez encore, souffla Lonlay. Ne vous arrêtez pas. Je vais sauter...
Il sauta en effet tandis que la voiture poursuivait son chemin. Lonlay écouta un moment. Puis, tournant le dos à l’automobile qui devait aller se garer un peu plus loin, il longea la Grande Marche, ses murailles, la haie d’arbustes qui fermait son parc. Il s’arrêta et attendit. Il se sentait très calme d’apparence. Cependant il n’était pas sans appréhension. Il regarda l’heure au cadran lumineux de sa montre.
--Elles ne sont pas encore arrivées... Onze heures trente-deux... Rien n’est perdu, toutefois.
Un chien aboyait de l’autre côté des murs. Un chat poussa un miaulement prolongé. Quelqu’un s’avançait sur la route. Lonlay revint sur ses pas. Il commençait à être inquiet. Il ne pouvait demeurer ainsi sur place. Une voiture, des passants risquaient de remarquer cet homme isolé, arrêté près des broussailles d’un jardin.
--C’est extraordinaire, se disait-il, les femmes sont toujours en retard.
Onze heures trente-cinq. Toujours rien. Pourquoi celui qui s’avançait un instant plus tôt ne bougeait-il plus? Lonlay aperçut à quelques mètres devant lui, un long pardessus immobile. Et une voix demanda:
--C’est vous?
--Vous n’êtes pas avec le conducteur?
--J’étais inquiet. Je suis venu, répondit Floriot. Elles ne sont pas là?
--Pas encore.
--Les femmes ne sont jamais en avance, décréta Floriot.
Les deux hommes se tenaient sur le bord de la route. Une même impatience les forçait à changer de place. Alors ils se rappelaient qu’ils n’entendraient rien ou qu’ils ne verraient pas grand’chose si les femmes survenaient. Outre l’anxiété de ne voir arriver aucune des fugitives, le risque qu’elles affrontaient les préoccupait. Tout d’un coup le froissement que produit parmi des branches et des feuilles le passage d’un chien... Ensemble, ils eurent cette pensée:
--Les voilà!
Des mains écartaient les arbustes de la haie. Un visage les regardait:
--Qui est-ce? demanda Lonlay.
Et il s’aperçut que sa voix tremblait un peu. Comme on ne répondait pas, Lonlay s’avança:
--Qui est-ce? reprit-il.
--C’est vous?
Lonlay attendit.
--Écoutez-moi, je ne puis pas sortir.
--C’est bien elle, dit Lonlay qui s’approcha aussitôt.
--On va vous aider, ajouta-t-il.
--Non, je suis venue seule pour vous annoncer que Trophime n’a pu me suivre.
--Et pourquoi? interrogea Lonlay. Elle est arrêtée? En prison?
--Non. Elle est très malade. Elle est couchée.
--Venez quand même, ordonna Lonlay.
--Je vous remercie. Mais c’est impossible. Si je l’abandonne ce soir, je ne la reverrai jamais.
Floriot et Lonlay restaient perplexes.
--Que vous a-t-elle raconté?
--Elle m’a dit: «Fuyez. Ne m’attendez pas». Et elle s’est couchée.
Lonlay traduisit sans hésiter:
--Oui, elle a trop bu avec le gardien.
--C’est un peu votre faute, répliqua Ozilie. Vous lui avez recommandé d’enivrer la sentinelle. Ce n’était pas utile. Le soldat boira toujours avec Trophime à qui il faut un compagnon pour porter des toasts.
--Elle a pris son rôle au sérieux, conclut Lonlay. Venez quand même. On la fera partir demain.
--Non. Ce n’est pas possible. Adieu, Messieurs. Tous mes remerciements.
Et Ozilie disparut.
· · ·
· · ·
--Qu’allons-nous faire? murmura Floriot.
Lonlay ne découvrait pas de solution. Cependant il cherchait. Il avait tout prévu, sauf que Trophime lèverait trop souvent son verre avec la sentinelle. Comment organiser une nouvelle évasion? Pénétrer dans le parc? Cela ne lui servirait à rien. Prévenir la police suisse que deux femmes étaient prisonnières à la Grande Marche? Ce moyen lui déplaisait. Et aboutirait-il à un résultat pratique? Ozilie avait raison de ne pas laisser Trophime. Tant qu’elle serait là, Trophime ne serait pas maltraitée. Les deux femmes devaient fuir ensemble ou rester ensemble en captivité.
