VI
RETOUR A L’EXPÉDITEUR
Il faut croire que nul pouvoir au monde ne peut retenir certaines personnes sur le point de commettre une sottise, surtout lorsque cette sottise doit entraîner pour elles des conséquences imprévues et fâcheuses.
«N’écris pas!» conseillait Lonlay-Labbaye. Après réflexions, Pierre Caussanges n’envoya pas à Mlle Ozilie la lettre qu’il avait préparée, mais une nouvelle lettre qu’il composa.
Il garantissait à la jeune fille qu’il avait prié les gens de sa villa de Chamarges de rechercher sur la route les deux feuillets emportés par le vent, qu’il expédierait ces deux feuillets sitôt qu’il les aurait reçus, si par hasard on les découvrait... A ces précisions, Caussanges trouva opportun d’ajouter un post-scriptum soigneusement étudié.
J’avais bien deviné à certains signes, à certains détails que vous n’étiez pas une riche héritière, comme vous avez pensé que je le supposais. J’avais compris, au contraire, que vous étiez une honnête fille, de bonne éducation, certes..., etc...
Puis il cacheta son envoi, mit l’adresse «poste-restante, bureau Danton.» Un moment, il songea qu’il lui serait aisé de surveiller les abords de ce bureau, mais il renonça à ce projet comme indigne de lui. Et aussi parce qu’il le jugea impraticable.
Caussanges, cette fois-ci, ne se trompait point.
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C’était, en effet, Trophime Trophimova, une slave blonde, femme de chambre de Mlle Ozilie, qui retirait les lettres que cette dernière se faisait adresser à la poste.
Lorsqu’elle ouvrit la lettre de Caussanges, Ozilie se dit:
--Je m’en doutais. Il n’a pas encore osé me renvoyer mes deux feuillets qu’il a ramassés sur la route de Chamarges. Ces feuillets, il les avait déjà lorsque je lui ai parlé pour la première fois. Il les a lus et il les a gardés sur lui. Le prochain courrier me les apportera, «miraculeusement dénichés dans un buisson par un domestique» de ce Monsieur.
Mais lorsque la jeune fille en vint aux dernières lignes («J’avais bien deviné... que vous n’étiez point une riche héritière...»), c’est-à-dire au post-scriptum qu’une femme ne néglige jamais parce qu’elle pense toujours y découvrir l’essentiel de ce qu’on lui mande, elle secoua la tête.
--L’imbécile! murmura-t-elle sur un ton d’irrémédiable mépris.
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Trois jours plus tard, Ozilie recevait une deuxième lettre de Caussanges. Tout de suite, elle en reconnut l’écriture. Quelles nouvelles protestations? Et à quoi bon décacheter cette lourde enveloppe? Ozilie hésitait. Mais peut-être Caussanges lui envoyait-il les deux feuillets perdus?
Ozilie les retira en effet, craquelés par un long séjour en poche. Caussanges ne précisait pas comment ces feuillets avaient été recueillis, mais parlait du hasard, de la chance et du flair de son jardinier. Ozilie riait en lisant ces grosses explications. Elle se sentait à présent portée à l’indulgence pour ce singulier garçon qui, sur une page d’envoi, lui rappelait avec gaucherie un choix de ses anciens propos:
C’est vous-même qui m’avez offert votre amitié, c’est vous-même qui m’avez proposé alliance et maintenant vous ne me connaissez plus!
--C’est pourtant vrai, reconnut la jeune fille.
Mais les feuillets qu’elle avait cru un moment perdus attirèrent son attention.
--Comme ils sont durcis et cassants!...
«Trophime, ajouta-t-elle, écris donc à Chamarges pour savoir le temps qu’il a fait depuis notre départ: orages, pluies ou grand soleil.
--Je puis répondre tout de suite à Mademoiselle, assura Trophime. Une lettre que l’on m’a remise ce matin m’annonce qu’il a plu continuellement, sans arrêt, même que le torrent a grossi comme il ne le fait guère qu’au commencement de l’hiver.
Ozilie sourit de nouveau:
--Je vais te dicter une réponse, reprit-elle. Écris.
--Mais je fais des fautes!
--Tant mieux. Écris:
Des nouvelles de Chamarges que j’ai reçues ce matin en même temps que votre aimable envoi m’ont appris que des orages avaient inondé la campagne. J’espère que vos gens n’ont pas été trop mouillés au cours de leurs recherches, pas plus mouillés que les deux feuillets perdus et miraculeusement préservés des œuvres de la tempête...
J’ai lu vos lettres à mon retour à Paris, car je m’étais absentée une semaine. Comment vous remercier?...
Cependant Ozilie tournait dans ses mains les feuillets que Caussanges lui avait expédiés. Déjà elle les froissait et les transformait peu à peu en une sorte de boulette qu’elle se proposait de jeter dans la cheminée, lorsque, surprise encore par la fragilité du papier qui se brisait sous ses doigts, elle l’examina.
Sur cette lettre, qui avait dû être exposée au-dessus d’un foyer, entre les lignes écrites à l’encre ordinaire, des caractères inconnus, d’une couleur roussie, se lisaient facilement...
Ozilie pâlit. Elle regarda devant elle. Puis à Trophime Trophimova qui attendait:
--Cela suffira. Prépare tes valises. Nous allons partir.
--Encore!... Et cette lettre qui n’est pas finie?
--Inutile.
--Vous ne répondez pas à ce monsieur?
--Quel monsieur? Donne-moi ce que tu as fait.
Ozilie s’approcha de la cheminée, y déposa les deux lettres, celle que Trophime venait de transcrire et les feuillets «retrouvés» sur la route de Chamarges.
--Une allumette...
Ozilie attendit que les papiers fussent consumés, puis elle compléta sa première décision.
--Cette histoire-là est terminée.
--Qu’allons-nous faire?
--Il y a bien d’autres distractions...
--Ah oui, conclut Trophime. Je les connais... Les voyages encore...
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Le soir même, Caussanges envoyait quelques mots à Lonlay pour l’avertir qu’il avait fait tenir à Mlle Ozilie la lettre de la route de Chamarges. «J’ai trouvé ce procédé plus loyal», ajoutait Caussanges.
--C’est de ma faute, constata Lonlay. J’aurais dû prévoir que Caussanges agirait ainsi. La jeune personne va se tenir sur la défensive à présent!