V
DIFFÉRENCES DE POINT DE VUE
«Une petite promenade en auto».
Sous cette forme Floriot résumait ce que Lonlay appelait tantôt un «enlèvement prémédité», tantôt «l’évasion de deux personnages de la Grande Marche». Cependant, Floriot et Lonlay avaient assisté à la fuite de Trophime et d’Ozilie, mais chacun en la résumant à sa manière dénonçait librement son caractère.
Lonlay-Labbaye avait le goût du romanesque et de l’imprévu. Il aimait à découvrir les causes secrètes des événements, il prenait plaisir à suivre des pistes. Les reportages difficiles étaient ceux qu’il préférait.
--Il n’y a pas de mystère, comme vous l’entendez, répliquait avec un entêtement agressif Floriant de Floriot. «Et tout l’inattendu, c’est ce que nos faibles têtes ne parviennent pas à prévoir.»
Aussi, lorsque Floriot se trouvait en présence de circonstances tragiques, il s’ingéniait à les réduire aux proportions d’un petit fait. Il condensait un drame ou une aventure dans une dépêche rigide ou bien il tâchait d’en dégager une moralité teintée de scepticisme, tel un conte de Voltaire.
Ainsi, Floriot se jetait du côté de la prudence, comme d’autres aux excès.
Dans les tribulations des habitants de la Grande Marche--à quoi il se trouvait un peu mêlé, grâce à Lonlay-Labbaye--il ne discernait ni un aspect historique ou tragique, ni même cet inquiétant humour d’espionnage et de farce particulier aux prouesses balkaniques. Floriot ne voulait en retenir qu’une «information» qu’il comprimait encore dans un télégramme neutre et sans accent.
Toutefois, lorsqu’il fut contraint, ce matin du 22 octobre--il faisait grand froid dehors et il pleuvait!--de constater au bureau politique du prince Evgueny où il s’était rendu de bonne heure, l’affolement des employés et la colère des chefs, il comprit que «quelque chose était arrivé». Et de retour à son quartier-général--le café près de son hôtel--il n’hésita pas à rédiger une dépêche où il relatait la stupeur que provoquaient dans ce petit réduit secret les nouvelles arrivées par fil de Paris.
Puis, du même coup, il conta, d’accord d’ailleurs avec Lonlay-Labbaye, la fuite de deux jeunes femmes de la maison du Prince. On les gardait au secret à la Grande Marche parce que, disait-on, elles avaient fourni des renseignements d’une gravité incalculable, à des journalistes de Paris. Comment étaient-elles parvenues à s’évader? C’est ce qu’on ne savait pas encore. On avait cependant de bonnes raisons de croire...
Ce télégramme fut, on ne sait pour quelle cause--ou par quelle tractation--connu à la Grande Marche. Le signataire était clairement désigné. Aussi, ce soir-là, lorsque Floriot retourna au bureau politique,--la pluie avait cessé, heureusement--un garçon au teint de brique qui le recevait d’habitude, le pria très poliment, un peu trop aimablement--de vouloir bien pénétrer, pour une conversation particulière, dans une pièce ornée à l’orientale, où trois personnes l’attendaient. Derrière Floriot, la porte se referma.
--Nous vous laissons avec Son Excellence le premier ministre, annonça l’un des trois personnages que Floriot n’avait même pas remarqué.
Et tout aussitôt, il se trouva en présence d’un homme correct, aux yeux énergiques, au menton accusé. L’air d’un maître d’hôtel si les yeux, le menton, l’attitude aussi n’eussent révélé un autre homme et une autre profession.
«Bon! pensa Floriot, une interview! Il va falloir que je n’oublie rien! Comme c’est désagréable! Lonlay aurait été si heureux de cette chance qui m’arrive quand je ne la demandais pas.»
--Vous savez ce que c’est qu’un enlèvement, Monsieur? commença le premier ministre.
Floriot s’inclina légèrement, mais jugea inutile de répondre, d’autant plus que le Premier répliquait pour lui:
--Sans doute, puisque vous avez su en télégraphier un, très réussi, à votre journal...
«Cela ne marche pas aussi bien que je l’avais prévu» se dit Floriot, un peu inquiet quand même. Il se souvenait du portrait qu’avait tracé Lonlay-Labbaye lorsqu’il lui avait dépeint le «Premier»: un homme qui aime le pouvoir, qui sait diriger les gens, gouverne le prince Evgueny et ne doit pas être dénué d’audace.
--Monsieur, commença le Premier, je vous ai fait mander non pour vous réprimander vivement, mais pour vous apporter quelques précisions qui intéresseront, j’en suis sûr, sinon vos lecteurs habituels affamés de fantastique, du moins vous-même que je suppose épris d’exactitude et que je m’obstine à croire, dans le fond, très consciencieux...
«Où veut-il en venir? se demandait Floriot. Ce début, il l’a appris par cœur après l’avoir composé en puisant chez nos auteurs anciens et modernes».
--Asseyez-vous, je vous prie et accordez-moi quelques-uns de vos instants.
Floriot, intrigué et surpris, prit une chaise et attendit.
--Nous avons dans la tour nord de la Grande Marche, continua avec lenteur le ministre,--dans ce Palais que vous avez décrit sans l’avoir vu, après un dédale de couloirs très obscurs et qui ne sont éclairés, même en plein jour, que par les flambeaux de nos surveillants lorsqu’ils sont forcés de s’y aventurer, des chambres profondes que des mauvaises langues appellent des cachots et personne, jamais, n’aura l’idée d’aller vous chercher... Pardon! d’aller chercher celui qu’on y aura déposé.