Soudain, il entendit qu’on l’appelait...
--Vous êtes toujours là? Trophime est arrivée. Est-il temps encore?
C’était Ozilie qui revenait. Lonlay aussitôt accourut, écarta résolument les branches de la haie. Une forme noire surgit à qui il tendit la main.
--Occupez-vous de Trophime. Elle me suit. Je ne sais comment elle a réussi.
Floriot et Lonlay attirèrent jusqu’à eux Trophime méconnaissable, sans bonnet de fourrure, les cheveux sur les yeux, la jupe maculée de terre humide.
--Elle s’est traînée à quatre pattes, constata Floriot.
--Non, rectifia Trophime. Je suis tombée plusieurs fois. La nuit est si noire.
Les deux hommes entraînèrent Trophime jusqu’à la voiture; Ozilie les précédait.
--C’est loin?
--Nous y sommes.
On plaça Trophime dans le fond, presque sur le tapis. L’automobile partit immédiatement.
--Où voulez-vous aller? demanda Lonlay.
--Pas à Genève, assura Ozilie. Car c’est là que les recherches vont commencer tout de suite.
--Eh bien, répliqua Lonlay, déposez-nous, mon compagnon et moi aux portes de la ville, puis prenez la direction qu’il vous plaira. Le conducteur est à vos ordres.
--Je connais une maison où nous serons tranquilles, Trophime et moi. Nous y arriverons demain matin.
--Oui. Ne traversez pas la frontière tout de suite. Et après, où irez-vous?
--Après? Dès que nous aurons dépisté la police de Son Altesse, nous irons à Wien.
--Et à Paris? quand?
--Nous vous avertirons...
L’automobile était déjà loin de la Grande Marche. A présent, elle gagnait de vitesse... Il faisait froid. Le vent s’était levé et soufflait parfois, en tempête.
--Le temps va changer, annonça Floriot.
--Oui. Un orage. Dites-moi, reprit Lonlay s’adressant à Ozilie, vous n’avez pas eu peur?
--Peur? Peut-être. J’étais très émue. Nous avons suivi votre plan. La sentinelle, Trophime a voulu qu’elle ne se réveille pas. Trophime a bu beaucoup elle-même. Regardez, du reste, comme elle dort.
Quelque chose qui s’était effondré comme un sac mal fermé garnissait le fond de la voiture. Lonlay sourit. Ozilie continua:
--Je me suis égarée un peu dans les jardins. J’étais seule. Je ne voulais pas que vous m’attendiez toute la nuit. Après vous avoir dit «adieu», je suis revenue. J’ai eu une grande agitation, tout d’un coup: une bête rampait. C’était Trophime. Comment a-t-elle pu arriver jusque-là? Alors, nous sommes allées jusqu’au rendez-vous. Je me disais: «Seront-ils là encore?»
--Qu’auriez-vous fait si...?
--J’aurais caché Trophime quelque part et j’aurais marché jusqu’à une habitation...
--Que s’est-il passé au Palais? demanda Lonlay dont la curiosité n’avait plus de limites.
--Des officiers ont été mis aux arrêts. Entre nous, dans la journée, ils se rendent quand même à leurs travaux en ville. Et la nuit, ils couchent dans leur lit. Mais enfin, ils sont aux arrêts, parce que soupçonnés...
--Ordre de qui?
--Du chancelier... Quant à moi, le Prince m’a dit: «Je n’avais pas conté tout cela à ce petit journaliste! Il m’a représenté d’une façon ridicule, comme un homme qui a peur de se battre et de gouverner. Il a beaucoup d’imagination, ce Monsieur!»
--Pauvre Altesse! murmurait Lonlay. Ce Prince avait donc imaginé que le journaliste dirait seulement: «Confidences d’un officier de service.» Et non «Confidences d’une Altesse.» Il n’avait oublié qu’une chose: se mettre à la place du journaliste et d’un journaliste qui étant renseigné pouvait avoir l’air de ne point l’être.
«Le Prince n’avait pas songé non plus que ce journaliste mettrait en cause non l’officier de service, mais le Prince lui-même et attribuerait à des velléités et à une impuissance d’administrer irrémédiable, les vœux d’une Majesté déguisée en lieutenant faisant une ronde...
Ozilie trouva une conclusion définitive:
--Vous ferez bien de vous méfier!
--Si nous racontons--sans vous nommer--votre évasion, quelque jour, s’informa Lonlay qui suivait son idée, est-ce que cela vous gênera beaucoup?
--Amusez-vous tant qu’il vous plaira, affirma Ozilie en riant. Au contraire, ils seront furieux un peu plus et un peu plus ridicules. Je n’ai plus de pitié à présent.
«Qu’est-ce que cela promet!» remarqua Lonlay pour lui-même.
A ce moment, on approchait des faubourgs d’une ville... Genève, sans doute. La voiture s’arrêta. Lonlay et Floriot descendirent. Ils étaient arrivés. Ozilie se leva elle aussi, pour les remercier et examiner l’automobile.
--Oh! dit-elle, elle est de taille. Ce n’est pas un moteur à petit pouvoir.
--Nous allons vous laisser maintenant que vous êtes hors de danger. Mon ami et moi, nous gagnerons Genève à pied. La marche, exercice excellent...
--Oui, l’heure est venue, nous allons nous séparer, décréta Ozilie. Peut-être pour toujours. Puis-je vous poser une question?
--Vous allez vous mettre en retard, répondit Lonlay mécontent, car il pressentait cette question.
--Non. Pourrais-je savoir comment vous avez eu connaissance des textes que vous me citiez à la Grande Marche?
--Il y a tant de hasards dans le monde.
--Ces textes-là, il n’y a que deux personnes qui peuvent les connaître. Une jeune femme qui, selon moi, ne les a point reçus et moi-même.
--Admettez que cette jeune femme les a reçus quand même, répliqua Lonlay.
--Ce n’est pas une réponse.
--C’est pour vous faire entendre que ce secret ne m’appartient pas.
--Eh bien, cela me suffira. Je comprendrai.
--Oui, ne nous quittons pas ennemis.
--Vous avez raison, reprit Ozilie en s’efforçant à rire. Vous m’avez rendu un grand, un très grand service cette nuit...
--Je n’ai pas oublié le secours que vous m’avez accordé, la nuit où je me suis perdu dans le parc de la Grande Marche, répliqua Lonlay. Donnez-nous de vos nouvelles. Et n’oubliez pas que M. Jacques Wisel est en sûreté et qu’il se porte bien.
Ce nom ne fit aucune impression sur Ozilie. Du moins, Lonlay ne put rien discerner sur le visage de la jeune fille. Il est vrai, qu’en dépit des lumières dispersées sur la route, on y voyait assez mal.
Ozilie tendit les mains aux deux Français:
--Au revoir, dit-elle.
--Nos souvenirs respectueux à Mlle Trophime quand elle s’éveillera, intervint Floriot.
L’automobile repartait déjà. Lonlay et Floriot soulevèrent leurs chapeaux. Et ils entendirent Ozilie ordonner au conducteur:
--Le plus loin possible en ligne droite. Après, nous verrons.
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--Vous allez télégraphier quelque chose sur cette promenade en auto? demanda Floriant de Floriot.
«Promenade en auto», ainsi désignait-il l’évasion de Trophime et d’Ozilie. Lonlay s’amusait:
--Je ne vous cache pas qu’arrivé à Genève je vais raconter cette «promenade», en oubliant les noms véritables.
--Je ne vois pas ce que vous pourrez dire! répartit Floriot d’une voix presque irritée.
--Alors, écoutez ce style télégraphique:
«Malgré les démentis qui sont mis à chaque instant en circulation par le bureau politique du Prince Evgueny, les événements se poursuivent à la petite cour en miniature de la Grande Marche, au «Petit Neu-Thorenberg» comme la nomment les initiés.
«En raison des représailles ordonnées par le Premier Ministre et approuvées par S. A. le Prince Evgueny qui n’a pas encore abandonné son refuge suisse, des officiers ont été mis aux arrêts, des dignitaires au secret... Et hier, dans la nuit, deux jeunes femmes que l’on allait arrêter, se sont enfuies du Palais. Voici dans quelles circonstances...»