--Je ne connais pas le Palais, interrompit Floriot.
--Vous parlerez quand j’aurai fini, coupa le premier ministre... Nous y avons déjà logé des usuriers, des fabricants de libelles, des espions et aussi un homme qui est mort, il y a deux jours, d’ennui et de privation de la lumière. Cet étranger avait eu le tort d’expédier à sa fiancée une lettre que nos services de surveillance, admirablement organisés, vous avez pu vous en apercevoir, avaient interceptée. L’étranger y faisait mention de faits, inexacts, du reste, comme il l’a reconnu par la suite, sur la Cour de la Grande Marche, mais qui risquaient de nous porter préjudice.»
Floriot intervint avec un calme qui le surprenait lui-même et si promptement que son interlocuteur ne put lui retirer la parole:
--Je remercie Votre Excellence pour les curieux détails qu’elle vient de me fournir si spontanément, mais je ne crois pas devoir les rendre publics encore... J’écoute donc la suite...
--Ne plaisantez pas, Monsieur, trancha le Premier, visiblement irrité. Ce que cet étranger avait commis était d’une gravité bien moindre que ce que vous avez fait. Ainsi, vous osez raconter que deux dames de la Cour se sont évadées la nuit dernière. Il n’y a pas eu d’évasion, Monsieur, je m’en porte garant!
Floriot secoua la tête en souriant:
--Je remarque avec déplaisir, dit-il, que l’on cache les vérités désagréables à Votre Excellence...
--Vous me donnez un démenti, Monsieur! s’étonna le ministre.
--Pas du tout, assura Floriot qui savait se maîtriser. Je suis sûr que Votre Excellence me confie ce qu’elle sait. Mais ce qu’elle sait n’est pas complet. Votre police... les services de surveillance ne sont peut-être pas aussi dignes d’admiration qu’on pourrait le croire, voilà tout.
Le Premier contenait une vive colère. Mais il savait, lui aussi, se dominer. Il s’informa avec une feinte bonhomie:
--Voyons, quelles sont les deux dames d’honneur dont vous parlez?...
--Excusez-moi, Excellence. Je demande des renseignements, je suis dans mon rôle. C’est votre droit de me les refuser. Mais moi, je n’en fournis jamais, à personne, qu’à mon journal.
--A votre aise, poursuivit le ministre. D’ailleurs ce n’est pas ceci qui nous préoccupe...
Floriot eut un geste qui pouvait signifier: «Comme il vous plaira».
--Je vous demande... Je vous prie, rectifia le Premier, de vouloir bien expédier à votre journal un télégramme dans lequel vous tâcherez d’effacer les tristes effets que vous avez pu, par... imprudence, inadvertance, provoquer. Ce télégramme, pour éviter toute erreur, nous allons vous le dicter...
Floriot ne bougea point. Il avait du mérite, car il ne se sentait pas rassuré. Il était certain que des hommes, derrière les portes, écoutaient et attendaient.
--Voici, reprit posément le ministre sans vouloir remarquer l’attitude du reporter... Vous pourriez dire que le bruit a couru et court encore que le prince Evgueny se trouvait dans une villa près de Genève. Ce bruit a produit en ville une grande émotion... Vos renseignements particuliers vous permettent d’affirmer que ce bruit est mal fondé. Vous savez que le Prince est loin de la Suisse. Vous en avez eu l’assurance du Grand Chancelier en personne qui a bien voulu vous accorder une audience. Il vous a déclaré qu’il ne voyait dans ce bruit répandu qu’une plaisanterie. Mais qu’il se refusait à croire que l’on avait voulu créer à Paris des difficultés au gouvernement exilé d’un pays ami de la France...
«C’est tout, Monsieur. Un de nos collaborateurs muni de vos références, va envoyer sur-le-champ, un télégramme dans ce sens à votre maison. Nous aurons le plaisir de vous conserver avec nous jusqu’à son retour et, en l’attendant, je pense que vous boirez avec joie à la santé, à la chance et à la gloire du prince Evgueny qui combat pour sa couronne et vous réjouir aussi d’être le premier à publier cette importante nouvelle»...
Ce dernier argument fut le seul que retint Floriot.
--Vous pouviez commencer votre audience par ces mots, déclara-t-il à l’Excellence un peu surprise.
Il écrivit le télégramme attendu. Il pensait que Lonlay n’aurait pas cette information, du moins qu’il ne l’aurait pas tout de suite. Il conclut en remarquant une fois de plus que le zèle était toujours inutile ou nuisible. Et que les «belles nouvelles» n’étaient pas constamment réservées à ceux qui les cherchaient.
Mais quand, à la tombée de la nuit, il eut rejoint Lonlay-Labbaye et conté son entrevue avec le premier ministre, il fut de l’avis de ce dernier:
--Ne restons pas trois heures de plus ici. C’est suffisant. Vous démentirez par exprès à Bellegarde, si vous le jugez nécessaire.
Lonlay et Floriot prirent immédiatement le train pour se mettre à l’abri de l’autre côté de la frontière...
ÉPILOGUE
LE LIVRE DE BORD DE LONLAY
(Suite)
Pour la première fois, Dick commença à comprendre le jeu terrible que nous jouons dans la vie, et comment aucune réparation ne peut changer une chose une fois faite ni y remédier.
R. L. Stevenson.